Controverses

À propos de certaines prophéties et révélations privées

 Par Monsieur l'abbé Francesco Ricossa

Note : cet article est composé d'un appendice de l'article "l'Apocalypse selon Corsini" (S. 48), d'une réponse publiée dans la partie "Vie de l'Institut" (S. 49) et de l'article "Brève réponse à la revue La Voie sur le “Secret de La Salette”" (S. 55)

C’est sur la fidélité à l’Écriture Sainte, à la Tradition et au Magistère de l’Église, unique interprète authentique et infaillible de la Révélation qu’est fondé notre refus du Concile Vatican II. Or dans les milieux “traditionalistes”, il ne manque pas de gens pour s’appuyer aussi (bien que non principalement) sur des prophéties et des révélations privées qui confirmeraient notre position. Dans cette petite note Sodalitium entend dire quelques mots à propos de deux de ces prophéties, dont l’une est bien connue et mise en avant de longue date par tous les “traditionalistes” (quelle que soit leur position doctrinale), tandis que la seconde est de “découverte” et de diffusion récente surtout dans les milieux “sédévacantistes”. Il s’agit du Secret de La Salette et d’une Prédiction du Bienheureux Père François sur la survenue d’un grand schisme dans l’Église et d’une tribulation future. Dans les deux prophéties on trouve des expressions qui ne sont pas sans impressionner, étant donnée la situation actuelle de l’Église. On lit par exemple dans le Secret de La Salette : “la vraie foi s’est éteinte et la fausse lumière éclaire le monde”, “l’Église traversera une crise affreuse”, “Rome perdra la foi et deviendra le siège de l’Antéchrist”, “l’Église sera éclipsée et le monde sera dans la consternation”. Et dans la prophétie attribuée à saint François, il est dit : “le pouvoir des démons sera délié plus que d’ordinaire, la pureté de notre ordre religieux et des autres sera tachée, déformée à tel point que très peu de chrétiens obéiront d’un cœur sincère et avec une charité parfaite au vrai Souverain Pontife et à l’Église Romaine. Au moment décisif de cette tribulation, quelqu’un de non canoniquement élu, élevé au Pontificat suprême, s’efforcera par tous les moyens de communiquer à beaucoup le venin mortel de son erreur. (...) La sainteté de vie sera tournée en dérision par ceux précisément qui ne la professeront qu’extérieurement, aussi Notre-Seigneur Jésus-Christ leur enverra-t-il non pas un digne pasteur, mais un exterminateur”. Que penser de ces prophéties et de leur rapport avec l’actualité ?

 

I. Le Secret de La Salette

À propos de La Salette et avant toute chose, il faut faire une distinction entre l’Apparition proprement dite, le Secret, et les interprétations du Secret. Ensuite, pour porter un jugement prudent, le catholique devra s’en tenir à ce que pense l’Église :“ ayant déposé tout jugement propre, nous devons avoir l’âme prête et prompte à obéir en tout à la véritable épouse du Christ Notre-Seigneur qu’est la sainte Église hiérarchique, notre Mère” (Saint Ignace, Exercices spirituels, Règles pour sentir avec l’Église, première règle, n° 353).

 

a) Le fait de l’Apparition et le message public

 

Le 19 septembre 1846, sur la montagne de La Salette, diocèse de Grenoble, la sainte Vierge apparaissait à deux petits bergers, Mélanie Mathieu ou Calvat (1831-1904), et Maximin Giraud (1835-1875). Durant l’Apparition, la sainte Vierge, en pleurs, donnait aux enfants un message à faire passer à tout son peuple et confiait à chacun d’entre eux un secret. Après enquête canonique, l’évêque du lieu, Mgr de Bruillard, publiait un mandement déclarant solennellement que : “l’Apparition de la sainte Vierge à deux bergers (...) porte en elle-même tous les caractères de la vérité, et que les fidèles sont fondés à la croire véritable et certaine” (ce document du 19 septembre 1851 ne fut rendu public qu’en novembre, après avoir été préalablement soumis à la révision du Secrétaire d’État et Préfet de la Congrégation des Rites, le cardinal Lambruschini). Le caractère surnaturel du fait fut ensuite corroboré par les successeurs de Mgr de Bruillard, à commencer par Mgr Ginoulhiac, son successeur immédiat, qui publia le mandement du 4 nov. 1854, suite à la lettre Aliquot ante menses de Pie IX du 30 août de la même année). Dès 1852 la Sacrée Congrégation des Rites et la Sacrée Congrégation des Indulgences avaient approuvé la dévotion ainsi que le culte liturgique à la Vierge de La Salette ; plus tard (1879), un Bref de Léon XIII et un décret de Mgr Fava, érigeaient l’église de La Salette en Basilique mineure et l’image de la Vierge était couronnée. Les Souverains Pontifes Pie XI (1927), Pie XII (1943, 1944, 1945, 1946), Jean XXIII (1961), ont diversement confirmé le culte à la B.V. Marie de la Réconciliation de La Salette.

 

b) Le Secret

 

Dans le fait même de l’Apparition (approuvé par l’Église), est incluse l’existence de deux “secrets” confiés aux bergers de La Salette, mais restés longtemps... secrets. C’est seulement le 5 juillet 1851 qu’ils furent écrits par les enfants, et le 18 juillet suivant qu’ils furent remis à Pie IX. Ces textes sont restés inédits. Pourtant du “secret” confié à Mélanie il existe plusieurs autres versions : une postérieure (inédite) datée du 14 août 1853, d’autres publiées par les soins de l’abbé Bliard de 1870 à 1873 (la dernière avec l’imprimatur de l’archevêque de Naples, Sisto Riario Sforza) et enfin une dernière, que Mélanie elle-même fit publier en 1879 avec l’imprimatur de l’évêque de Lecce, Luigi Zola. C’est cette dernière version (non identique aux précédentes) qui est communément dénommée “le secret de La Salette”. Cette version a été réimprimée telle quelle par l’éditeur catholique Société Saint-Augustin (Paris-Rome-Bruges) en 1922, sous le titre L’Apparition de la T.S. Vierge sur la sainte montagne de La Salette le samedi 19 septembre 1846, avec l’imprimatur du Père Lepidi, Maître du Sacré Palais, du 6 juin 1922.

 

c) Les interprétations du Secret

 

Le texte de Mélanie publié en 1879, suscita les réactions les plus vives et disparates, donnant lieu aux interprétations les plus variées. Parmi celles-ci beaucoup ont été réprouvées par l’Église. C’est ainsi que plusieurs livres concernant le Secret ont été mis à l’Index : deux de l’abbé Combe, curé de Diou, respectivement les 7/6/1901 et 12/4/1907, et un du docteur H. Mariavé (pseudonyme du docteur Grémillon) le 12/4/1916. Un grand nombre de prêtres divulgateurs du Secret soutinrent des théories extravagantes et furent frappés de sanctions canoniques ; citons par exemple : le Père Parent (suspendu par l’évêque de Nantes en 1903), l’abbé Sicard (censuré par le Saint-Office en 1910), l’abbé Rigaud (suspendu par l’évêque de Limoges en 1911), l’abbé Althoffer (interdit comme partisan de l’antipape Michel Collin en 1960). Mais le plus fameux à avoir diffusé le Secret et la Vie de Mélanie fut l’écrivain Léon Bloy (Celle qui pleure, en 1908, Vie de Mélanie, en 1912), suivi, en cela, par son filleul et disciple Jacques Maritain. Sur les erreurs gravissimes de Léon Bloy, et celles d’autres personnages se réclamant de La Salette, comme l’ex-abbé Boullan et la secte des Mariavites, il faut lire le livre de Mgr L. Cristiani, Présence de Satan dans le monde moderne (éd. France- Empire, 1959, pp. 282-296). On ne peut déduire cependant de ce qui précède que tous les défenseurs du Secret aient été des personnages de vie et de doctrine douteuses (rappelons par exemple Mgr Zola, le chanoine Annibale Di Francia, etc.) ; simplement le Secret peut se prêter et s’est prêté à de mauvaises interprétations.

 

d) Interventions de l’Église sur le Secret

 

Pourtant l’Église s’est aussi prononcée sur le Secret lui-même, du moins pour ce qui regarde sa divulgation. Le 14 août 1880 (l’année suivant la publication du Secret avec l’imprimatur de la Curie de Lecce) le cardinal Caterini, préfet de la S.C. de l’Inquisition, écrivait à l’Évêque de Troyes, Mgr Cortet : “...cette publication n’a pas plu du tout au Saint-Siège, aussi sa volonté est-elle que les exemplaires de ladite brochure - partout où ils ont été mis en circulation - soient retirés des mains des fidèles”. Ce qui n’empêcha pas le Secret d’être diffusé ultérieurement, avec la circonstance aggravante ci-dessus ; d’où la promulgation, le 21 décembre 1915, par la S.C. du Saint-Office du Décret concernant ce qu’on appelle vulgairement “Le Secret de La Salette” (A.A.S. 7 [1915], p. 594) : “Il est parvenu à la connaissance de cette Suprême Congrégation qu’il ne manque pas de gens, même appartenant à l’ordre ecclésiastique, qui, en dépit des réponses et des décisions de la Sacrée Congrégation elle-même, continuent - par des livres, brochures et articles publiés dans des revues périodiques, soit signés soit anonymes - à traiter et discuter la question dite du ‘Secret de La Salette’, de ses différents textes et de ses adaptations aux temps présents ou aux temps à venir ; et cela non seulement sans l’autorisation des Ordinaires, mais même contrairement à leur défense. Pour que ces abus, qui nuisent à la vraie piété et portent une grave atteinte à l’autorité ecclésiastique, soient réprimés, la même Sacrée Congrégation ordonne à tous les fidèles, à quelque pays qu’ils appartiennent de s’abstenir de traiter et de discuter le sujet dont il s’agit, sous quelque prétexte et sous quelque forme que ce soit, tels que livres, brochures ou articles signés ou anonymes, ou de toute autre manière. Que tous ceux qui viendraient à transgresser cet ordre du Saint-Office soient privés, s’ils sont prêtres, de toute dignité qu’ils pourraient avoir, et frappés de suspens par l’Ordinaire du lieu, soit pour entendre les confessions, soit pour célébrer la messe ; et s’ils sont laïcs, qu’il ne soient pas admis aux sacrements avant d’être venus à résipiscence. En outre, que les uns et les autres se soumettent aux sanctions portées soit par Léon XIII dans la constitution ‘Officiorum ac munerum’ contre ceux qui publient, sans l’autorisation régulière des supérieurs, des livres traitant de choses religieuses, soit par Urbain VIII dans le décret ‘Sanctissimus Dominus Deus noster’, rendu le 13 mars 1625, contre ceux qui répandent dans le public, sans la permission de l’Ordinaire, ce qui est présenté comme révélations. Au reste, ce décret n’est pas contraire à la dévotion à la Très Sainte Vierge, invoquée et connue sous le titre de ‘Réconciliatrice de La Salette’. Donné à Rome, au Palais du Saint-Office, le 21 Décembre 1915”. Le 7 février 1916, le cardinal Merry del Val précisait, au nom du Saint- Office, que l’ultime clause ne comportait pas une approbation romaine de l’Apparition de La Salette (qui demeurait approuvée par l’autorité diocésaine compétente en la matière). Malgré le décret, la Société Saint-Augustin (aujourd’hui Desclée De Brouwer) publiait en 1922, comme je l’ai déjà rappelé, une réédition du Secret, simple reprise de l’édition de Lecce de 1879 ; elle s’autorisait de l’opinion du Père Lepidi o.p., maître du Sacré Palais (théologien du Pape), qui en 1912 déjà, le 16 décembre, avait écrit au cardinal Luçon, archevêque de Reims : “le secret de La Salette n’a jamais été condamné de manière directe et formelle par les Sacrées Congrégations”. Évidemment, en concédant son imprimatur il pensait pouvoir maintenir ce jugement même après le décret de 1915. Mais la réédition du Secret de 1922, simple réédition pourtant de celle de 1879, fut mise à l’Index des livres interdits par un décret du Saint-Office du 9 mai 1923. Les défenseurs du Secret déclarèrent alors que ça n’était pas l’édition pure et simple du Secret qui était mise à l’Index, mais une autre comportant un commentaire du docteur Mariavé. C’est ainsi qu’on arrive à la dernière intervention du Saint-Office, celle du 8 janvier 1957 ; elle consiste en une lettre du cardinal Pizzardo au Père Francesco Molinari, procureur général de la Congrégation des Missionnaires de La Salette, lettre qui mettait fin au doute : “en conséquence, je me fais un devoir de vous faire connaître que cette Suprême Congrégation a examiné et condamné, par le Décret cité, l’opuscule susdit édité et diffusé par la Société Saint-Augustin, même sans la lettre du docteur Mariavé”. De tout ce qui précède on peut tirer la conclusion suivante : le texte du Secret n’a pas été approuvé par l’Église comme l’a été l’apparition de 1846 ; qui plus est, le Saint-Office en a interdit la diffusion sous peine de lourdes sanctions (1915), il en a interdit la possession et la lecture (1922) et il en a condamné le contenu (1957). Certes, les décrets de la Sacrée Congrégation ne sont pas irréformables ; cependant, ceux qui ne tiennent aucun compte des condamnations émanant de la Sacrée Congrégation de l’Index ou d’autres congrégations romaines se rendent coupables de faute (cf. proposition 8 des modernistes condamnée par le décret Lamentabili, DS 3408).

 

II. La prédiction “de saint François”

La source d’où a été tirée la prédiction attribuée à saint François est la suivante : Sancti Francisci Assisiatis seraphici minorum patriarcæ opera omnia, col. 429-430, éd. Imprimerie de la Bibliothèque Ecclésiastique, Paris 1880. Malheureusement je n’ai pas pu consulter le volume en question, aussi dois-je me limiter à faire des hypothèses. Et tout d’abord à mon avis cette “prédiction” de saint François est apocryphe, le Saint n’en est pas l’auteur, mais elle lui a été attribuée. Aux raisons de critique interne, j’ajoute le fait que je ne l’ai retrouvée dans aucun des deux recueils d’œuvres complètes en ma possession contenant chacun les œuvres bien peu nombreuses à dire vrai de saint François, et qui sont : Les opuscules de Saint François (éditions franciscaines, Paris 1956) et Fonti francescane (ed. Messaggero, Padova, IV ed. 1990). Si, comme il semblerait, la “prédiction” est un apocryphe, reste à savoir à qui l’attribuer. Qui connaît l’histoire de l’ordre franciscain n’éprouvera pas de difficulté à trouver la réponse. Tous savent que, du vivant même de saint François, il y eut division entre les frères à propos de la pratique de la pauvreté. Les uns, appelés d’abord “spirituels” et ensuite “fraticelles”, dépassèrent souvent les limites de l’orthodoxie et furent condamnés pour schisme et hérésie. Certains d’entre eux, comme Ubertin de Casale, protestèrent en 1294 “contre l’abdication de Célestin V, ‘procurée par fraude’ et contre ‘l’usurpation’ de son successeur” Boniface VIII (H. de Lubac, La postérité spirituelle de Joachim de Flore, Lethielleux, Paris 1978, vol. I, p. 105), considéré donc comme Pape illégitime et non canoniquement élu. Plus tard, les “fraticelles de l’opinion” soutinrent qu’en promulguant les Bulles Quorundam exigit et Sancta Romana de 1317, Gloriosam Ecclesia de 1318 et Cum inter nonnullos de 1323 condamnant les “spirituels” et déclarant hérétique quiconque soutenait que le Christ et ses disciples ne possédaient rien, pas même en commun, le Pape Jean XXII était tombé dans l’hérésie : “les plus hostiles refusaient de le reconnaître comme pape ; ils le dénonçaient comme l’Antichrist mystique” (DE LUBAC, op. cit., p. 115 ; Enc. Cattolica, rubrique : Fraticelli ; DS 912, Bolla Gloriosam Ecclesiam). Ils ne s’en tinrent pas là : en 1328, ils s’alliaient avec l’empereur Louis de Bavière et élisaient “pape” un frère franciscain, Pierre de Corbière, sous le nom de Nicolas V. “Le 19 février [1329], à la cathédrale [de Pise] Nicolas présida une étrange célébration durant laquelle un fantoche de paille vêtu d’habits pontificaux, figurant Jean XXII, fut formellement condamné, dégradé et livré au bras séculier” (J. Kelly, Vite dei papi, Piemme, Casale M. 1995, p. 367). Du parti de Louis de Bavière et de son antipape se rangèrent Guillaume d’Occam, le général franciscain déposé, Michel de Cesene, Marsilio de Padoue (condamné en 1327). La canonisation de saint Thomas (considérée comme Caïn par certains d’entre eux, cf. De Lubac, p. 116) prononcée par Jean XXII, fit accroître leur indignation. Un grand nombre d’entre eux furent incarcérés, certains furent livrés au bras séculier et brûlés sur le bûcher, tandis que l’Antipape se soumettait en 1330.

 

A la lumière de ce contexte, les paroles de la soi-disant prophétie de Saint François s’éclairent : “la pureté de notre ordre religieux et des autres sera altérée, au point que peu de Chrétiens voudront obéir au vrai Souverain Pontife [Célestin V ou Nicolas V] et à l’Église Romaine (...). Au moment décisif de cette tribulation quelqu’un de non canoniquement élu, élevé au Pontificat Suprême [Boniface VIII ou Jean XXII] s’efforcera par tous les moyens de communiquer à beaucoup le venin mortel de son erreur. (...) Notre ordre sera divisé [allusion aux luttes entre ‘spirituels’ et ‘conventuels’] (...) notre Règle et notre manière de vivre seront attaquées très violemment par certains [allusion aux mitigations de la règle faites par les Papes et au débat sur la pauvreté et l’usage pauvre des biens] (...). Ceux qui auront été très éprouvés en bien recevront la couronne de vie. Ceux qui dans la ferveur de l’esprit s’attacheront à la piété avec charité et le zèle de la vérité recevront des persécutions et des injures comme désobéissants et schismatiques [c’est dans ces catégories qu’ils furent classés par Boniface VIII et Jean XXII]. Car leurs persécuteurs, aiguillonnés par les esprits mauvais, diront que c’est faire un grand hommage à Dieu de tuer et de faire disparaître de la terre des hommes si mauvais” etc., etc.

 

En somme, la “prophétie de saint François” est bien un texte “sédévacantiste”, mais forgé par des “sédévacantistes” du XIVème siècle qui, par dessus le marché, avaient tort !

 

III. Précisions et conclusions

Il n’a jamais été dans mes intentions, d’attaquer par le présent article, les personnes qui, dans la lutte actuelle contre le modernisme, ont fait usage du “Secret de La Salette” ou de la “Prédiction de Saint François”. De fait il en est beaucoup parmi elles que je vénère et estime très sincèrement. J’ai moi-même été du nombre de ceux-là en ce qui concerne le “Secret”, et je profite de l’occasion pour rétracter ce que j’ai écrit dans le numéro 12 de Sodalitium, aux pages 14 à 17, dans la mesure où cela est contraire aux décrets du Saint-Siège cités ci-dessus. A supposer même que le Secret publié par Mélanie en 1879 ait été mot à mot ce qui lui fut révélé par la Sainte Vierge, nous ne pouvons pas nous en prévaloir comme d’une preuve pour soutenir notre plus que légitime position contre Vatican II, étant donné que le moins que l’on puisse dire est que l’Église ne l’a pas approuvé. A ce propos, il est un avertissement pouvant nous être utile dans ce qu’écrivait saint Thomas d’Aquin avec tant de sagesse et de prudence, contre ceux qui prétendaient démontrer le Dogme de la Sainte Trinité avec les seuls arguments de la raison naturelle : “si pour induire à croire on donne des raisons qui ne sont pas péremptoires on s’expose à la dérision de ceux qui ne croient pas : car ceux-ci penseront que c’est sur ces arguments que nous nous appuyons pour croire” (I, q. 32, a. 1). Aussi pour démontrer que Vatican II s’éloigne de la bonne doctrine et ne peut avoir été promulgué par l’autorité de l’Église on fera bien de se prévaloir d’arguments tirés uniquement de la Révélation telle qu’elle a été interprétée par le magistère de l’Église, et non de révélations privées, à plus forte raison si elles n’ont jamais été approuvées par l’Église.

 

IV. Post scriptum

Le présent article a été achevé le 5 janvier dernier. Entre-temps, la revue Le sel de la terre (n° 28, printemps 1999) publiait une étude d’un certain Frère Jean O.F.M. Cap. sur le même sujet (A propos d’une ‘prédiction de saint François d’Assise’, pp. 178-184), étude à laquelle je renvoie le lecteur. L’auteur confirme, documentation irréfutable à l’appui, que la “prophétie” attribuée à saint François trouve son origine dans les milieux des “Spirituels” et pense, comme moi, qu’elle se réfère à Boniface VIII et Jean XXII. L’article en question me semble toutefois un peu trop généreux envers les Spirituels et par contre trop sévère pour Jean XXII. Quoiqu’il en soit, en ce qui regarde l’authenticité de la “prophétie”, la question me paraît définitivement close.

 

Réponse à des objections : I. M. Remy. (S. 49)

L’article de l’abbé Ricossa “L’Apocalypse selon Corsini” et son appendice “à propos de certaines prophéties et révélations privées” (Sodalitium n° 48, pp. 45-61) a suscité la réaction négative de Les Amis du Christ Roi de France (A.C.R.F., B.P. 2, F - 44140 Aigre-feuille ; mai 1999) et de son responsable, Louis-Hubert Remy. Citons les critiques : “On a été atterré de lire dernièrement dans une revue estimable une violente attaque contre le secret de La Salette. Nous croyions l’auteur plus savant et au courant des polémiques sur le secret. La reine de France n’est pas venue chez nous, chez elle, pour ne parler que de pommes de terre. Relire ‘Les Secrets de La Salette’ de Max Le Hidec, N.E.L., 1969, où l’auteur explique les condamnations qui ne se prononcèrent pas sur l’authenticité : ‘Il est possible que le Saint-Office ait voulu uniquement viser les commentaires du Secret et cette interprétation est d’autant plus vraisemblable que la première phase du décret semble faire allusion aux livres condamnés de l’abbé Combe’. Les éléments du secret sont bien réels puisque tous accomplis ou presque et renouvelés par le message de Fatima. Pourquoi cet article ? L’auteur ne sait-il pas que tous ceux qui ont attaqué La Salette ont mal fini ? Le dernier exemples est l’abbé de Nantes” (p. 4, n. 1). “Ainsi parlait le Cardinal Pie. Que ceux qui suivent des révélations privées, sérieuses, non condamnées, éprouvées, soient rassurés. Que ceux qui les rejettent systématiquement, n’imposent pas aux autres leur sectarisme. Ces derniers sont bien souvent de pseudo-théologiens, plus attachés à une formation universitaire sceptique, libérale et naturaliste que catholique” (p. 7). Sur la “prédiction de Saint François” : “On a l’impression qu’elle gêne. On se demande bien pourquoi. (...) On nous a objecté qu’elle devait s’appliquer à la période du grand schisme d’Occident. Et des articles apparemment fort savants, avec une ‘documentation irréfutable à l’appui’, nous assure (sic) qu’elle se réfère à Boniface VIII et Jean XXII. ‘Elle serait un texte ‘sédévacantiste’, mais forgé par des ‘sédévacantistes’ du XIVième siècle qui, par dessus le marché, avaient tort !’. Nos critiques commencent par parler d’hypothèses et finissent par une condamnation sans nuance. Procédé bizarre. Quoi qu’il en soit, plus on la médite, plus elle décrit bien notre époque. Et si ce qui est annoncé dans les 19 premières lignes s’est réalisé, les persécutions prophétisées dans les huit dernières sont très probables” (p. 18). “Nous avons lu dernièrement dans une revue estimable une recension moderniste épouvantable qui n’honore pas son auteur. Qu’il lise la préface introductive de l’abbé Drach dans ‘La sainte Bible’ édition Lethielleux, 1879, tome 23, Apocalypse de saint Jean : il y a trois systèmes d’interprétation” (p. 19, n. 3).

Nous avons demandé à l’abbé Ricossa, qui est l’auteur (non cité, mais bien reconnaissable) accusé de modernisme, naturalisme, libéralisme, scepticisme et sectarisme, une réponse à M. Remy. La voici.

“Ma réponse sera double : elle portera d’une part sur les points controversés (et sera nécessairement brève), et elle portera d’autre part sur M. Remy en général. Quant à la controverse, je réponds ainsi :

1) A propos du Secret de La Salette :

a) Mon attaque n’était pas violente : je n’ai fait que rapporter les prises de position de l’Église.

b) Dans le message approuvé par l’Église, la Sainte Vierge ne parle pas seulement de “pommes de terre”. Elle parle des péchés des hommes (profanation du jeûne, blasphèmes, profanation de la fête), du châtiment du péché, de son rôle de médiatrice auprès de Jésus-Christ. Il est atterrant de constater l’ironie et le mépris de M. Remy pour ce que certainement la Sainte Vierge a dit à La Salette.

c) Je suis bien au courant de la littérature en défense du secret. Moi-même je ne me suis pas prononcé sur l’authenticité de celui-ci (pp. 57-59, 61). Mais, c’est le texte même du secret, tel qu’il a été édité par Mélanie, qui a été “réprouvé et condamné” (dans le décret de 1923) et non ses interpolations (réponse de 1957) ou seulement ses commentaires. Donc la thèse de Le Hidec est insoutenable, parce qu’elle se heurte aux interprétations que le Saint-Siège a données de ses décrets.

d) Le pourquoi de l’article est clairement exprimé dans l’éditorial (p. 3) et dans l’article même : pp. 57, 61. Défendre la vérité avec des arguments non probants détériore la vérité que l’on veut défendre (un bel exemple de cette attitude sont les articles de M. Remy et les livres de Delacroix).

e) Il ne me semble pas que Léon XIII, saint Pie X, Pie XI et Pie XII aient mal fini. Si je finis mal (à Dieu ne plaise) ce ne sera certainement pas pour avoir cru et obéi à l’Église.

2) A propos du Cardinal Pie, sur les révélations privées : Le Cardinal Pie, cité par l’A.C.R.F., écrit textuellement : “L’Église, quand elle a formé sa conviction sur la valeur de la révélation, si elle en autorise la croyance, ainsi que les actes de piété qui s’y rattachent, ne fait pourtant de commandement et n’impose d’obligation à personne” (p. 7). Avec cette citation M. Remy se donne des verges pour se faire battre, puisque si l’Église n’oblige même pas à l’égard des révélations privées qu’Elle a sagement approuvées, encore moins peut-on imposer de croire à des ‘révélations’ qu’Elle a explicitement réprouvées (ou pas approuvées).

Quant à moi, je crois et embrasse toutes les dévotions et révélations approuvées et recommandées par l’Église.

3) A propos de la “prédiction de Saint François” :

a) Personne n’a parlé du Grand Schisme (à moins que M. Remy croie que Boniface VIII et Jean XXII aient régné à cette époque)

b) “Cette prophétie est très étonnante par sa clarté”, écrit M. Remy (p. 18). Que nous dise alors le sédévacantiste Remy où donc est “ce vrai Souverain Pontife” auquel très peu de chrétiens voudront obéir, dont nous parle la “très claire” prophétie.

4) A propos de l’interprétation de l’Apocalypse :

a) L’Église n’a pas imposé une exégèse particulière (M. Remy écrit : “il y a trois systèmes d’interprétation”).

b) Je n’impose à personne a l’exégèse de Corsini.

c) Mais je ne vois pas en quoi cette exégèse serait moderniste (M. Remy ne l’explique pas non plus). Peut-être considère-t-il comme modernistes même le cardinal Billot et Mgr Spadafora ?

d) M. Remy ne peut pas imposer non plus l’exégèse d’Holzauser.

Quant aux positions de M. Remy, il me semble que l’on doive relever une dangereuse incohérence. Il impose un système moral et dogmatique extrêmement rigide (qui le pousse à déclarer à la p. 14 “pas digne d’un catholique” ce qui est autorisé par Pie XII), qui attire pour cette raison des âmes ferventes. Mais cette rigidité est souvent rigorisme, et même pharisaïque (“ils attachent des fardeaux pesants et qu’on ne peut porter, et ils les mettent sur les épaules des hommes ; mais ils ne veulent pas même les remuer du doigt” Matth. XXIII, 4). En effet, il écrit à propos de l’“église conciliaire” : “l’église conciliaire est-elle catholique ? Ce ne peut être un oui, mais... Ce ne peut être un non, mais... De votre réponse dépend une attitude cohérente. Si c’est un oui, vous devez... Si c’est un non, vous devez... Pour nous, l’église conciliaire n’a plus rien de catholique (...). Nous qui passons notre vie à nous conformer à une pensée catholique, à une vie catholique, savons en croyant et faisant ce qui a toujours été cru et fait, ce qu’est être catholique. Et nous savons que l’église conciliaire n’est pas catholique. Un point, c’est tout” (p. 2). “On ne peut, sous peine d’apostasie, accepter telle ou telle partie de l’autre (église), aussi minime soit-elle. (...) On doit TOUT lui reprocher, TOUT refuser. Refuser ses ‘papes’, sa ‘hiérarchie’, ses ‘dogmes’, son ‘enseignement’, son ‘catéchisme’, ses ‘sacrements’, ses ‘rituels’, etc. etc.” (p. 6).

Il faut TOUT refuser, même la MINIME partie, sous peine d’APOSTASIE... Sauf les messes célébrées en communion avec Jean-Paul II, auxquelles M. Remy assiste tranquillement. Et sauf les déclarations de nullité matrimoniales prononcées au nom de Jean-Paul II par la Sacrée Rote : puisqu’alors dans ce cas l’“église conciliaire”, ses “papes” etc. sont à nouveau l’Église et le Pape, et ce, pour permettre à M. Remy un second mariage. Non seulement il faut refuser les sacrements aux femmes en pantalons (et ce n’est certes pas beau pour une femme qui n’est pas Jeanne d’Arc de porter des pantalons) mais les proches de ces “pécheresses publiques” ne devraient même plus les recevoir chez eux ou à leur table (p. 25) : c’est M. Remy, qui a deux épouses, qui donne des leçons aux “pécheurs publics” et à leurs parents.

Nous devons de la reconnaissance à Louis-Hubert Remy, puisqu’il est de ceux qui nous ont fait connaître le Père Guérard des Lauriers. Mais ce souvenir nous blesse particulièrement en le voyant publier et inspirer un livre, comme celui de l’abbé Paladino, Petrus es tu ?, qui combat la Thèse du Père Guérard. Mais que voulez-vous : cette Thèse ne refuse pas TOUT (sauf les nullités de mariage et les messes de la Fraternité). La longue crise que nous traversons éprouve tant d’âmes généreuses et fidèles qui, en temps normal, auraient été admirables, sous la conduite de bons prêtres. L.-H. Remy aussi en fait partie. Tant d’exemples de chutes sacerdotales lui ont fait croire que plus qu’être dirigé par un prêtres, il doit, de fait, diriger lui-même (plus ou moins en coulisses) les prêtres. Nous comprenons ses difficultés, nous admirons, parfois, son zèle. Mais il faudrait, à mon avis, un peu plus de prudence, d’humilité, de capacité de rester à sa place...”.

 

Brève réponse à la revue La Voie sur le “Secret de La Salette” (S. 55)

L’abbé Paladino, dans le numéro 28 de La Voie (été 2003, pp. 1-18), a publié un article en défense du “Secret de La Salette”. Pour ce faire, il a traduit en français et inséré dans son article ce que j’écrivis moi-même sur le n° 12 de Sodalitium (novembre 1986, pp. 11-17), en faveur du même “Secret”.

 

La thèse de l’abbé Paladino est résumée à la fin de son article : “En considération des arguments avancés par l’abbé Ricossa [en 1986] ainsi que ceux donnés par certains théologiens, il nous semble qu’il existe aujourd’hui davantage de bonnes raisons pour suspendre prudemment - en attendant la fin de l’éclipse - l’application du décret [de la Congrégation de l’Index] et donc pour ne pas donner cet assentiment ; en outre, toujours à cause de cette absence d’autorité et surtout à cause de l’actualité du secret de la Salette, nous ne voyons pas d’inconvénients à le faire connaître (…). [l’abbé Ricossa] en portant sa démonstration en 1986 avait affirmé ‘salvo meliori judicio’. Non, il ne nous semble pas que le jugement de l’abbé Ricossa de 1999 soit meilleur que celui qu’il porta en 1986”.

 

Heureusement, les fidèles catholiques ne doivent pas choisir entre la position de l’abbé Ricossa de 1986 et celle - opposée - de 1999 ; ils ne doivent choisir ni entre l’abbé Ricossa et l’abbé Ricossa, ni entre l’abbé Ricossa et l’abbé Paladino, mais ils doivent simplement embrasser les décisions de l’Église, qui ont toujours été, continuellement, de Léon XIII à Pie XII, opposées au “Secret de La Salette”. Cet argument suffirait déjà à clore la discussion.

 

L’abbé Paladino invoque ensuite certains théologiens (Ott, Choupin) selon lesquels, en de très rares circonstances, on pourrait suspendre l’assentiment intérieur normalement dû aux décrets des Congrégations Romaines. En supposant que ce soit le cas des Décrets contre le “Secret de La Salette”, le fait demeure que tous les auteurs considèrent que, même en ce cas, il est nécessaire de conserver le “silence respectueux”, c’est-à-dire la soumission extérieure au Décret, chose que l’abbé Paladino se garde bien de faire (p. 18).

 

C’est en vain que l’abbé Paladino nous accuse d’incohérence (p. 17, note 12) à propos de notre attitude concernant la réforme liturgique de Pie XII. En effet, il y a pour le moins une différence essentielle entre les deux cas : la liturgie précédant 1956 est certainement catholique et approuvée par l’Église, alors que l’on ne peut affirmer la même chose du “Secret de La Salette”.

 

Quant à la valeur de mon article de 1986, que l’abbé Paladino approuve pour mieux dévaloriser les suivants, je dois dire que je m’étais fondé exclusivement sur la plaquette d’un certain Wilfrid (In difesa del Segreto de La Salette, Roma 1946) ignorant tout ou presque de la littérature sur ce sujet, et surtout des textes mêmes du Saint-Siège en la matière. Pendant ce temps, entre autres, ont été retrouvés les textes des “Secrets” envoyés à Pie IX (différents de celui publié ensuite par Mélanie) ; le status quæstionis est notablement changé. Si j’avais eu une meilleure connaissance des documents, je n’aurais pas soutenu des stupidités, comme lorsque j’écrivis que les opposants au “Secret” étaient tous des libéraux (les principaux adversaires furent, au contraire, les représentants les plus intransigeants de la Hiérarchie ; les principaux partisans, furent des personnes comme Bloy et Maritain !).

 

Je rappelle enfin que mon premier article de 1999 sur la question avait pour but de démontrer que nous ne pouvons pas nous appuyer sur le “Secret de la Salette” pour soutenir notre position sur la situation actuelle de l’Église, car la moindre des choses est de dire que ce “Secret” n’a jamais été approuvé par l’Église ; l’article de l’abbé Paladino ne réussit pas à démontrer le contraire. Tout au plus, je peux concéder que les peines prévues par le droit pour qui viole les décrets du Saint-Office et de l’Index ne s’appliquent plus dans la situation actuelle du Siège formellement vacant, et que nous ne pouvons pas invoquer actuellement l’Autorité pour résoudre la question de savoir si les condamnations passées peuvent être considérées comme caduques étant donné que les circonstances ont changé (personnellement je pense que non) ; c’est pourquoi je n’ai jamais refusé l’absolution à qui veut persévérer à lire ou à diffuser le Secret, malgré le Décret du Saint-Siège, auquel, au contraire, est pleinement conforme mon opinion.

 ©2020 Caritas Veritatis   /   Tous droits réservés