Modernisme

Assise 2011 : Joseph Ratzinger et l’agnosticisme

 Par Monsieur l'abbé Francesco Ricossa

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°65

Le 1er janvier 2011, après la récitation de l’Angélus, Benoît XVI manifesta son intention de commémorer au cours de l’année venant de commencer, la réunion d’Assise promue 25 ans avant par le “vénérable” (proclamé ensuite par lui “bienheureux” le 1er mai de la même année) Jean-Paul II :

 

“Chers frères et sœurs, dans le Message d’aujourd’hui pour la Journée mondiale de la Paix, j’ai souligné la manière dont les grandes religions peuvent constituer un facteur important d’unité et de paix pour la famille humaine, et j’ai rappelé, à cette occasion, qu’en cette année 2011, l’on fêtera le 25ème anniversaire de la Journée Mondiale de Prière pour la Paix que le Vénérable Jean-Paul II convoqua à Assise en 1986. C’est la raison pour laquelle, je me rendrai au mois d’octobre prochain comme pèlerin dans la ville de saint François, en invitant à s’unir à ce chemin nos frères chrétiens des diverses confessions, les autorités des traditions religieuses du monde, et de manière idéale, tous les hommes de bonne volonté, dans le but de rappeler ce geste historique voulu par mon prédécesseur et de renouveler solennellement l’engagement des croyants de chaque religion à vivre leur foi religieuse comme service pour la cause de la paix. Celui qui est en chemin vers Dieu, ne peut pas ne pas transmettre la paix, celui qui construit la paix ne peut pas ne pas se rapprocher de Dieu”.

Les voix qui voulaient le cardinal Ratzinger plus ou moins opposé – en 1986 – à la première réunion interreligieuse d’Assise promue par la Communauté de Sant’Egidio et faite sienne par Jean-Paul II, furent ainsi démenties de manière éclatante : le programme de Vatican II (œcuménisme, dialogue interreligieux, dialogue avec les “non croyants” et avec le monde) fut à nouveau confirmé avec autorité.

Ainsi, comme annoncé, le 27 octobre suivant se tint, à Assise, la “Journée de réflexion, dialogue et prière pour la paix et la justice du monde. ‘Pèlerins de la vérité, pèlerins de la paix’”, présidée par Benoît XVI. Il faut dire que l’événement n’a pas eu le même retentissement que celui d’il y a 25 ans. En 1986, Wojtyla pour la première fois réalisait une rencontre hautement symbolique entre toutes les religions ; la prière commune et les rites païens accomplis dans des églises catholiques d’Assise suscitèrent la stupeur de tous et la dure condamnation de Mgr Lefebvre et de Mgr de Castro Mayer. Vingt-cinq années après, le monde s’était désormais habitué à ces rencontres, même si elles se répètent moins solennellement chaque année dans différentes parties du monde (c’était la troisième réunion tenue à Assise), et même les traditionalistes catholiques semblaient s’être habitués à un événement devenu “tradition” : timides protestations de la part des héritiers de Mgr Lefebvre, engagés dans de durables rencontres œcuméniques avec les représentants de Benoît XVI en vue d’une reconnaissance canonique, tandis que les mouvements “Ecclesia Dei” ou “Summorum Pontificum”, en se déclarant eux aussi “pèlerins de la vérité vers Assise”, expriment une adhésion convaincue à l’initiative du “Saint-Père” (cf. Sodalitium n° 64 p. 49 [Les trois anneaux aujourd’hui (...)]). Certains partisans de la thèse : “Benoît XVI défenseur de la Tradition”, ne pouvant nier son soutien convaincu à l’“Esprit d’Assise”, ont essayé de trouver des différences entre la cérémonie commémorée et la cérémonie commémorative. Benoît XVI, expliquent-ils, a évité la répétition des rites païens dans les églises catholiques ; mieux : il a exclu du programme de la journée (qui malgré tout est dite “de prière”) la prière. D’autre part, Benoît XVI a étendu son invitation non seulement aux représentants des confessions chrétiennes et des religions non chrétiennes, mais à tous les “hommes de bonne volonté” (d’après l’expression roncallienne), c’est-à-dire y compris aux non croyants, démontrant ainsi que dans ses intentions la rencontre d’Assise devait éviter tout syncrétisme religieux, pour se placer exclusivement sur le plan du droit naturel et de la droite raison, droit naturel et droite raison qui sont le point de rencontre pour tous les hommes – justement – de bonne volonté.

La réunion œcuménique d'Assise en 2011

 

Une “journée de prière” sans prière

En consultant le programme de la journée présenté par la salle de presse vaticane le 18 octobre, on ne trouve, en effet, pas trace de rites ou de prières non catholiques, mais pas non plus de prières catholiques, pour le simple fait que la “journée de prière” ne prévoyait aucune prière. Dans le programme de la rencontre de prière, la journée commence en effet à sept heures du matin, avec le départ des délégués de leur résidence pour prendre le train Frecciargento pour Assise, et termine à 20h30 avec l’arrivée du voyage de retour à la gare de la Cité du Vatican. Entre les deux voyages en train, et plusieurs déplacements en mini-bus, le programme prévoit la projection d’une vidéo commémorative de la rencontre de 1986, onze interventions le matin séparées par des morceaux d’orgue, un “repas frugal”, et quinze interventions l’après-midi, avec fond sonore d’orgue, suivies d’un moment de silence. Le temps officiellement consacré à la prière facultative (et/ou) est le moment “post-prandial”, autrement dit de la “sieste” : après le “frugal repas” les délégués se retirent dans leurs propres logements pour un (encore) “temps de silence” dédié à la “réflexion et/ou à la prière personnelle”. De la rencontre est donc totalement absente non seulement la Sainte Messe ou l’office divin, mais même n’importe quel genre de prière (admise seulement comme personnelle et facultative durant la sieste), tout cela remplacé par des morceaux d’orgue, par le silence et par la réflexion. La chose a sa logique, même dans le paradoxe d’une journée de prière sans prière : toute prière ne peut que diviser les hommes de différentes religions ou même étrangers à la religion (les quatre “non croyants” invités par Ratzinger) pour qui l’unique manière de réunir tant de croyances et non croyances différentes dans une “expérience de fraternité” sans heurter les uns et les autres et sans tomber dans le syncrétisme, est paradoxalement celle d’exclure la religion de la rencontre interreligieuse et la prière d’une rencontre de prière. Mais c’est justement la solution adoptée par les Loges maçonniques dans lesquelles, par statut, il est défendu de parler de religion précisément parce que doivent se réunir en leur sein comme des frères des hommes de toutes les (ir)religions. L’absence donc de cultes idolâtres célébrés sur des autels catholiques, comme il advint en 1986, évite sans doute ce type de sacrilège et le facile scandale des fidèles, mais au prix de substituer à la prière le “silence” et la “réflexion” comme dans n’importe quel temple maçonnique.

 

Les athées à Assise

Ainsi, la présence des athées (ou, comme on dit maintenant : “non croyants”) – ont soutenu certains défenseurs de la rencontre d’Assise – confirmerait l’absolue orthodoxie de la ligne directrice du pontificat ratzingerien : une réponse à l’Illuminisme au moyen de la lumière de la raison, commune à tous les hommes, croyants ou non croyants, religieux ou irréligieux. Au maximum, concèdent certains défenseurs de Benoît XVI – tel Francesco Agnoli sur Il Foglio – on peut regretter le choix de ceux qui devaient représenter les non croyants : au lieu d’inviter des “athées dévots”, respectueux de la valeur civile et culturelle de l’Église, et du droit naturel à la vie de la conception à sa fin naturelle, comme par exemple le directeur de Il Foglio, Giuliano Ferrara, et plusieurs auteurs devenus collaborateurs de L’Osservatore Romano sous la direction de Vian, on a préféré inviter des athées beaucoup moins “dévots” (en l’espèce, il s’agit de la psychanalyste Julia Kristeva, de l’italien Remo Bodei, du mexicain Guillermo Hurtado et de l’économiste Walter Baier, membre du Parti Communiste Autrichien). La responsabilité de ces choix inconsidérés retomberait ainsi sur le cardinal Ravasi, président du Conseil Pontifical pour la Culture et responsable de l’initiative du Parvis des Gentils. Mais qui a décidé de créer cardinal Mgr Ravasi et de l’élever à la dignité épiscopale (au moins dans les intentions) ? Qui l’a nommé préfet du Conseil Pontifical pour la Culture, héritier du Secrétariat pour les Non croyants fondé par Paul VI en application de la Constitution conciliaire Gaudium et spes ? (1). Qui a en premier lancé l’initiative d’un Parvis des Gentils le 18 mars 2011 ? La réponse à toutes ces questions est toujours la même : Benoît XVI. Essayons donc de mieux connaître la pensée ratzingerienne à ce propos.

L'économiste communiste autrichien Walter Baier

La psychanalyste athée Julia Kristeva

 

Le discours de Benoît XVI à Assise. Un faux concept de la paix

L’intervention de Benoît XVI à Assise suivit celle de la représentante des athées, Julia Kristeva. Le discours ratzingerien débute en parlant de la paix, invoquée par les journées de prière comme celles d’Assise ; mais nous nous rendons tout de suite compte que la paix dont on parle est, de fait, l’absence de guerres, et non la “tranquillité de l’ordre” que seul le Christ peut donner : “Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; mais ce n’est pas comme le monde la donne que je vous la donne moi-même” (Jn XIV, 27) ; ces paroles du Christ à la dernière Cène suivent logiquement ces autres : “Je suis la voie, la vérité et la vie. Personne ne vient à mon Père que par moi” (Jn XIV, 6), ce Père qui enverra “l’Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir” (Jn XIV, 17). En reléguant la paix à un concept mondain et réductif, il n’est pas surprenant que Benoît XVI se trouve en difficulté face à l’objection illuministe (mais remontant déjà aux sceptiques durant les guerres de religion) sur la religion comme cause non de paix, mais de guerre : “La critique de la religion, à partir des Lumières, a à maintes reprises soutenu que la religion fut cause de violence et ainsi elle a attisé l’hostilité contre les religions. Qu’ici la religion motive de fait la violence est une chose qui, en tant que personnes religieuses, doit nous préoccuper profondément”.

 

Mais comme le concept de ‘paix’ examiné par Benoît XVI est réductif, incomplet, et par conséquent faux, ainsi en est-il de celui de ‘violence’ au nom de la religion. On ne distingue pas en effet la Religion révélée des fausses religions, ni l’usage de la violence de l’usage de la force, ce dernier pour légitime défense ou pour rétablissement du droit. Il s’ensuit que Benoît XVI condamne avec honte – précisément par manque de juste distinction – l’usage de la “violence” de la part des chrétiens et – implicitement – de la part de l’Église elle-même, par un La psychanalyste athée Julia Kristeva énième, wojtylien mea culpa : “Comme chrétien, je voudrais dire à ce sujet : oui, dans l’histoire on a aussi eu recours à la violence au nom de la foi chrétienne. Nous le reconnaissons, pleins de honte. Mais il est absolument clair que ceci a été une utilisation abusive de la foi chrétienne, en évidente opposition avec sa vraie nature”. Or, il est indubitable que – au cours de l’histoire – il a parfois été fait usage d’une violence injuste au prétexte de la foi chrétienne, mais il est autrement indubitable qu’il a aussi été fait un usage légitime de la force au nom de la foi chrétienne (de même que dans les pages de l’Ancien Testament on le fit au nom de la foi mosaïque) qui semble condamné in toto sans les nécessaires distinctions au nom d’un pacifisme non chrétien mais gandhiste.

 

Benoît XVI rappelle ensuite que non seulement la religion (mal interprétée, à son avis, déformée même et dénaturée) peut avoir été la cause ou la justification de violence, mais aussi de la perte de Dieu, de son “absence”, c’est-à-dire de l’athéisme ; et ce fait suffirait déjà pour réduire au silence avec honte, méritée cette fois, les illuministes dont il est question plus haut : il suffit de penser aux crimes monstrueux accomplis au nom de la “déesse raison” durant la révolution française et par la suite – jusqu’à aujourd’hui – du communisme athée. Mais voilà que dans le discours de Benoît XVI, entre religieux “fondamentalistes” et “athées militants”, pointent les “agnostiques”, qui, invités à la réunion d’Assise, précisément par Benoît XVI, sont les protagonistes positifs du discours ratzingerien.

 

Le discours de Benoît XVI à Assise.

L’éloge de l’agnosticisme

Religieux “fondamentalistes” d’un côté, “athées militants” de l’autre, comme ennemis de la paix. Les agnostiques, au contraire, seront, nous le verrons, des “pèlerins de la paix” parce que des “pèlerins de la vérité”. Voici avec quelles paroles Benoît XVI introduit le sujet : “À côté des deux réalités de religion et d’anti-religion, il existe aussi, dans le monde en expansion de l’agnosticisme, une autre orientation de fond : des personnes auxquelles n’a pas été donné le don de pouvoir croire et qui, toutefois, cherchent la vérité, sont à la recherche de Dieu. Des personnes de ce genre n’affirment pas simplement : “Il n’existe aucun Dieu”. Elles souffrent à cause de son absence et, cherchant ce qui est vrai et bon, elles sont intérieurement en marche vers Lui. Elles sont ‘des pèlerins de la vérité, des pèlerins de la paix’”. Ratzinger parle ici des agnostiques, au moins de ceux qui sont “en recherche”. Ils ne croient pas : “il ne leur a pas été donné le don de pouvoir croire” ; ils sont non croyants. Mais ils n’excluent pas Dieu comme possibilité : ils sont agnostiques. Cette non-exclusion pour Ratzinger est une recherche, la recherche est pèlerinage vers la vérité, et le pèlerinage vers la vérité, sans l’avoir atteinte, est comme nous le verrons, pour Ratzinger, la condition existentielle de tout homme, y compris du croyant : les pèlerins d’Assise eux-mêmes, ne sont-ils peut-être pas tous, guidés par Benoît XVI, “des pèlerins de la vérité, des pèlerins de la paix” ?

Le "cardinal" Gianfranco Ravasi

 

Dieu est-il l’auteur de l’agnosticisme ?

Mais, avant de poursuivre dans le commentaire des paroles du “raffiné théologien” allemand, arrêtons-nous sur une grave affirmation relative à la cause de l’agnosticisme. Vatican II attribue (aussi) aux croyants, coupables de présenter une image déformée de Dieu, la cause ou cause concomitante de l’athéisme, raison pour laquelle de nombreux athées ne nieraient pas le vrai Dieu, mais un faux ou déformé concept de Dieu qui leur est présenté par les croyants (GS n° 19 : “Certes, ceux qui délibérément s’efforcent d’éliminer Dieu de leur cœur et d’écarter les problèmes religieux, en ne suivant pas le « dictamen » de leur conscience, ne sont pas exempts de faute” – donc les autres athées le seraient, n.d.a. – “mais les croyants eux-mêmes portent souvent à cet égard une certaine responsabilité. Car l’athéisme, considéré dans son ensemble, ne trouve pas son origine en lui-même ; il la trouve en diverses causes, parmi lesquelles il faut compter une réaction critique en face des religions et spécialement, en certaines régions, en face de la religion chrétienne. C’est pourquoi, dans cette genèse de l’athéisme, les croyants peuvent avoir une part qui n’est pas mince, dans la mesure où, par la négligence dans l’éducation de leur foi, par des présentations trompeuses de la doctrine et aussi par des défaillances de leur vie religieuse, morale et sociale, on peut dire d’eux qu’ils voilent l’authentique visage de Dieu et de la religion plus qu’ils ne le révèlent”, mais ceci, j’objecte, jamais jusqu’à excuser l’athéisme, n.d.a.). Ratzinger confirme cette doctrine conciliaire, et – comme nous verrons – va au-delà. La cause de l’agnosticisme et de la non croyance doit souvent être attribuée aux “croyants” (on remarque comment avec ce terme Ratzinger englobe, à tort, tant les croyants en la vraie religion, que les adhérents des fausses) : “Ces personnes cherchent la vérité, elles cherchent le vrai Dieu, dont l’image dans les religions, à cause de la façon dont elles sont souvent pratiquées, est fréquemment cachée. Qu’elles ne réussissent pas à trouver Dieu dépend aussi des croyants avec leur image réduite ou même déformée de Dieu.” La cause du non croire doit donc être recherchée dans les religions (y compris dans la vraie) et chez les croyants (y compris chez les authentiques). Mais il y a plus : la cause de l’agnosticisme serait au fond Dieu lui-même qui ne donnerait pas aux non croyants “le don de pouvoir croire”. Or, au-delà des discussions entre les différentes écoles théologiques sur l’efficacité de la grâce actuelle, il est certain que :

 

1) l’existence de Dieu – en tant que telle – est démontrée par la raison, c’est pourquoi celui qui nie cette existence ou ne la reconnaît pas est un “insensé” et n’a aucune justification (Ps. 13,1 et 52,1 ; Sap. 13, 1 ss. ; Rom. I, 19 ss. ; Conc. Vatican I, Const. dogmatique Dei Filius DS 3026 ; serment antimoderniste DS 3538) ; nous avons déjà vu que pour Benoît XVI l’existence de Dieu n’est qu’une “excellente option” qui n’est pas rigoureusement démontrée (cf. Sodalitium n° 64 p. 15 [L'Osservatore romano]).

 

2) Les vérités surnaturelles révélées par Dieu ne sont pas démontrées par la raison, mais sont crues par Foi, et cependant “pour que le culte de notre foi fût conforme à la raison (cf. Rm. 12, 1), Dieu a voulu que les aides intérieures de l’Esprit-Saint s’accompagnent aussi des preuves extérieures de sa révélation”, les miracles et les prophéties, lesquels “sont des signes très certains de la révélation divine adaptés à toute intelligence” (DS 3009) même d’aujourd’hui (DS 3539), c’est pour cela aussi que la révélation divine est “crédible” (DS 3033) puisque ces arguments de crédibilité peuvent “prouver efficacement l’origine divine de la religion chrétienne” (DS 3034).

 

3) L’acte de foi en Dieu comme auteur de la Révélation est certainement un don de la grâce (DS 3035), que Dieu ne donne pas à tous, et cependant Dieu donne à tous, avec la grâce suffisante, la possibilité de croire (DS 2305 avec DS 3802) comme de se sauver (impossible sans croire : Hébr. 11, 6 ; Mc 16, 16), grâce qui contient l’offrande du don de croire, et qui est de manière coupable refusée par celui qui ne croit pas.

 

On doit conclure que Dieu ne donne pas à tous le don de croire, mais donne à tous le don de “pouvoir croire”, et que ceux qui ne croient pas le font parce qu’ils refusent ce don, et pareillement refusent les “signes très certains de la divine révélation adaptés à toute intelligence” qui sont la preuve efficace “de l’origine divine de la religion chrétienne” (s’ils leur ont été suffisamment proposés) et les preuves de l’existence d’un Dieu unique, créateur et rémunérateur du genre humain (cf. Hébr. 11, 6).

 

S’il n’en était ainsi, Dieu serait la cause de l’incroyance et du péché et de la damnation éternelle des hommes, puisqu’il ne donnerait pas à certains la possibilité de se sauver, à moins de soutenir – comme semble dire Ratzinger – que l’incroyance n’est pas péché, ni cause de perdition, puisque, justement, elle vient de Dieu et porte à Lui.

 

L’agnostique qui ne croit pas en Dieu, en étant agnostique, en un certain sens l’a déjà trouvé, et est, comme le croyant, pèlerin de la vérité.

L’agnostique ne croit pas, n’a pas trouvé Dieu ; pour lui, Dieu est absent. S’il ne l’a pas trouvé, c’est parce que le croyant, souvent, rend Dieu non accessible, et de toute façon parce que Dieu ne lui a pas donné le don de pouvoir croire. Il en est ainsi pour Ratzinger. Et cependant, l’agnostique qui ne croit pas a déjà Dieu, puisqu’il n’exclut pas la possibilité de Dieu : “Des personnes de ce genre n’affirment pas simplement : ‘Il n’existe aucun Dieu’. Elles souffrent à cause de son absence et, cherchant ce qui est vrai et bon, elles sont intérieurement en marche vers Lui. Elles sont des ‘pèlerins de la vérité, des pèlerins de la paix’”.

 

Comment peut-on, en ne croyant pas en Dieu, être intérieurement en marche vers Lui ? Peut-être parce que, à la fin, on arrivera à la Foi ? Pas nécessairement. Simplement, par le fait que croyants et non croyants seraient réunis dans ce chemin intérieur vers Dieu : “Il s’agit plutôt de se retrouver ensemble dans cet être en marche vers la vérité, de s’engager résolument pour la dignité de l’homme et de servir ensemble la cause de la paix contre toute sorte de violence destructrice du droit. (…) Nous sommes animés par le désir commun d’être des ‘pèlerins de la vérité, des pèlerins de la paix’”. Croyants et non croyants sont donc réunis dans la recherche de la vérité : par conséquent le non croyant n’est pas dans l’erreur, et le croyant n’est pas dans la vérité, mais l’un et l’autre sont en marche vers la vérité ; Assise 2011 est un rassemblement d’hommes qui sans être dans la vérité et dans l’erreur sont à la recherche de la vérité. Comment le (vrai) croyant peut-il ne pas être dans la vérité, puisqu’il croit dans le Christ qui est la Vérité (Jn XIV, 16) qui rend libres (Jn VIII, 32) et en l’Esprit de vérité qui conduit à la “vérité tout entière” (Jn XVI, 13) ? L’argument sophistiqué est ainsi exposé par le cardinal Peter Kodwo Appiah Turkson dans la conférence de presse tenue en préparation à la réunion d’Assise le 18 octobre 2011 : “La recherche de la vérité permet de mieux se connaître, de vaincre les préjugés mais aussi d’éviter le syncrétisme, qui offusque toute identité... Être tous participants d’un commun chemin de recherche de la vérité signifie reconnaître sa spécificité propre, sur la base de ce qui nous fait égaux – nous sommes tous capables de vérité – et en même temps différents. En effet, nous ne possédons pas la vérité de la même manière ; l’avoir, ensuite, reçue en don n’empêche pas de l’approfondir et de se sentir compagnons de voyage de chaque homme et de chaque femme, puisqu’elle n’est jamais épuisable”. Il n’y a plus ni vérité ni erreur, dans les paroles du cardinal, mais seulement une différence de modalité dans la possession de la vérité, et la commune recherche de la vérité ; aussi celui qui l’a reçue en don (foi dans la vérité divinement révélée) n’est pas au terme de la recherche, argumente le cardinal, puisque la vérité est inépuisable. Or, il est certainement vrai que Dieu Vérité est infini, et en tant que telle, n’est pas possible la “comprehensio” (connaissance parfaite de l’objet connu pour autant qu’il est connaissable) pas même par les Bienheureux au Ciel, qui, jouissant de la vision béatifique, voient Dieu face à face comme Il est. Cependant, dans la Révélation Divine – définitivement close à la mort des Apôtres – est contenue la “vérité tout entière”, vérité tout entière à laquelle adhère le fidèle catholique, et qui est au contraire ignorée (infidélité matérielle) ou niée (infidélité formelle) par le non catholique. Le croyant catholique n’est pas à la recherche de la vérité, mais croit à la vérité ; le non catholique au contraire, non croyant, est dans l’erreur. Transformer les croyants et les non croyants, y compris les athées, en “pèlerins de la vérité” (quoique chacun à sa façon) est une déformation trompeuse, et donc satanique (Satan étant le père du mensonge), de pure facture maçonnique.

Le "cardinal" Kodwo Appiah Turkson

 

La foi du croyant doit être purifiée par l’incroyance de l’agnostique

Dans son discours, Benoît XVI ne se limite pas à réunir croyants et non croyants dans la catégorie des “pèlerins de la vérité”, il fait plus : l’agnostique doit purifier la foi du croyant ! Pour Benoît XVI, l’agnostique constitue le “troisième groupe” après celui de l’“athée militant” et celui du “croyant” (de toutes les religions). Or, les personnes agnostiques ont un rôle de purification des deux autres groupes : elles “posent des questions aussi bien à l’une qu’à l’autre partie. Elles ôtent aux athées militants leur fausse certitude, par laquelle ils prétendent savoir qu’il n’existe pas de Dieu, et elles les invitent à devenir, plutôt que polémiques, des personnes en recherche, qui ne perdent pas l’espérance que la vérité existe et que nous pouvons et devons vivre en fonction d’elle. Mais elles mettent aussi en cause les adeptes des religions, pour qu’ils ne considèrent pas Dieu comme une propriété qui leur appartient, si bien qu’ils se sentent autorisés à la violence envers les autres. Ces personnes cherchent la vérité, elles cherchent le vrai Dieu, dont l’image dans les religions, à cause de la façon dont elles sont souvent pratiquées, est fréquemment cachée. Qu’elles ne réussissent pas à trouver Dieu dépend aussi des croyants avec leur image réduite ou même déformée de Dieu. Ainsi, leur lutte intérieure et leur interrogation sont aussi un appel pour nous les croyants, pour tous les croyants, à purifier leur propre foi, afin que Dieu – le vrai Dieu – devienne accessible”.

 

Quel est le problème pour l’humanité, semble dire Ratzinger ? La violence, le manque de fraternité entre les hommes. Quelle est la cause de cette “violence” ? La certitude d’être dans la raison, soit celle des “athées militants” avec leur “fausse certitude” que Dieu n’existe pas, soit celle des “croyants” fondamentalistes ou intégristes, qui considèrent “Dieu comme une propriété qui leur appartient” (il s’agit clairement d’une caricature de leur pensée, puisqu’aucun “croyant” croit que Dieu lui appartient ; c’est comme lorsqu’on accuse le “croyant” de penser “avoir la vérité en poche”). L’agnostique, l’homme du doute, qui s’interroge toujours, inquiété par une lutte intérieure, transforme l’athée militant en un agnostique comme lui, et le croyant… ? On pourrait dire : c’est pareil ! Pour que le monde soit affranchi de la violence et trouve la paix, il faut – semble dire Benoît XVI – que les trois options (croyants, athées, agnostiques) se réduisent à deux (agnostiques croyants et agnostiques non croyants) qui se retrouvent dans l’unique catégorie des “pèlerins de la vérité”, vérité toujours cherchée (et à chercher) et jamais (pleinement) trouvée.

 

Le discours de Benoît XVI à la lumière de “Introduzione al cristianesimo” (2) du Professeur Ratzinger

Ce qui a été dit par Benoît XVI dans le discours tenu à Assise, est en parfaite continuité avec ce que le Professeur Joseph Ratzinger enseignait à ses étudiants de Tübingen dans un mouvementé 68 post-conciliaire (3). Ses cours ont été rassemblés dans le volume “Introduzione al cristianesimo” (2) dans lequel l’auteur commente un par un les articles du Credo. La partie initiale de l’ouvrage, dans laquelle l’auteur explique ce que l’on doit entendre par les mots “je crois” aujourd’hui, est plus importante encore que le commentaire de chaque article. C’est de cet “aujourd’hui” que part toute la réflexion de Ratzinger, et en effet le premier chapitre s’intitule : “la foi dans le monde d’aujourd’hui”. En reprenant le “célèbre apologue du clown et du village en flammes raconté par Kierkegaard” (p. 7), Ratzinger compare le théologien à ce clown qui doit avertir les habitants d’un village qu’ils sont menacés par un incendie, et qui n’est pas cru – bien plus : il suscite l’hilarité générale – parce qu’il est habillé en clown. Habits de clown “du Moyen Âge ou de toute autre époque écoulée” qui l’empêche d’être pris au sérieux. Mais il ne suffit pas de changer le costume de clown et de se laver le visage (p. 8) pour devenir crédible, et rendre crédible la foi à l’homme moderne. Nous remarquons d’abord comment, depuis l’ébauche de son ouvrage, Ratzinger est dominé par l’affolement, et comme par une sorte de complexe d’infériorité face au monde moderne issu de l’Illuminisme. Le catholicisme doit certainement abandonner les habits de clown du passé, et se renouveler profondément, mais ce n’est pas encore suffisant dans cette nouvelle apologétique. Face au monde incroyant, le croyant doit avant tout admettre que la limite entre lui et le non croyant est très ténue : “S’il veut sincèrement rendre compte de la foi chrétienne, il sera forcé de voir que le malentendu ne vient pas uniquement de son costume, qu’il devrait changer, pour arriver à convaincre les autres. Contrairement à ce qu’il pouvait d’abord penser, il devra constater que sa situation ne diffère pas tellement de celle des autres, car il s’apercevra de la présence des mêmes obstacles dans les deux camps, sans doute sous des formes différentes. Chez le croyant tout d’abord, il y a la menace du doute…” (p. 9). De quelle menace parle-t-on ? Uniquement des tentations contre la foi, avec l’exemple de la tentation de sainte Thérèse de Lisieux (p. 9) ? La tentation contre la foi n’entame nullement la certitude de la foi, dont je parlerai ensuite. Mais telle ne semble pas être la pensée de Ratzinger. En effet, il ajoute : “si le croyant ne peut exercer sa foi que sur l’océan du néant, de la tentation et du doute, si cet océan de l’incertitude est le seul endroit où il puisse l’exercer, l’incroyant, à son tour, à lui aussi ses problèmes ; ce serait une erreur de le considérer simplement comme un homme qui n’a pas la foi. (…) malgré sa fière attitude de pur positiviste, débarrassé depuis longtemps de toute tentation de spéculation métaphysique, ne jurant que par les certitudes sensibles, il ne pourra jamais se débarrasser de la question lancinante qui est de savoir si en définitive le positivisme est la vérité. Ce qui arrive au croyant, aux prises avec les flots du doute, arrive également à l’incroyant, qui éprouve le doute de son incroyance (…). Ainsi donc le croyant sera toujours menacé par l’incroyance et l’incroyant sera toujours menacé par la foi et la tentation au sujet de son monde sensible qu’il croit définitivement clos” (p. 11). Le parallélisme entre “croyant” et “non croyant” établi par Ratzinger est absolu : comme le non croyant plus convaincu ne peut jamais exclure la foi (il n’est donc pas absolument privé de foi) ainsi, de la même manière le croyant vit toujours avec le doute, est à demi suffoqué par lui. Il ne s’agit donc pas, pour Ratzinger, de tentations épisodiques et d’épreuves spirituelles, mais de l’inévitable condition humaine commune aux croyants et aux non croyants : “Il est impossible d’éluder le dilemme de la condition humaine. Celui qui veut échapper à l’incertitude de la foi tombera dans l’incertitude de l’incroyance, car en dernière analyse il sera toujours incertain en face du problème de la foi. C’est dans le refus de la foi qu’apparaît l’impossibilité du refus de la foi” (pp. 11-12). La foi, donc, est pour Ratzinger incertitude, mais la non croyance aussi est incertitude ; pareillement, la foi n’a pas de preuves, mais le refus de la foi n’a pas non plus de preuves qui démontre que la foi est fausse : en ce sens la foi est “irréfutable”. Croyance et non croyance, dans la pensée de Ratzinger, sont dominées par le doute.

 

Telle est la nouvelle apologétique du théologien allemand, qui en abandonnant les preuves de l’existence de Dieu, les miracles et les prophéties, comme signes certains de l’origine divine de la religion chrétienne, tous arguments “extrinsèques” autrefois rejetés par Blondel, accoutrements médiévaux de clown, s’adresse à l’homme moderne, dans sa condition humaine, avec l’unique argument pour lui vraiment persuasif, celui du doute. Pour illustrer le tout, Ratzinger recourt à un autre apologue : non plus à celui d’un fidéiste pasteur protestant, mais à celui de l’auteur juif (4) hassidique Martin Buber : la petite histoire juive racontée par Buber traite d’un incroyant qui se rend chez un sage rabbin pour disputer sur la foi, comme il avait fait avec tant d’autres avant lui. Le rabbin lui dit seulement : “Mais peut-être cela est-il vrai” entamant l’arrogante certitude du savant incapable de répondre, et ensuite il expliqua : “Mon fils, les Grands de la Thora, avec qui tu as discuté, ont perdu leur temps, car tu es parti avec un sourire moqueur. Ils n’ont pas pu « étaler sur la table » la preuve péremptoire de Dieu et de son royaume. Moi non plus, je ne le pourrai pas. Cependant, mon fils, réfléchis bien, peut-être cela est-il vrai” (p. 12). Ratzinger ne voit pas dans l’intervention de Rabbi Levi Iizchak un heureux argument ad hominem qui peut entamer les fausses certitudes d’un athée déterminé, mais pense que, universellement, “nous tenons là une description très précise de la situation de l’homme en face du problème de Dieu. Personne n’est capable de fournir une preuve mathématique de Dieu et de son royaume ; le croyant lui-même en est incapable pour son propre usage (le croyant doute aussi, n.d.a.). Mais l’incroyant aura beau vouloir y trouver une justification (puisque la foi n’est pas créée, n.d.a), il n’échappera pas à cet inquiétant ‘peut-être cela est-il vrai !’. Voilà l’inévitable pierre d’achoppement sur laquelle il butera fatalement et qui lui fera expérimenter l’impossibilité de refuser la foi dans le refus lui-même” (p. 12). Et ceci vaut aussi, toujours, et nécessairement, pour le croyant : “Autrement dit, le croyant comme l’incroyant, chacun à sa manière, connaîtra le doute et la foi, s’ils ne cherchent pas à se faire illusion à eux-mêmes et à se dissimuler la vérité de leur être. Personne ne peut échapper entièrement à la foi ; chez l’un la foi sera présente ‘contre’ le doute, chez l’autre ‘grâce’ au doute et ‘sous la forme’ du doute. C’est une loi fondamentale de la destinée humaine, qu’elle réalise son existence dans cette dialectique permanente entre le doute et la foi, entre la tentation et la certitude” (pp. 12-13). Paroles qui éclairent le discours d’Assise : tout non croyant, croit ; tout croyant, doute ; tout homme, croyant et non croyant, en tant qu’homme, est, et ne peut pas ne pas être, “pèlerin de la vérité”. Et “pèlerin de la paix”. C’est justement le doute, en effet, qui rend possible la paix et le dialogue. Notre auteur conclut ainsi son paragraphe : “De cette façon, le doute, qui empêche l’un et l’autre (le croyant et l’agnostique, n.d.a.) de se claquemurer dans leur tour d’ivoire, pourrait devenir un lieu de communion (comme à Assise, n.d.a.). Loin de se replier sur eux-mêmes, ils (donc, même le croyant doute, n.d.a.) y trouveront une occasion d’ouverture réciproque. Le croyant partagera ainsi la destinée de l’incroyant, et celui-ci, grâce au doute, ressentira le défi lancé inexorablement par la foi” (p. 13). C’est la formule de la “chaire des non croyants” ; c’est la formule du “Parvis des Gentils” ; c’est la formule de la dernière rencontre d’Assise ; c’est l’esprit des “trois anneaux” et de la franc-maçonnerie (cf. Sodalitium n° 64 [La Compagnie des Anneaux]). Sur la base de ce qu’écrit Ratzinger, nous pouvons déduire, sans faire un jugement téméraire, que lui aussi “croit” en doutant ; il est en même temps un agnostique et un “croyant”. Mais, justement : est-il possible d’être agnostique et croyant ? Le doute est-il conciliable avec la foi ?

 

L’AGNOSTICISME RATZINGERIEN DÉTRUIT LA CERTITUDE DE LA FOI,

ET PAR CONSÉQUENT LA POSSIBILITÉ MÊME DE L’ACTE DE FOI

Obscurité et certitude de la foi. La foi est certaine et indubitable

 

Est-il possible d’être agnostique et croyant ? La réponse est affirmative pour les modernistes : nous le verrons en relisant l’encyclique Pascendi de saint Pie X. Pour la foi catholique, au contraire, le doute volontaire est incompatible avec la foi.

 

Pour qu’une proposition puisse être une proposition objet de foi, il est nécessaire, en même temps, qu’elle soit vraie et obscure, ou non évidente. C’est pour cela qu’il y a deux conditions à l’objet matériel de la foi, c’est-à-dire qu’elle soit vraie et obscure ; et les propriétés de la foi de la part de l’objet sont au nombre de deux : l’infaillibilité et l’obscurité (5). Cela semble paradoxal, mais c’est ainsi : tant l’évidence que le doute excluent la foi ! D’un côté, en effet, est objet de foi une vérité surnaturelle, révélée par Dieu, qui dépasse donc (sans toutefois la contredire) notre raison. Même en étant crédibles, les vérités de foi ne peuvent être démontrées par la raison, et c’est précisément en cela que consiste le mérite de la foi : heureux ceux qui croiront sans avoir vu (Jn 20, 29). La ‘science’ (la connaissance purement rationnelle) (II-II, q. 1, a. 5) et la vision (II-II, q. 1, a. 4), aussi bien la vision sensible de nos yeux corporels, que la vision béatifique du Ciel, sont incompatibles avec la Foi. Les Bienheureux au Ciel n’ont pas la foi ; elle a laissé la place à la vision béatifique. Sur la terre, au contraire, le croyant croit fermement ce qui est révélé par Dieu dans l’obscurité de la foi, puisque tout ce qui a été révélé par Dieu étant plus grand que lui et que sa raison limitée, est pour lui absolument non évident : ainsi le mystère de la Trinité, celui de l’Incarnation, celui de l’Eucharistie, et tous les autres mystères de notre sainte foi. Mais l’obscurité de la foi (dans laquelle consiste, d’ailleurs, son imperfection, par rapport à la vision béatifique) ne signifie, en aucune manière, que la foi soit incertaine, ou qu’elle admette le doute. La foi n’admet aucun mensonge (IIII, q. 1, a. 3), ni de la part de Dieu qui se révèle, étant Lui-même la Vérité première, la Vérité même, ni de la part du croyant qui donne son assentiment, précisément, à l’infaillible Vérité. Dieu ne peut ni se tromper, ni nous tromper. Et de fait, quel est le motif de la foi ? pourquoi croit-on ? On croit à cause de l’autorité de Dieu qui se révèle (Vatican I, DS 3008). Une fois établi par la raison que Dieu existe, et une fois vérifié que Dieu s’est révélé (par des arguments rationnels de crédibilité, cf. Vatican I, DS 3009), on ne peut pas ne pas croire ou seulement douter de ce que Dieu Lui- même nous a proposé à croire. “Si nous recevons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est plus grand” (I Jn 5, 9). La majeure partie de nos connaissances viennent du témoignage de personnes dignes de foi (parents, enseignants, documentation historique, etc.) auxquelles nous donnons l’assentiment de notre intelligence sans pouvoir toujours en vérifier par nous-mêmes l’absolue certitude. Si nous croyons au témoignage des hommes, justement, pourquoi ne pas croire à celui de Dieu ? Avec la seule différence que ce qui est révélé par Dieu exclut totalement l’erreur : d’où l’absolue certitude de la foi, qui exclut tout doute. Si donc on considère la certitude de la foi du point de vue de la cause de la foi, Dieu qui se révèle, la foi est plus certaine que ce que je vois avec mes yeux et que les plus évidentes certitudes de la raison ; si l’on considère au contraire l’intellect de celui qui croit, il est clair que la foi lui apparaît moins certaine que ce qu’il peut voir, toucher ou comprendre, puisque les vérités de la raison sont à sa portée, alors que les vérités de foi, comme déjà dit, transcendent l’intelligence humaine (II-II, q. 4, a. 8). Ceci explique comment on peut être absolument certains de la foi, et en même temps être, parfois, en proie à la tentation du doute involontaire, mais jamais consenti. C’est pourquoi, simpliciter, sans appliquer les distinctions que l’on vient de voir, la foi est non seulement certaine, mais est plus certaine que n’importe quelle autre connaissance : elle est infaillible et indubitable (6) ; ainsi, quand je dois croire à la résurrection d’un mort, à la maternité d’une vierge ou à la trinité de personnes en un Dieu unique, mon intelligence exclut tout doute, toute suspension du jugement, et donne un très ferme assentiment, parce qu’elle sait que Dieu, qui me l’a révélé, ne peut ni se tromper ni me tromper. La foi n’a rien à voir avec les opinions humaines : “…la condition de ceux qui, grâce au don céleste de la foi, ont adhéré à la vérité catholique, et de ceux qui, guidés par des opinions humaines, suivent une fausse religion, n’est absolument pas égale. Ceux qui en effet ont reçu la foi sous le magistère de l’Église ne peuvent jamais avoir un juste motif pour changer ou douter de leur foi” (Vatican I, DS 3014 ; cf. can. 6, DS 3036). Pie IX explique clairement : “Donc, pour que la raison humaine ne se trompe ni ne s’égare dans une affaire aussi grave et de cette importance, il faut qu’elle s’enquière soigneusement du fait de la révélation, afin qu’il lui soit démontré, d’une manière certaine, que Dieu a parlé, et qu’en conséquence, selon le très sage enseignement de l’apôtre, ‘elle lui doit une soumission raisonnable’ (Rm. 12, 1). Mais qui donc ignore ou peut ignorer que, lorsque Dieu parle, on lui doit une foi entière, et qu’il n’y a rien de plus conforme à la raison elle-même, que de donner son assentiment et de s’attacher fortement aux vérités incontestablement révélées par Dieu, qui ne peut ni tromper ni se tromper ? Et combien nombreuses, combien admirables, combien splendides sont les preuves par lesquelles la raison humaine doit être amenée à cette conviction profonde : que la religion de Jésus-Christ est divine, et qu’elle a reçu du Dieu du ciel la racine et le principe de tous ses dogmes, et que par conséquent il n’y a rien au monde de plus certain que notre foi, rien de plus sûr ni de plus vénérable et qui s’appuie sur des principes solides.” (Enc. Qui pluribus, DS 2278-2279). “La foi est le fondement des choses qu’on doit espérer, et la démonstration de celles qu’on ne voit point” (Hébr. 11, 1). On croit ce qui ne se voit pas, ce qui n’est pas évident pour nous, dans l’obscurité de la foi : d’où le mérite de la foi. Mais on croit avec une démonstration (argumentum) qui fonde la certitude de la foi : c’est pourquoi celui qui ne croit pas est coupable, est condamné.

L’agnosticisme ratzingerien rend impossible l’acte de foi

L’acte de foi est donc un acte par lequel notre intelligence donne avec certitude, en excluant tout doute volontaire, son assentiment à toute vérité révélée par Dieu, en tant que justement révélée par Dieu, Vérité même. Mais si le croyant croit et doute en même temps, il ne peut croire sans douter, puisqu’il ne peut échapper à sa condition humaine, comme écrit Ratzinger, il n’est pas capable de faire un véritable acte de foi. Pour éliciter, faire un véritable acte de foi, un ferme assentiment de l’intelligence est en effet nécessaire, laquelle fermeté exclut le doute (avec lequel on ne juge pas, on suspend le jugement) et la crainte même de se tromper (celui qui a seulement une opinion, et non une certitude, donne un assentiment, oui, mais avec la crainte de se tromper). C’est pourquoi, quand on doute volontairement d’une vérité de foi, ou si l’on craint de se tromper en donnant son propre assentiment, on commet un péché d’infidélité, un péché contre la foi, par lequel on ne perd pas seulement la foi quant à la vérité à propos de laquelle on doute, mais on perd complètement la vertu de la foi (7). Si donc nous avons bien compris la pensée ratzingerienne, il s’ensuit qu’elle rend radicalement impossible l’acte de foi, et constitue même la négation de la foi. Celui qui professerait croire tout ce que Dieu a révélé et que l’Église propose à croire, mais le ferait en doutant ou même seulement avec la crainte d’errer, convaincu que l’homme ne peut échapper à sa condition humaine qui inclut l’impossibilité d’échapper au doute, alors, celui-ci ne poserait pas un acte de foi ; il commettrait au contraire un péché contre la foi, et perdrait par le fait même la vertu de la foi. C’est pour cela, d’ailleurs, que saint Pie X définit le modernisme le rendez-vous ou le cloaque de toutes les hérésies : c’est pourquoi, en rendant impossible à la racine l’acte de foi, en dénaturant le concept même de foi, le modernisme ne s’oppose pas directement à l’une ou l’autre vérité, mais les détruit toutes, y compris quand il prétend ou se donne l’illusion de les croire toutes. C’est précisément ce que saint Pie X explique dans l’encyclique Pascendi.

 

L’AGNOSTICISME RATZINGERIEN EST VÉRITABLEMENT DU MODERNISME. L’ENCYCLIQUE PASCENDI DE SAINT PIE X

Les ennemis de l’Église se cachent dans l’Église

 

Mais comment est-il possible, diront bon nombre de mes lecteurs, que l’on accuse d’agnosticisme, d’incroyance, des hommes d’Église, et jusqu’à celui qui, aux yeux de tous, apparaît comme le Chef visible de l’Église ? Nous ne pouvons même pas envisager cette possibilité ! Nous devons fermer les yeux et les oreilles face à ce qui a été lu jusqu’à présent, aux paroles mêmes de Joseph Ratzinger. Et pourtant, ils célèbrent les louanges du modernisme, le réhabilitent ; et le Pape saint Pie X nous avait avertis…“Les artisans d’erreurs – écrivit en effet saint Pie X en condamnant le modernisme le huit septembre 1907 – il n’y a pas à les chercher aujourd’hui parmi les ennemis déclarés. Ils se cachent et c’est un sujet d’appréhension et d’angoisse très vives, dans le sein même et au cœur de l’Église, ennemis d’autant plus redoutables qu’ils le sont moins ouvertement”. “Ces hommes-là peuvent s’étonner que Nous les rangions parmi les ennemis de l’Église (…) Ennemis de l’Église, certes ils le sont, et à dire qu’elle n’en a pas de pires on ne s’écarte pas du vrai. Ce n’est pas du dehors, en effet, on l’a déjà noté, c’est du dedans qu’ils trament sa ruine ; le danger est aujourd’hui presque aux entrailles mêmes et aux veines de l’Église”.

L’agnosticisme moderniste : le modernisme synthèse de toutes les hérésies

Et aussitôt le Pape poursuit en expliquant que la gravité extrême de l’erreur moderniste vient non seulement du fait qu’elle est répandue dans le sein même de l’Église par certains de ses membres (tels au moins en apparence), mais que cette erreur, comme nous avons dit, mine à la racine, le rendant impossible, l’acte de foi lui-même : “Ajoutez que ce n’est point aux rameaux ou aux rejetons qu’ils ont mis la cognée, mais à la racine même, c’est-à-dire à la foi et à ses fibres les plus profondes. Puis, cette racine d’immortelle vie une fois tranchée, ils se donnent la tâche de faire circuler le virus par tout l’arbre : nulle partie de la foi catholique qui reste à l’abri de leur main, nulle qu’ils ne fassent tout pour corrompre”. Et comment le modernisme essaye-t-il de détruire la foi à la racine ? Par l’agnosticisme. “Les modernistes posent comme base de leur philosophie religieuse la doctrine appelée communément agnosticisme”. Une fois la fausse philosophie moderne adoptée, les modernistes en déduisent que Dieu ne peut être démontrable, de même que n’ont pas de valeur les arguments de crédibilité de la révélation divine. “Ils les suppriment purement et simplement et les renvoient à l’intellectualisme, système, disent-ils, qui fait sourire de pitié, et dès longtemps périmé” sans se soucier du fait que ces erreurs ont été solennellement condamnées, comme nous l’avons dit, par le Concile Vatican I (De Revelatione, canons 1 et 2 ; De fide, canon 3). Toute vérité de foi perd certitude, parce que la foi elle-même n’est pas certitude : c’est pourquoi le modernisme est “le rendez-vous de toutes les hérésies” (enc. Pascendi, § VII).

Le moderniste prétend être en même temps agnostique et croyant…

Le moderniste est donc un agnostique (enc. Pascendi, § I). Pourtant, il prétend être en même temps, un croyant (enc. Pascendi, § 2). C’est cette contradiction qui rend le modernisme aussi ambigu et fuyant ! Si, comme étudiant, le moderniste qui a abandonné la philosophie dépassée de saint Thomas, ne peut passer outre le doute de l’agnostique, si l’intelligence est incapable de connaître avec certitude Dieu et la Révélation en dehors de l’homme, le moderniste pense le retrouver au-dedans de lui, dans l’immanence vitale, dans l’expérience que tout homme, même le non croyant, fait du divin, dans le sentiment religieux. C’est “cette expérience (…) qui constitue vraiment et proprement le croyant” ; et saint Pie X affirme que ce concept de foi – véritable fidéisme – a son origine “dans la doctrine des protestants et des pseudo-mystiques”. Cette expérience religieuse sera d’autant plus vivante qu’elle sera plus vitale, et donc en perpétuelle évolution, et la tradition est conçue comme vivante et évolutive “communication faite à d’autres de quelque expérience originale”, où l’autorité joue un rôle de frein, mais un frein qui ne peut s’empêcher de recevoir et de consacrer les nouveautés qui naissent de la vivante expérience religieuse, et de constater la fin de traditions mortes puisqu’elles ne sont plus vitales (§ 3). Naturellement, ce “sentiment religieux”, cette “expérience religieuse”, sont communs à tous les hommes, y compris les incroyants, c’est pourquoi toutes les religions sont une manifestation du divin dans l’homme : “la doctrine de l’expérience (…) consacre comme vraie toute religion, sans en excepter la religion païenne. Est-ce qu’on ne rencontre pas dans toutes les religions, des expériences de ce genre ? (…) Or, de quel droit les modernistes dénieraient-ils la vérité aux expériences religieuses qui se font, par exemple, dans la religion mahométane ? Et en vertu de quel principe attribueraient-ils aux seuls catholiques le monopole des expériences vraies ? Ils s’en gardent bien : les uns d’une façon voilée, les autres ouvertement, ils tiennent pour vraies toutes les religions” (§ II), et même le doute de l’incroyant. C’est cela, évidemment, le fondement non seulement de l’œcuménisme (avec les autres “chrétiens”), mais aussi du “dialogue interreligieux” (avec les “croyants” des religions non chrétiennes) et du dialogue avec les non croyants, qui s’est rendu visible dans les rencontres d’Assise.

…en réalité il ouvre la voie à l’athéisme

Comme il a déjà été dit (Sodalitium n°64) à propos de la parabole des trois anneaux et de la légende des trois imposteurs, ces doctrines conduisent à l’athéisme. C’est la conclusion de saint Pie X dans son encyclique : le modernisme ouvre tout grand “la voie à l’athéisme” (§ II) ; “par combien de routes le modernisme” conduit “à l’anéantissement de toute religion. Le premier pas fut fait par le protestantisme, le second est fait par le modernisme, le prochain précipitera dans l’athéisme” (§ VII). Le successeur de saint Pie X, Pie XI, parlant des œcuménistes, ou panchrétiens, comme on disait alors, dans l’encyclique Mortalium animos (1928), déclarait lui aussi que l’œcuménisme était “la voie à l’athéisme”(8), œcuménisme qui est, précisément, fils légitime du protestantisme et, chez nous, du modernisme. Les représentants de toutes les religions et irréligions réunis à Assise sous la présidence de Benoît XVI, en bravant la condamnation fulminée par Pie XI contre de telles réunions, sont non seulement des pèlerins en chemin vers la vérité, mais des malheureux en marche vers l’athéisme.

 

Les cardinaux Martini et Ravasi ne sont pas des “antipapes”, mais des disciples de l’agnosticisme moderniste

de Benoît XVI. Les “traditionalistes” ratzingeriens sont des aveugles qui conduisent d’autres aveugles

C’est depuis novembre 2011, dans les congrès de Milan et de Paris, et ensuite dans le n° 64 de Sodalitium, d’avril 2012, que je parle – au risque d’ennuyer – de l’agnosticisme dans la pensée de J. Ratzinger. Paroles et écrits qui n’ont pas trouvé le moindre écho. Pourtant, quand les mêmes idées et initiatives sont attribuables non (directement) à Benoît XVI, mais, par exemple, aux cardinaux Martini (décédé récemment) et Ravasi, alors, et seulement alors, les voix et les plumes de certains écrivains catholiques sortent du silence et condamnent la “théologie du doute”, attribuée aux deux cardinaux. Récemment, à l’occasion de la mort du cardinal Martini, et à l’initiative de Ravasi, a eu lieu à nouveau à Assise, le 5 octobre 2012, un rassemblement composé d’un groupe nourri de non ou peu croyants italiens, avec à leur tête le président de la république Napolitano, dans la mouvance du Parvis des Gentils (9). Mais nous demandons : qui a organisé le Parvis des Gentils ? Le même Benoît XVI, dont je rapporte ce qui est appelé le “discours de fondation” du Parvis des Gentils : « Mais je considère surtout important le fait que les personnes qui se considèrent agnostiques ou athées doivent également nous tenir à cœur en tant que croyants. Lorsque nous parlons d’une nouvelle évangélisation ces personnes sont peut-être effrayées. Elles ne veulent pas se voir comme faisant l’objet d’une mission, ni renoncer à leur liberté de pensée et de volonté. Mais la question de Dieu reste toutefois présente également pour elles, même si elles ne peuvent pas croire au caractère concret de son attention pour nous. À Paris, j’ai parlé de la recherche de Dieu comme du motif fondamental de la naissance du monachisme occidental et, avec celui-ci, de la culture occidentale. Comme premier pas de l’évangélisation, nous devons chercher à garder cette recherche vivante ; nous devons nous soucier que l’homme ne mette pas de côté la question de Dieu comme question essentielle de son existence. Nous devons nous soucier qu’il accepte cette question et la nostalgie qui se cache en elle. Il me vient à l’esprit une parole que Jésus reprend du prophète Isaïe, c’est-à-dire que le temple devait être une maison de prière pour tous les peuples (cf. Is. 56, 7 ; Mc 11, 17). Il pensait à ce que l’on appelle la maison de prière pour toutes les nations, qu’il désencombra des activités extérieures pour qu’il y ait une place libre pour les païens qui voulaient prier là le Dieu unique, même s’ils ne pouvaient pas prendre part au mystère, auquel l’intérieur du temple était réservé. Un espace de prière pour tous les peuples – on pensait avec cela à des personnes qui ne connaissent Dieu, pour ainsi dire, que de loin ; qui sont insatisfaites de leurs dieux, de leurs rites et de leurs mythes ; qui désirent le Saint et le Grand, même si Dieu reste pour eux le « Dieu inconnu » (cf. Act. 17, 23). Ils devaient pouvoir prier le Dieu inconnu, mais cependant être ainsi en relation avec le vrai Dieu, malgré des zones d’ombre de natures diverses. Je pense que l’Église devrait aujourd’hui aussi ouvrir une sorte de « parvis des Gentils », où les hommes puissent d’une certaine manière s’accrocher à Dieu, sans le connaître et avant d’avoir trouvé l’accès à son mystère, au service duquel se trouve la vie interne de l’Église. Au dialogue avec les religions doit aujourd’hui surtout s’ajouter le dialogue avec ceux pour qui la religion est une chose étrangère, pour qui Dieu est inconnu et qui, cependant, ne voudraient pas rester simplement sans Dieu, mais l’approcher au moins comme Inconnu. » (Benoît XVI, Discours à la Curie romaine, 21 décembre 2009).

 

Et le cardinal Martini, défini par les journaux comme un opposant de Benoît XVI, presque un “antipape”, de qui s’inspira-t-il pour sa “Chaire des non croyants” ? Il nous le révèle lui-même, comme on peut lire dans un article de Andrea Tornielli :

 

“Et si la ‘chaire des non croyants’ de Carlo Maria Martini avait été inspirée par Ratzinger ? À lire ce qu’écrivait le jésuite pourpré à qui aujourd’hui sera rendu le dernier hommage – déjà cent mille personnes, parmi lesquelles le premier ministre Mario Monti, ont défilé devant son cercueil – on dirait vraiment que oui. Martini avait écrit là-dessus en 1997, dans un volume en l’honneur du cardinal bavarois. À la fin des années soixante, Martini se trouvait en retraite dans une maison de la Forêt Noire et préparait une causerie pour un groupe de prêtres italiens. «Je m’attendais à beaucoup de questions, contestations, difficultés. J’étais à la recherche d’un livre qui m’aiderait à poser mes idées d’une manière claire et sereine. Ce fut ainsi que j’eus entre les mains “Introduzione al cristianesimo” de Joseph Ratzinger, parue peu de temps avant (1968). Je m’en souviens encore aujourd’hui», expliquait Martini, «le goût avec lequel je lus ces pages. Elles m’aidaient à clarifier mes idées, à pacifier mon cœur, à sortir de la confusion… Je conserve encore aujourd’hui ces notes. Ce fut en particulier à partir de cette lecture que je retins le thème du “peut-être cela est-il vrai” avec lequel s’interroge l’incroyant, et qui me guida ensuite pour réaliser la “Chaire des non croyants”». Dans “Introduzione al cristianesimo” Ratzinger présentait le bien-fondé de la croyance en faisant siennes les questions de l’incroyance moderne. Une approche que je n’aurais jamais abandonnée. En 2001 Ratzinger, alors Préfet de l’ex Saint-Office, dans le livre “Dio e il mondo” [intitulé de l’édition française : “Voici quel est notre Dieu”, n.d.r.] affirmait : «La foi n’est pas une réalité, dont je pourrais dire à un moment précis : J’ai la foi, d’autres ne l’ont pas… La foi reste un chemin... Il est sain qu’elle ne devienne pas une idéologie à portée de main. Et aussi qu’elle n’endurcisse pas et ne rende pas incapable d’être proche du frère qui s’interroge, qui doute, qui souffre. La foi ne peut mûrir qu’en supportant et acceptant toujours à nouveau, à toutes les étapes de sa vie, la puissance oppressive de l’incroyance ; elle finira par la traverser et devenir capable d’aborder une nouvelle étape». Une approche très éloignée de certains clichés renforcés, qui réunit Martini et Ratzinger. Et le cardinal bavarois devenu Benoît XVI n’a pas changé, comme le démontre l’institution du «Parvis des gentils », pour le dialogue avec qui ne croit pas”.

 

Face à l’évidence (Benoît XVI-Ratzinger est le chef de file des modernistes agnostiques), des auteurs comme Gnocchi et Palmaro (9) défendent le “Saint-Père” dont ils ne mettent pas en discussion l’autorité, et attribuent toute faute aux “progressistes” qui s’opposeraient à lui ; d’autres, comme Socci, un “timonier”, comme Palmaro, se font carrément les propagateurs de la pensée agnostique ratzingerienne d’Assise. Participant à la 4ème journée du Timone (10) en Toscane le 15 septembre 2012, pour recevoir le prix “Viva Maria” (sic), Socci a “partagé avec nous”, c’est-à-dire avec ceux du Timone, “certaines réflexions sur le relativisme et sur le fondamentalisme. Le relativisme soutient que la vérité n’existe pas, donc ce sera à celui qui détient le pouvoir à établir, d’une fois à l’autre, ce qu’est la vérité. Le fondamentaliste au contraire soutient que la vérité existe, et qu’il la possède. Dans ce cas aussi la vérité est imposée par celui qui a le pouvoir, et dans le cas du fondamentaliste elle prend aussi une valeur religieuse. Le chrétien au contraire soutient que la vérité existe, mais personne ne peut dire en avoir la pleine possession” (10). Socci ne pouvait mieux résumer la pensée ratzingerienne d’Assise. À qui ne réussit pas à croire que Ratzinger – ennemi juré du “relativisme” – puisse être agnostique – et donc relativiste – Socci explique clairement comment cela est possible. Le “relativiste” du discours de Socci à Staggia Senese correspond à l’“athée militant” du discours d’Assise. Il n’est pas démocratique, il impose par la loi un laïcisme antireligieux (et donc non positif). Le “fondamentaliste” dans la version de Socci est la caricature du vrai catholique, intégralement catholique, ou de toute façon, de quiconque soutient le caractère confessionnel de l’État et nie la liberté religieuse. Il s’agit d’un abus de termes, puisque le “fondamentalisme” est en réalité un courant protestant, particulièrement en matière d’interprétation de l’Écriture. Dans le langage de Socci cela signifie tout autre chose : serait “fondamentaliste” (et donc, pour Socci, non catholique) celui qui croit que la vérité existe, qu’elle est religieuse, que l’État doit la reconnaître dans ses lois. En réalité c’est ce que pense tout vrai croyant. Naturellement, Socci caricature cette position : le fondamentaliste impose la vérité (en réalité, il veut qu’elle soit reconnue par les lois), le fondamentaliste possède la vérité (en réalité, il adhère à la vérité qui est Dieu). Au contraire, ce qui pour Socci est la position catholique correspond à la position agnostique, et donc tout au plus à la position “catholique libérale”, du discours d’Assise. Le catholique de Socci croit que la vérité existe… mais personne n’en a la pleine possession, et donc tous en ont une part et personne ne l’a entière, j’ajoute : nous sommes tous des “pèlerins de la vérité”, en marche vers une vérité que personne n’a atteinte. Il s’ensuit que l’État libéral, conforme à cette position, ne peut qu’être laïc, et regarder, mais avec bienveillance, tous ces “pèlerins” promouvant la nouvelle “laïcité positive” dont il faut rechercher le modèle aux États-Unis. Le Timone est là, mais il fait route vers le Grand Orient de Washington. Nous ne voulons certainement pas nous embarquer sur cette barque et avec de tels timoniers. Sans pour autant devenir “fondamentalistes”, mais en restant simplement et intégralement catholiques, nous sommes convaincus que la Vérité existe et que c’est Jésus-Christ – qui s’est révélé aux hommes –, que l’Église catholique, hors de laquelle il n’y a point de salut, est la seule gardienne de la vérité révélée, et que toute société humaine doit reconnaître, y compris dans ses lois, que le Christ est Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs. Est-ce ainsi, oui ou non ? Que les timoniers nous répondent…

 

Notes et références

1) 7 décembre 1965. La Constitution pastorale Gaudium et spes, dans le chapitre 19 parle du problème de l’athéisme, dont la cause viendrait pour une bonne partie d’une vision déformée de Dieu présentée par les croyants. Croyants et non croyants doivent collaborer à l’édification de la société.

9 avril 1965. Paul VI institue le Secrétariat pour les non croyants, en application de la Constitution Gaudium et spes.

1988. Jean-Paul II change le nom du Secrétariat en Conseil Pontifical pour le dialogue avec les non croyants.

25 mars 1993. Le Conseil Pontifical pour le dialogue avec les non croyants est réuni au Conseil Pontifical de la culture pour le dialogue et la collaboration entre l’Église et la culture de notre temps.

21 décembre 2009. Discours de Benoît XVI pour les vœux de Noël à la Curie Romaine. Il est considéré comme le “discours de fondation” du “Parvis des Gentils”, espace pour accueillir dans le dialogue les non croyants qui ne renoncent pas à chercher le “Dieu Inconnu”. Le département “Athéisme” du Conseil Pontifical de la Culture est appelé “Parvis des Gentils”. Dans les “thèmes dans lesquels croyants et non croyants pourront se reconnaître” est inclus le “Chercher une synthèse et un dialogue précurseur et profond entre l’esprit illuministe, le sécularisme et la foi. Reconnaître les authentiques conquêtes de l’Âge des Lumières”.

2) Cité dans la neuvième édition italienne : JOSEPH RATZINGER, Introduzione al cristianesimo [Introduction au christianisme, n.d.r.], Edizione Queriniana, Brescia 1986. En 2000, le cardinal Ratzinger a écrit une nouvelle préface au livre, qui a été réimprimé dans une nouvelle traduction italienne en 2005, toujours par les éditions Queriniana. Intitulé de l’édition française utilisée dans cet article : “La foi chrétienne hier et aujourd’hui”, éd. Cerf, Paris 2010.

3) Les cours donnés par Ratzinger à Tübingen, au cours de l’été 1967, ont été rassemblés dans un volume l’année suivante, et publiés en italien en 1969. Ce fut Hans Küng qui obtint, pour son cadet Ratzinger, la chaire à Tübingen, en 1966 (cf. Dizionario storico dell’Inquisizione [Dictionnaire historique de l’Inquisition, n.d.r.], dirigé par Adriano Prosperi, ed. della scuola Normale superiore di Pisa, 2010, vol. II, p. 865).

4) Le Juif, écrivit l’historien israélite James Darmesteter cité par Mgr Benigni, est, dans le monde chrétien, “le docteur de l’incrédule” (cf. Sodalitium n°64, p. 44), le maître du doute.

5) Cf. B. H. MERKELBACH o.p., Summa Theologiæ moralis, T. I, n° 677 ; S. Thomas, II-II, q. 1, aa. 3, 4, 5.

6) Cf. MERKELBACH, op. cit., T. 1, nn° 720-721.

7) Le péché contre la foi peut se commettre “(…) quant à l’objet matériel : a) en niant la vérité révélée proposée, ou en donnant son propre assentiment à une opinion incompatible avec la doctrine révélée b) en donnant son propre assentiment à la vérité révélée de manière non ferme, mais avec la crainte que le contraire puisse être vrai c) en doutant positivement et délibérément de la vérité elle-même, c’est-à-dire en suspendant son propre assentiment, non comme quand quelqu’un veut penser à autre chose et ne pas fatiguer son esprit, ou chercher des motifs pour mieux donner son propre assentiment, ou choses semblables, mais exactement en pensant ou en craignant positivement que la vérité proposée puisse être fausse. Tous ces modes excluent de toute évidence la volonté de croire fermement et le ferme assentiment volontaire à cause de Dieu qui se révèle, et donc constituent au moins implicitement une négation de la foi” (MERKELBACH, op. cit. T. 1, n° 738).

8) “Les partisans de cette théorie s’égarent en pleine erreur, mais de plus, en pervertissant la notion de la vraie religion ils la répudient, et ils versent par étapes dans le naturalisme et l’athéisme. La conclusion est claire : se solidariser des partisans et des propagateurs de pareilles doctrines, c’est s’éloigner complètement de la religion divinement révélée”.

9) Parmi les écrits de critique à la martinienne (mais non ratzingerienne) “théologie du doute”, on distingue l’essai de A. GNOCCHI ET M. PALMARO, Ci salveranno le vecchie zie, Una certa idea della Tradizione [Les vieilles tantes nous sauveront, Une certaine idée de la Tradition] édité en 2012 par les éditions philohébraïques du docteur Zenone, expert en hassidisme, Fede e Cultura. Sur la couverture, le logo de la collection, dirigée par Gnocchi et Palmaro, I libri del ritorno all’ordine [Les livres du retour à l’ordre], qui représente le sceau des Templiers. Les auteurs ne critiquent pas seulement à gauche (Martini) mais aussi à droite, en attaquant les odieux sedevacantistes avec les partisans (comme nous de Sodalitium) de la Thèse du Père M.-L. Guérard des Lauriers.

10) Il Timone, n° 117, novembre 2012, p. 4, compte rendu de Vanessa Gruosso. Il Timone est le titre d’une revue, signifiant timon ou gouvernail, dont les collaborateurs sont les “timoniers”.

 

Post-scriptum

Cet article – annoncé dans le dernier numéro de Sodalitium – a été terminé en octobre de l’année dernière (2012), bien avant, donc, la renonciation au Pontificat de Joseph Ratzinger, rendue publique au cours du Consistoire du 11 février 2013. Je pense que même après cet événement il conserve toute son actualité. Je me dois seulement d’ajouter une précision et quelques observations.

 

Un discours de Benoît XVI sur le caractère raisonnable de la Foi et les preuves de l’existence de Dieu

 

L’Osservatore Romano du 22 novembre 2012 a publié, en p. 8, un discours sur le caractère raisonnable de la Foi, tenu par Benoît XVI la veille, à l’occasion de l’audience générale du mercredi. Après avoir rappelé la condamnation de “ce que l’on appelle le fidéisme” défini comme “la volonté de croire contre la raison” (définition discutable), Benoît XVI a rappelé que “la foi catholique est donc raisonnable et nourrit notre confiance également dans la raison humaine. Le Concile Vatican I, dans la Constitution dogmatique Dei Filius, a affirmé que la raison est en mesure de connaître avec certitude l’existence de Dieu à travers la voie de la création” rappelant en outre les classiques citations scripturaires à ce sujet (Rom. 1, 20 ; I Pi. 3, 15). À première vue, ce discours semble s’opposer sinon à ce qui est écrit dans cet article, du moins à ce qui a été dit par Benoît XVI le 7 avril 2006 et rapporté par Sodalitium n° 64, p. 15, et à nouveau dans ce numéro à la p. 9, à savoir que l’existence de Dieu est “une grande option”, une “option pour la rationalité” mais que “l’on ne peut en définitive ‘prouver’”. En réalité, il n’y a pas nécessairement de contradiction entre les deux discours ratzingeriens. Avec Vatican I, Benoît XVI admet que l’existence de Dieu peut être connue avec certitude, grâce à la lumière naturelle de la raison humaine, à travers les choses créées. Très bien ! Mais les modernistes, ne voulant pas nier la définition dogmatique de Vatican I, ont fait la distinction suivante : l’existence de Dieu peut être connue, oui, à partir des choses créées, mais non (rigoureusement) démontrée. C’est pourquoi, saint Pie X, dans le serment antimoderniste, précise la formule conciliaire : Dieu “peut être connu et aussi être démontré par la lumière naturelle de la raison…”. Ratzinger admet, en 2012, que Dieu puisse être connu ; et il nie en 2006 qu’il puisse être démontré, à partir des créatures, par la seule raison. Il ne me semble pas un hasard que le serment antimoderniste, que le jeune Ratzinger prêta le jour de son ordination, ait été condamné à l’oubli perpétuel.

 

Coexistence du doute avec l’acte de foi : une condamnation des laxistes en 1679

 

Comme nous l’avons vu dans le cours de l’article, Ratzinger pense que l’acte de foi et le doute peuvent coexister, bien plus, ils coexistent toujours, dans le même sujet, ce qui, nous l’avons dit, s’oppose à la certitude de la foi. Une opinion semblable (même si plus modérée) avait déjà été condamnée dans un décret du Saint-Office du 2 mars 1679, sous le pontificat du Bienheureux Innocent XI (proposition condamnée 21, DS 2121). Les laxistes (en l’occurrence, le père jésuite Egidio Estrix) soutenaient : “l’assentiment de foi surnaturelle et utile pour le salut, se fonde sur une connaissance seulement probable de la révélation, unie de plus à la crainte avec laquelle on craint que Dieu n’ait pas parlé” (Assensus fidei supernaturalis et utilis ad salutem stat cum notitia solum probabilis revelationis, immo cum formidine, qua quis formidet, ne non sit locutus Deus). En d’autres termes, Estrix pensait que l’acte de foi salutaire pourrait ne pas être certain (jugement d’assentiment sans crainte d’erreur), mais aussi seulement probable (jugement d’assentiment avec crainte d’erreur). Ratzinger va au-delà : le doute, en effet, n’arrive même pas au jugement (suspension du jugement : “peut-être cela est-il vrai”). Intéressante et inattendue similitude entre la théologie de l’école de Tübingen et les tendances naturalistes et volontaristes de la vieille scolastique ! À revoir…

 

Peut-être cela est-il vrai… La petite histoire juive racontée par Ratzinger diffusée au grand public par l’émission “Ascolta si fa sera” [“Écoute, le soir tombe”, n.d.r.]

 

Le dimanche précédant la renonciation historique de Benoît XVI du 11 février, écoutant à la radio (Rai 1) la célèbre rubrique religieuse “Ascolta si fa sera ” [“Écoute, le soir tombe”, n.d.r.], je fus frappé par le fait que le recteur de l’Université Pontificale du Latran, Mgr Enrico Del Covolo s.d.b., racontait aux auditeurs la petite histoire juive de Martin Buber du “peut-être cela est-il vrai”, citant naturellement Benoît XVI (cf. p. 12). Les fidèles qui lisent “Introduzione al cristianesimo” de Joseph Ratzinger ne sont pas nombreux ; beaucoup plus nombreux sont certainement ceux qui, entre deux programmes du dimanche sportif, auront écouté la prédication de l’agnosticisme ratzingerien grâce à l’actif Mgr Del Covolo, promu à l’“épiscopat” et à la tête de l’Université du Latran, en 2010, précisément par Benoît XVI, probablement sur bienveillante intercession de son confrère salésien le cardinal Bertone. Une belle carrière ! Et les fidèles ? Ils en concluront que leur religion “est peut-être vraie”… et peut-être pas !

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