DON CAMILLO, GUARESCHI ET LE CONCILE

Par M. l'abbé Ugolino Giugni

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n° 54.

Tout le monde connaît certainement la figure de don Camillo, le prêtre du Bas-Pays en lutte continuelle avec le maire communiste Peppone, créé par Giovannino Guareschi. Si l’on n’a pas lu ses livres, on a certainement vu les films magistralement interprétés par Fernandel et Gino Cervi.

 

Giovannino Guareschi est mort en 1968 et a eu le temps de voir le Concile Vatican II qui s’est déroulé à Rome de 1962 à 1965. Dans cet article nous essayons de comprendre à travers ses écrits ce que Guareschi pensait du Concile et de la révolution qu’il apporta dans l’Église. En somme, don Camillo a-t-il survécu au Concile ? Et si oui de quelle manière ? A-t-il dû faire lui aussi un “aggiornamento” ou bien a-t-il rejoint les rangs du clergé traditionaliste et clandestin ? Vous verrez que la lecture de ces lignes ne sera pas dépourvue de surprises, et nous permettra de passer un agréable moment accompagné par la fine ironie du grand écrivain émilien.

 

Lettre à don Camillo

Le premier texte (et peut-être le plus significatif) est une lettre que Guareschi écrit dans les années 60 à don Camillo, qui à cause de ses excès et de son refus de se mettre au goût du jour, a été relégué dans une paroisse de montagne perdue du diocèse. Son poste dans le Bas-Pays a été pris par le jeune prêtre moderniste don Chichì, qui a vendu tout le mobilier de l’église et met en pratique de manière impitoyable les directives du Concile. Il est intéressant de noter comment don Camillo, une fois déraciné de sa terre et transféré dans la montagne devient lui-même “révolutionnaire” et comment, en se rappelant les paroles de don Chichì, il essaye d’expliquer aux montagnards la réforme liturgique et de quelle manière ils la refusent en bloc et désertent eux aussi l’église (les réparties du vieil Antonio et de la vieille Romilda à don Camillo sont de vraies perles d’antimodernisme), prouvant ainsi que le peuple est fondamentalement attaché à ses traditions et “traditionaliste” (idée très chère à Guareschi), qu’un homme “déraciné” perd ses points de repère et que la “révolution” est toujours imposée d’en-haut par les “gens des villes” et les intellectuels.

 

Fernandel interprétant don Camillo

 

« Mon Révérend,

j’espère que ma lettre atteindra le reculé exil montagnard dans lequel vous a relégué votre impétuosité qui ne diminue pas avec le nombre des années.  

Je connais l’histoire qui a commencé quand le camarade maire, Peppone, s’est mis à vous saluer en public : “Bonjour, camarade Président !” 

Ensuite il est venu vous visiter à la cure avec Smilzo, Bigio et Brusco pour vous dire que, puisqu’il avait l’intention d’embellir la Maison du Peuple avec un beau balcon pour les discours, il achèterait volontiers les colonnes de marbre de la balustrade de l’autel majeur, ainsi que les deux anges placés aux côtés du tabernacle. Il aurait voulu, dit-il (si mon informateur est digne de foi), les placer au-dessus de l’arche du portail d’entrée, pour orner l’emblème du PCI (1).

Don Camillo, vous avez décroché du mur le fusil et l’avez braqué devant Peppone et ses amis en leur faisant trouver rapidement le chemin de la porte. Mais, croyez-moi, ce ne fut pas une réponse de bon joueur.

Vous êtes dans le pétrin jusqu’aux yeux, mon Révérend, mais cette fois c’est de votre faute. Le jeune curé que vos supérieurs ont envoyé pour vous instruire sur le Rit Bolonais (2) et pour vous aider à mettre l’église au goût du jour, n’est pas un Peppone quelconque et vous ne pouviez pas le traiter ainsi.

Il venait à vous avec un mandat précis et, puisque votre église n’a aucune valeur artistique ou touristique particulière, le jeune et digne prêtre avait tout à fait le droit de prétendre à l’abattage de la table de communion et de l’autel, à l’élimination des chapelles latérales et des niches avec leurs saints ridicules, tout comme les ex-voto, les chandeliers et, en somme, de toute la pacotille de ferblanterie, de bois et de plâtre dorés qui, depuis la Réforme, transformaient les églises en autant d’arrière-boutiques de brocanteurs. Don Camillo, vous avez sans doute vu à la télévision le “Lercaro Show” et la concélébration de la Messe dans le Rit Bolonais. Vous avez bien vu la pauvreté suggestive du décor et la touchante simplicité de l’autel réduit à une table prolétaire. Comment auriez-vous pu prétendre placer au milieu de cette humble table sacrée un machin haut de trois mètres comme votre fameux (quasi tristement célèbre) Crucifix que vous aimez tant ?

Vous avez peut-être vu à la Télé, quelques jours après, comment était dressée la sainte Table autour de laquelle le Pape et les nouveaux Cardinaux ont concélébré le Banquet Eucharistique. Ne vous êtes-vous pas aperçu que le Crucifix situé au centre de la Table était si petit et discret qu’il se confondait avec deux micros ?

Vous n’avez pas vu, en somme, comme tout, dans la Maison de Dieu, doit être humble et pauvre de manière à faire ressortir au maximum le caractère communautaire de l’Assemblée Liturgique dont le Prêtre est seulement un concélébrant avec des fonctions de Président ?

Et vous n’avez pas vu, dans le second “Lercaro Show” télévisé (rubrique “Cordialmente”), combien sont satisfaits, enthousiastes même, les fidèles bolonais pour la nouvelle Messe en Rit Bolonais ?

N’avez-vous pas vu comme ils étaient tout excités, spécialement les jeunes et les femmes, par le plaisir de concélébrer la Messe au lieu d’y assister passivement, subissant la brimade du mystérieux latin du célébrant, et par la légitime satisfaction de ne plus devoir s’humilier en s’agenouillant pour recevoir l’hostie et de pouvoir la déglutir debout, traitant Dieu d’égal à égal comme a toujours fait le député Fanfani ?

Don Camillo : ce jeune prêtre avait raison et se battait pour la Sainte Cause parce que l’aggiornamento a été voulu par le Grand Pape Jean afin que l’Église “Épouse du Christ, puisse montrer sa face sans tache ni ride”.

C’est l’Église qui, jusqu’à hier simplement Catholique et Apostolique, devient (rappelle toujours Lercaro) “Église de Dieu”. Et vous, don Camillo, vous êtes resté en arrière de quelques siècles ; vous êtes encore arrêté au dernier Pape médiéval, à ce Pie XII qui aujourd’hui est publiquement insulté sur les scènes avec l’approbation (cf. La représentation du Vicaire à Florence) (3) des Étudiants Universitaires Catholiques, et qui, quand le producteur aura obtenu la subvention de l’État sera également insulté par les grands et les petits écrans.

Don Camillo : vous ne vous en êtes même pas aperçu en assistant, à travers la Télé, à la consécration des nouveaux Cardinaux ?

Vous n’avez pas entendu les applaudissements fracassants adressés au nouveau Cardinal-ouvrier Cardijn ?

N’avez-vous pas entendu le Révérend Présentateur de télévision préciser que le nouveau Cardinal tchécoslovaque Beran est simplement sorti de son “état d’isolement” ?

Don Camillo, ne vous êtes-vous pas aperçu comment les Supérieurs Hiérarchiques de l’Église évitent de parler de ce Cardinal Mindszenty de Hongrie qui, avec une indiscipline blâmable, persiste dans l’ignorance de la Conciliation entre Église Catholique et Régime Soviétique et dans l’accusation de payer l’hommage dû au soi-disant “Communisme Athée”, en considérant carrément valide une Excommunication Papale qui est aujourd’hui occasion de plaisanterie dans tous les patronages ?

Pourquoi, don Camillo, refusez-vous de comprendre ?

Pourquoi, quand le jeune prêtre qui vous a été envoyé par l’Autorité Supérieure vous a expliqué qu’il fallait nettoyer l’église et vendre anges, chandeliers, Saints, Christs, Saintes Vierges et toutes les autres pacotilles parmi lesquelles aussi votre fameux Christ crucifié, pourquoi, dis-je, l’avez-vous empoigné par les nippes en le flanquant contre le mur ?

N’avez-vous pas compris que sont en jeu les principes de base de l’Économie ? Que sont en jeu des milliards et des milliards et la sacrée intégrité de la Monnaie ?

Quelle famille “bien”, aujourd’hui, voudrait se priver du plaisir de décorer sa maison avec un objet “sacré” ? Qui peut renoncer à avoir dans son entrée un Saint Michel utilisé comme portemanteau, ou dans sa chambre un couple d’anges dorés en guise de lampadaire, ou, dans son séjour, un tabernacle en guise de petit bar ?

Don Camillo, la mode est une puissance qui touche des milliers d’usines et des milliers de milliards : la mode exige que chaque maison respectable possède un objet “sacré” et la recherche est tellement enragée que si nous n’introduisons pas sur le marché de l’ameublement Saints, Anges, retables, chandeliers, crucifix, Tabernacles, Christs, Vierges et ainsi de suite, les prix atteindront des chiffres hyperboliques. Et ceci sera préjudiciable à la sacrée intégrité de la Lire, honorée par les étrangers par l’Oscar des Monnaies.

L’Église ne peut plus se détourner de la vie des laïcs et en ignorer les problèmes.

 

Don Camillo, ne me faites pas perdre le nord. Vous êtes donc dans le pétrin mais c’est entièrement de votre faute.

Nous savons ceci : le petit prêtre qui vous a été envoyé par les supérieurs, vous a proposé, une fois démoli le vieil autel, de le remplacer non par une table commune comme celle du “Lercaro Show”, mais par un banc de menuisier que le camarade Peppone lui avait vilement fait offrir en cadeau en lui en suggérant l’utilisation. Et ceci en rappelant que le Père Putatif du Christ était charpentier et que le petit Jésus, enfant, l’avait souvent aidé à scier et à raboter des planches.

Don Camillo : il s’agit d’un jeune prêtre, ingénu, plein de touchant enthousiasme. Pourquoi n’en avez-vous pas tenu compte et l’avez-vous chassé de l’église à coups de pied dans le derrière ?

Beau résultat, don Camillo. Maintenant, dans votre église, c’est le petit prêtre qui fait ce qui lui semble et vous vous trouvez confiné ici, dans la dernière misérable paroisse de la montagne. Un pays sans vie puisque hommes, femmes et enfants valides travaillent tous à l’étranger et qu’ici habitent seulement les vieillards avec les enfants en bas âge.

Et vous, mon Révérend, vous avez dû installer l’église selon les nouvelles directives et ensuite, après avoir concélébré la première messe dans le Rit Bolonais, vous vous êtes entendu dire par des personnes âgées que, tant que vous resterez dans le pays, ils ne viendront plus à la messe.

Don Camillo, tout se sait. Rappelant les paroles du petit prêtre, vous avez expliqué pourquoi, maintenant, la Messe doit être célébrée de cette façon et le vieil Antonio vous a répondu :

“J’ai quatre-vingt-quinze ans, et pour le peu qui me reste encore à vivre, la réserve des Messes en latin que je me suis faite en quatre-vingt-dix années me suffit”.

“Histoire de fous”, a ajouté la vieille Romilda. “Ces citadins voudraient nous faire croire que Dieu ne comprend plus le latin !”

“Dieu comprend toutes les langues”, avez-vous répondu, “la Messe est célébrée en italien parce que vous devez la comprendre. Et, au lieu d’y assister passivement, vous participez au rite sacré avec le prêtre”.

“Quel monde !” a ricané Antonio. “Les prêtres ne sont plus capables de dire la Messe tout seuls et veulent se faire aider par nous ! Mais nous, nous devons prier pendant la Messe !”

“Justement ; ainsi, vous priez tous ensemble avec le prêtre”, avez-vous essayé d’expliquer. Mais le vieil Antonio a secoué la tête :

“Mon Révérend, chacun prie pour son compte. On ne peut pas prier in comuniorum. Chacun a ses affaires personnelles à confier à Dieu. Et on vient à l’église exprès parce que le Christ est présent dans l’hostie consacrée et que, par conséquent, on le sent plus près. Faites votre métier, Révérend, et nous, faisons le nôtre. Autrement si vous êtes pareil que nous, à quoi donc sert le prêtre ? Tout le monde est capable de présider une assemblée. Ne suis-je pas président de la coopérative des bûcherons ? Et puis : pourquoi avez-vous sorti de l’église toutes les choses que nous avions offertes à Dieu avec nos sacrifices ? Pour sculpter ce Saint Antoine de châtaigner que vous avez mis au grenier, mon père a mis huit ans. On comprend qu’il n’était pas un artiste, mais il y a mis toute sa passion et toute sa foi. C’est si vrai que lui et ma pauvre mère ne pouvant pas avoir d’enfants, dès que la statue a été terminée et bénie, Saint Antoine lui a accordé la grâce et je suis né. Si vous voulez faire la révolution allez la faire chez vous, Révérend”.

Don Camillo, je comprends ce que vous avez dû ressentir. Mais c’est de votre faute si vous vous êtes mis dans ce pétrin.

Quoi qu’il en soit, je ne vous écris pas seulement pour vous dire des méchancetés, mais pour vous réconforter un peu.

Le petit prêtre qui est maintenant à votre place a déjà démantelé l’église. Il n’a pas installé à la place de l’autel le banc de menuisier mais une table normale parce que, poliment, les Autorités Supérieures lui ont fait comprendre que, bien que l’idée était très belle et très noble, cette préférence donnée à la menuiserie aurait pu offenser les ouvriers et les autres artisans.

Table de communion, anges, chandeliers, ex-voto, statues de Saints, Saintes Vierges, tableaux et petits cadres, tabernacle et tous les autres objets liturgiques ont été vendus et le profit a servi à installer dans l’église le nouvel autel, le combiné radio-phono stéréophonique, les micros, les haut-parleurs, l’installation de chauffage, etc.

Votre fameux Christ a aussi été vendu parce que trop encombrant, menaçant, spectaculaire et profane. Mais soyez tranquille : tous ces objets n’ont pas été loin. C’est le vieux notaire Piletti qui les a achetés et les a apportés et installés dans la chapelle privée de sa villa de Brusadone.

Vous savez que, bien qu’ayant la réputation d’être un farouche réactionnaire ennemi du peuple, Peppone avec moi se laisse aller à des confidences et m’a fait comprendre qu’il serait disposé à traiter. Il voudrait, en échange de la table de communion, la mitraillette que vous lui avez enlevée en 1947. Il dit qu’il n’a pas la moindre intention de l’utiliser parce que désormais lui aussi est convaincu que les cléricaux réussiront à tromper les communistes en les envoyant au pouvoir sans leur donner la satisfaction de faire la révolution. Il la reveut parce que c’est un souvenir.

Don Camillo, je suis sûr que quand d’ici peu vous reviendrez (et on vous fera revenir vite parce que, maintenant, à l’église n’y vont que pour vous faire bisquer, Peppone, Smilzo, Brusco et Biglio) vous trouverez toutes vos chères fanfreluches parfaitement installées dans la chapelle du notaire.

Et vous pourrez célébrer une Messe Clandestine pour quelques-uns de vos amis fidèles.

Une Messe en latin, vous comprenez, avec de nombreux oremus et kirieleison. Une Messe à l’ancienne, pour consoler tous nos Morts qui, bien que ne connaissant pas le latin, se sentaient, durant la Messe, près de Dieu, et n’avaient pas honte si, en entendant s’élever les anciens cantiques, leurs yeux se remplissaient de larmes. Peut-être parce qu’alors le Sentiment et la Poésie n’étaient pas péché et que personne ne pensait que le doux et éternellement jeune visage de l’Épouse du Christ pouvait un jour montrer des taches ou des rides.

Alors qu’aujourd’hui elle se présente à nous à travers la télévision, avec le visage désagréable et antipathique du Cardinal Rouge de Bologne et de ses fidèles activistes, gentiment prêtés à la Curie par la Fédération Communiste locale.

Don Camillo, tenez bon : quand les généraux trahissent, nous avons plus que jamais besoin de la fidélité des soldats.

Je vous salue affectueusement et vous envoie, pour votre consolation, une petite image du très Révérend Pietro Nenni, expert en Encycliques Papales, appelé par ses amis et ceux qui l’estiment Peter Pan et Salam.

Votre paroissien

Guareschi »

(d’après Il Borghese années 1961-68)

 

La Messe clandestine

Voici un autre texte très intéressant : il fait partie d’une série de nouvelles publiées toujours sur Il Borghese de ces années-là, dans lequel est représentée la famille de la moyenne bourgeoisie italienne : il y a le père (Monsieur Bianchi), de gauche et progressiste, sa femme Maria, de droite, très pratique et pleine de bon sens et les deux enfants : la fille Giusy très moderne et un peu stupide et le fils Gypo, de droite, un peu fasciste et certainement traditionaliste. En le lisant on ne peut moins faire que de penser à nos petites chapelles traditionalistes, où les fidèles se réunissent de dimanche en dimanche pour assister aux messes “clandestines” en latin. Ce qui est le plus extraordinaire est que ces lignes ont été écrites à la fin des années soixante quand Mgr Lefebvre était encore un inconnu et que les centres de messes traditionalistes n’étaient pas encore consolidés, bien que, en ces années il y eut effectivement encore beaucoup de curés de la vieille garde à la don Camillo. C’est pourquoi on peut dire que Guareschi a été presque prophète en ayant l’intuition de ce qui est réellement arrivé les années suivantes.

 

« (…) Monsieur Bianchi s’insurgea : “Je ne permettrai pas que l’on traite avec une légèreté si déplorable des sujets aussi graves ! Souviens-toi que Nenni est vice-président du Conseil et que maintenant, avec U Thant (4), ils sont en train de résoudre de très importants problèmes mondiaux”.

“U Thant”, ricana Gypo. “Celui qui a normalisé la situation du Congo. Maintenant, il se met avec Nenni, il règle aussi le Vietnam. Quoi qu’il en soit, je ne peux pas digérer l’idée de Nenni qui va en Amérique pour illustrer une Encyclique avec la bénédiction papale. Et pour que tu le saches bien, papa, dimanche je n’irai pas au précepte dominical”.

“Quel précepte dominical ?”

“La Messe en italien”.

“Tant que je serai le chef de cette – jusqu’à aujourd’hui - respectable et honorée famille, des choses de ce genre n’arriveront jamais. Dimanche tu viendras à la Messe avec nous !”

“Non, pater ! Je ne veux pas courir le risque de trouver en chaire un fonctionnaire de la Fédération Socialiste. Oui, j’irai à la Messe, mais où bon me semble. Je suis l’un des fondateurs de l’ACP.”

“ACP ?, qu’est-ce à dire ?”

Association des Catholiques Pacelliens. Nous nous sommes réunis à trente-trois garçons, nous avons divisé la région autour de Milan en secteurs et chacun a effectué ses recherches. C’est ainsi que nous avons trouvé, dans un village, un vieux prêtre de ceux non réformés, qui célèbre la Messe en latin, enseigne que tous les hommes sont égaux devant Dieu et, donc, qu’il y a des bons non seulement dans le prolétariat, mais aussi chez les bourgeois. Et il explique qu’il ne suffit pas d’être laids, stupides et pauvres pour avoir droit au Royaume des Cieux, mais qu’il faut aussi être bons et honnêtes. C’est un vieux curé qui croit encore en Dieu, dans les Saints, au Paradis et à l’Enfer et qui, quand il confesse les filles, ne leur fait pas des dissertations sexuelles et qui, quand il nous confesse, nous les garçons, ne nous refuse pas l’absolution si nous lui disons que nous sommes libéraux, monarchistes ou missini (5). C’est un vieux curé qui considère encore valide l’excommunication du communisme. Et entre autres il a une petite église à l’ancienne, avec beaucoup de fleurs, beaucoup de cierges allumés et, pendant la Messe, c’est le chœur qui exécute les anciens chants traditionnels. On peut allumer un cierge à la Sainte Vierge ou à un Saint : il ne dit pas, comme ce fameux curé social qu’ils ont fait cardinal maintenant, que les plateaux avec des veilleuses allumées sont un spectacle de rôtisserie. Et contrairement à ce que fait toujours ce curé-cardinal, il ne fait pas quarante millions de dettes pour organiser la paroisse, disant ensuite aux créditeurs de se faire payer par la Divine Providence. Et il ne se servirait jamais des deniers des paroissiens pour payer l’acompte du cyclomoteur du pauvre camarade pour qu’il puisse continuer à distribuer les opuscules de propagande communiste.

 

Giovannino Guareschi

Ce pauvre vieux curé, il ne deviendra jamais cardinal, ou évêque et pas même monseigneur. Bienheureux s’ils ne le suspendent pas a divinis pour philocatholicisme antisocial. Nous avons tout organisé : ils ont presque tous une voiture, on part tôt le matin en empruntant différentes routes. Il faut éviter de se faire remarquer pour ne pas mettre dans l’embarras ce pauvre curé. Les montinistes (6) ont des moyens et, par l’intermédiaire des prêtres-ouvriers, sont liés aux cellules communistes qui contrôlent tout et tout le monde. Nous sommes déjà plus de soixante-dix, garçons, filles, pères et mères de famille”.

 

“Mais”, se préoccupa Madame Bianchi, “en voyant tant d’étrangers à la Messe, ceux du pays seront en état d’alerte et espionneront”.

“Non, maman”, répondit Gypo ; “ils sont tous pacelliens et anticommunistes”.

Monsieur Bianchi se leva d’un bond : “Ici nous sommes en pleine Vendée !” hurla-t-il horrifié.

“Gypo, fais-moi garder ma place, je viens moi aussi”, dit tranquillement Madame Bianchi qui, dans le fond, avait toujours été une supporter de la Vendée.

“Fais comme tu crois”, lui dit sèchement Monsieur Bianchi. “Je continuerai à aller à l’église habituelle”.

 

“Moi aussi”, ajouta Giusy. “Ces jeunes prêtres qui nous font le sermon et se déchaînent contre les industriels, les capitalistes, les libéraux, etc. m’excitent beaucoup. Ils font penser à la révolution française, la prise de la Bastille et ainsi de suite. Et en plus, maintenant, ils ont commencé à démystifier l’église. Il était temps d’en finir avec les veilleuses qui sentent mauvais, avec les saints de plâtre et les Saintes Vierges caramélisées. Il devra seulement rester la croix toute nue. C’est-à-dire le symbole du Prolétariat exploité et torturé par les riches”.

“Et le Christ”, demanda Madame Bianchi, “ils l’ont expulsé lui aussi ?”

“Le Christ demeure toujours, non de bois ou de bronze, mais vivant et opérant dans les Évangiles, spécialement dans celui de Pasolini qui est le plus en forme de tous les Évangiles. Il faut démystifier, tu comprends ?”

“Bien sûr que je comprends”, répondit Gypo. “Il faut un travail de révision rigide. Par exemple : maintenant que l’on a découvert que les juifs n’ont aucune responsabilité dans le supplice du Christ, il faudra dédramatiser aussi l’épisode de la Crucifixion. Au fond, il s’agit d’un cas normal de mort apparente. La Résurrection...”

“Pas de blasphème !” cria Monsieur Bianchi.

“Je ne blasphème pas, papa : je raisonne selon la mentalité des nouveaux prêtres. Regarde : pendant la Messe ils feront chanter Gaber, Maria Monti, Ornella Vanoni et les autres chanteurs sociaux. Au fond, maintenant qu’il a inspiré les sublimes chansonnettes de Gino Paoli, le chant Grégorien n’a plus de raison d’exister”.

“Fate vobis”, dit avec sarcasme Monsieur Bianchi. “Giusy et moi restons sur la voie juste qui est la voie légale et qui conduit à l’Église de l’avenir”.

“Vous faites bien”, ricana Gypo. “Qui plus est, vous avez l’avantage, vous les montiniens, que, quand le confesseur vous assigne une pénitence trop lourde, vous pouvez toujours recourir à la CGIL (7). Giusy, si dimanche à la Messe ils vous distribuent les images pieuses bénites avec l’image de Nenni, apporte m’en une” ».

 

Les prêtres ouvriers

Dans ces deux textes, qui ont pour protagoniste toujours la famille Bianchi (à laquelle s’ajoute la vieille grand-mère fasciste), apparaît pour la première fois don Giacomo, prêtre-ouvrier ou prêtre-plombier moderniste et socialiste, qui entre à la maison pour réparer un robinet et qui essaye, comme il confesse lui-même, d’“éloigner de la maison de Dieu les brebis galeuses et les loups déguisés en brebis : les vieilles bigotes grenouilles de bénitier, les riches hypocrites et égoïstes, les nationalistes fanatiques, les militaristes, les fascistes. En somme, tous les ennemis du peuple travailleur et de la coexistence pacifique”. Une véritable perle quand le fils Gypo pose la question si parmi les prêtres-ouvriers existent aussi les “prêtres-prêtres” et que le jeune curé progressiste répond que oui, que ce sont les “vieux curés conventionnels”. Évidemment, le prêtre-ouvrier n’est pas non plus un bon plombier, puisque après son passage “le robinet perd encore”, à chacun son métier… dit sagement le proverbe. A noter que le prêtre-ouvrier portait rigoureusement la soutane sous le bleu de travail puisque le clergyman et encore plus l’habit bourgeois était inconcevable pour les prêtres de cette époque. Dans le second passage le moderne don Giacomo “téléphone la bénédiction pascale” des maisons.

 

« Madame Cristina, la vieille maman de Monsieur Bianchi - qui avait fait le traditionnel voyage de Noël en ville - alla ouvrir. Elle reparut aussitôt dans la petite salle à manger : “C’est une vilaine tête à lunettes en bleu de travail”, expliqua-t-elle à Monsieur Bianchi. “Il paraît que c’est au sujet de la salle de bains”.

“Maria, le plombier est arrivé !” annonça à son tour Monsieur Bianchi à sa femme.

“Enfin !” se réjouit la dame. “Dieu soit loué !”

“Dieu n’a rien à voir la-dedans”, précisa le plombier qui était arrivé à la porte de la petite salle à manger. “Soit remercié le plombier, en l’occurrence”.

“Personne ne voulait vous offenser”, expliqua humblement Madame Bianchi. “C’est seulement une façon de parler”.

“Oui”, admit le plombier. “Mais surtout cela révèle une attitude déviée de la petite bourgeoisie pseudocatholique. Sous le prétexte de rendre grâce à Dieu de vous avoir procuré un bienfait, vous m’enlevez à moi, ouvrier, tout mérite. Et, si je répare l’installation, vous direz “Dieu soit loué, ça marche !” comme si les robinets ce n’était pas moi qui les ai réparés”.

“Par contre, nous ne nous en prendrons pas à Dieu si les robinets ne fonctionnent pas”, répliqua Madame Cristina.

“Dieu ne s’occupe pas des installations de plomberie”, déclara le jeune homme.

“Le problème est là, à la salle de bains”, coupa court Gypo.

Le plombier alla faire son travail et Madame Cristina dit : “L’habituelle vermine communiste”.

“Non”, répondit Monsieur Bianchi. “C’est un ouvrier sérieux et évolué, avec le sens de sa fonction dans la société et de sa dignité de travailleur”.

On entendit de la salle de bains le bruit inquiétant d’un jet d’eau accompagné de rageuses imprécations. Gypo et Monsieur Bianchi coururent voir : en dévissant un robinet, le plombier avait été assailli par un violent jet d’eau. Le mal fut aussitôt réparé parce que Gypo ferma le robinet général dont l’existence n’avait peut-être pas été indiquée au plombier. Mais l’eau avait trempé le bleu du jeune homme.

“Enlevez-le pour que je le fasse sécher quelques minutes” dit Madame Bianchi. Le plombier sortit du cabinet et aidé de Gypo, ôta la salopette bleue. Ce fut une surprise extraordinaire car du bleu de travail ne sortit pas, comme on pouvait s’y attendre, un plombier, mais un prêtre avec une soutane noire.

“Que c’est beau !” s’écria Giusy. “Un prêtre-ouvrier !” “un prêtre-artisan”, précisa le jeune homme ajustant sa soutane. “Les prêtres-ouvriers agissent dans les usines. Nous, nous nous occupons du secteur bourgeois et pratiquons des activités qui nous permettent d’être en contact direct avec l’élément bourgeois. Nous avons donc des prêtres-électriciens, des prêtres-chauffeurs, des prêtres-vernisseurs, des prêtres-storistes, des prêtres-tapissiers, des prêtres-menuisiers et j’en passe”.

“Y-a-t-il aussi des prêtres-prêtres ?” s’informa Gypo.

“Naturellement”, expliqua le jeune vicaire. “Ce sont les vieux curés conventionnels, les prêtres bourgeois ; les prêtres patriotards et militaristes, comme les aumôniers militaires, les prêtres bigots, les prêtres de droite et ainsi de suite. Nous, les nouveaux prêtres, nous sommes les troupes de choc de l’Église”.

“Très intéressant”, approuva Monsieur Bianchi. “Et quel serait la tâche de ces troupes de choc ?”

“Les troupes qui opèrent dans le milieu prolétaro-marxiste s’occupent de la capture des âmes à mener, ou à ramener, à l’Église. Notre détachement qui œuvre dans le milieu des catholiques pratiquants, s’occupe de l’assainissement et de la démystification”.

“En quel sens ?” demanda Madame Cristina.

“Madame, avant d’amener des gens à la maison, il faut la nettoyer, la désinfecter, l’améliorer, l’assainir”.

“Les gens ?” (7bis)

“Non : la maison. Il faut, autrement dit, éloigner de la maison de Dieu les brebis galeuses et les loups déguisés en brebis : les vieilles bigotes grenouilles de bénitier, les riches hypocrites et égoïstes, les fanatiques nationalistes, les militaristes, les fascistes. En somme, tous les ennemis du peuple travailleur et de la coexistence pacifique”.

“Je comprends”, conclut Madame Cristina. “Vous rejetez ce qui existe pour faire place à ce qui n’existe pas. La tactique du ‘mieux vaut un œuf demain qu’une poule aujourd’hui’” (8).

“Exactement, Madame. Parce que, en l’occurrence, il s’agit d’une poule teigneuse, véreuse, infecte, à moitié en putréfaction alors que l’œuf frais et sain deviendra la magnifique poule de demain”.

“Pour vous aussi”, ricana Madame Cristina, “le prolétariat est toujours l’habituel poulet” (9).

“N’essayez pas de brouiller les cartes, Madame”, s’insurgea le jeune homme. “Mon raisonnement est sans équivoque : nous devons démasquer et éliminer les mauvais catholiques. Tous ceux qui ne veulent ni ne peuvent comprendre que, aujourd’hui, l’initiative a été prise par les masses”.

“Les masses ne peuvent jamais prendre d’initiatives, mais seulement les subir”, décréta Madame Cristina.

“Et les révolutions ?” demanda le jeune prêtre.

“Elles portent toutes le nom d’un homme. Elles s’appellent Spartacus, Robespierre, Lénine, etc.”, répliqua Madame Cristina.

“Mais vous, Révérend, dans quelle soutane (ou mieux : dans quel bleu de travail) travaillez-vous ici ?” (10)

“Je suis le prêtre Giacomo Ganassa, le nouveau vicaire de votre curé et j’agis dans votre paroisse qui est composée de bourgeois”.

“Mais si quelqu’un avait besoin non du plombier, mais de l’électricien ?” demanda Gypo.

 

Peppone et don Camillo se serrent la main...

“Nous sommes tous reliés, nous les nouveaux prêtres, et nous nous aidons réciproquement. Les gens, quand ils sont à l’église, ont tous un comportement identique. Ils se cachent sous une impénétrable écorce de respectabilité, de crainte de Dieu-isme et il n’est pas possible de savoir qui ils sont vraiment et ce qu’il y a dedans”.

“Mais s’ils viennent se confesser à vous !” objecta Madame Cristina.

“Oui : mais un même péché doit être évalué différemment en fonction des sujets. On peut pécher par vice, par méchanceté, par ignorance, par faiblesse, par faim, par inconscience, par excessive bonté, même. Pour pouvoir évaluer la gravité effective d’un péché, il faut connaître intimement le pécheur. Et on ne peut le connaître qu’en l’observant dans son milieu. A l’église aussi le loup est déguisé en agneau : pour le démasquer, il faut aller le surprendre dans sa tanière”.

“Vous êtes formidable !” s’enthousiasma Giusy. “Vous n’avez même pas l’air d’un prêtre, don Giacomo”.

“Appelle-moi donc Jack et tutoyons-nous. Et laisse tomber le don”, s’exclama très cordial don Giacomo.

Il s’était installé dans un fauteuil de la petite salle à manger, à côté de l’étagère des livres. Il étudia les titres et se félicita : “Je vois qu’ici on respire un air propre ! Teilhard de Chardin, Soldati, Bernari, Quasimodo, Moravia, Pasolini : très bien ! Mondadori est un éditeur sérieux, engagé”.

“Certainement ?” ricana Gypo. “Il a été le premier à envoyer une couronne pour les funérailles de Togliatti” (11).

“Je l’ai remarqué moi aussi”, dit don Giacomo. “Un geste vraiment courageux”.

“Oui, comme quand, à l’époque fasciste, il publiait les discours de Mussolini”, marmonna Madame Cristina.

Monsieur Bianchi intervint : “Don Giacomo, nous sommes tous parfaitement orientés. Lors des dernières élections, nous avons même voté en faveur du centre-gauche, pour la DC et le PSI” (12).

“Pas moi !” précisa Madame Cristina.

“Moi j’ai voté pour les libéraux”.

Don Giacomo eut un mouvement d’indignation : “Je comprends ceux qui votent pour le PCI. Je ne comprends pas qu’on vote pour les libéraux, pour les représentants du MSI (5) ou pour les monarchistes”.

“Pourquoi ?” demanda Gypo.

“Parce que le pire pécheur est celui qui fait obstacle, par d’inavouables intérêts personnels ou par méchanceté pure à la sainte bataille que les honnêtes gens de tous les partis combattent pour l’amélioration de la condition humaine. Le pire ennemi de Dieu est l’ennemi séculaire du pauvre. C’est le riche qui défend ce qu’il a volé”.

“Mon Révérend, vous avez découvert vous aussi que la propriété est un vol ?” interrogea Madame Cristina.

“Avant même celui qui a écrit que la propriété est un vol, quelqu’un avait écrit : ‘Que celui qui ne travaille pas ne mange pas’. Mais je n’avais pas besoin que l’on m’enseigne ces vérités élémentaires parce que je me fais un point d’honneur d’être né pauvre. Je m’en fais même un mérite”.

“Si naître riches n’est pas un mérite”, déclara Madame Cristina, “ça ne l’est pas non plus de naître pauvres. C’est simplement une chance pour celui qui est intelligent et une malchance pour celui qui a une araignée au plafond”.

“Madame”, s’écria don Giacomo, “seul le pauvre sait ce qu’est le bien et le mal parce qu’il est victime de l’injustice et est assoiffé de justice !”

“Il est assoiffé de vengeance comme le bossu qui hait tous ceux qui ont le dos droit et considère responsable la société de sa disgrâce”, dit Madame Cristina.

“Vous ne pouvez pas connaître la noble âme du peuple parce que vous avez été élevés dans du coton et que vous ignorez la souffrance. Jésus comprenait le peuple parce qu’il était le fils d’un pauvre ouvrier”.

“Dieu est quelque chose de plus qu’un pauvre ouvrier”, ricana Gypo.

“Tu as envie de plaisanter, jeune homme !” cria don Giacomo. “Mais il n’y a pas de quoi rire. Est-il admissible que, à l’ère atomique, une pauvre femme doive faire allaiter sa créature par une chienne ?”

“Non”, répondit Gypo. “La société protectrice des animaux devrait l’empêcher”.

“Gypo”, cria Monsieur Bianchi. “Ta façon de parler est dégoûtante. Rappelle-toi que tu as devant toi un prêtre digne et tu dois le respecter !”

“Quand il aura réparé le robinet du lavabo, je le respecterai comme plombier”, répondit Gypo qui, bien que n’étant pas encore appelé sous les drapeaux, possédait déjà la mentalité tordue du “para” colonialiste sauveur des otages blancs capturés par les communistes congolais.

 

Don Giacomo remit sa salopette et alla continuer son travail dans la salle de bains. Quand il eut fini et s’apprêta à sortir, Monsieur Bianchi lui demanda combien il lui devait.

“Vous recevrez la facture”, répondit don Giacomo. “Et toi aussi, jeune homme, et vous aussi, Madame, vous recevrez en temps utile la facture”, ajouta-t-il menaçant, tourné vers Gypo et ensuite vers Madame Cristina. “Vous ne pourrez jamais arrêter l’avancée du prolétariat. Nous nous reverrons. Mais pas à l’église. Je vous foudroierai du haut de la chaire”.

“Peu importe, Révérend”, dit Madame Cristina. “Je resterai catholique quand même. Et, quand je me sentirai près de mourir, je ferai appeler le plombier”.

Don Giacomo sortit la tête haute.

“Maman”, dit avec amertume Monsieur Bianchi, “tu as été injuste. Tu n’as pas tenu compte de son admirable foi et de son enthousiasme”.

“Pas grave”, marmonna Madame Cristina.

“Les communistes en tiendront compte. Ils le feront chef de cellule”.

Le robinet de la salle de bains perdait encore plus qu’avant »

(Idraulica [Plomberie], d’après Il Borghese).

 

Aggiornamento de la Liturgie : bénédiction par téléphone…

« Le téléphone sonna et Madame Bianchi répondit. “C’est le jeune prêtre-artisan vicaire du curé”, expliqua-t-elle après avoir rapidement liquidé l’affaire.

“C’est pour la Bénédiction pascale de la maison : il voulait savoir si nous sommes disposés à la recevoir. Il attend notre coup de téléphone”.

“Bien sûr !” s’écria Monsieur Bianchi. “Cette maison est toujours une maison de bons chrétiens. Tu devais lui dire de venir absolument”.

“Il ne peut pas venir”, répondit Madame Bianchi. “Il a beaucoup à faire. Il dit qu’il fera la Bénédiction par téléphone”.

Comme d’habitude, Gypo gloussa bêtement.

“Et l’eau bénite ?” demanda-t-il. “Il la téléphonera aussi ou a-t-il fait un accord avec l’Aqueduc Municipal ?”

“Ne fais pas de l’esprit”, le reprit sévèrement la mère. “Chaque famille de la paroisse a été fournie en eau bénite en temps utile. Ils l’ont donnée avec l’olivier béni, si tu te rappelles. Don Giacomo téléphone la Bénédiction et, au moment voulu, le chef de famille appuie sur le bouton du flacon d’eau bénite et donne une giclée. Ça me semble bien pensé”.

“C’est vrai”, reconnut Gypo. “S’il y a la crème-spray pour la barbe, pourquoi n’y aurait-il pas l’Eau bénite-spray ?”

“Nous sommes en l’an de grâce 1965”, intervint avec autorité Monsieur Bianchi. “Les cosmonautes russes marchent à pied dans le cosmos comme s’ils étaient sur la route goudronnée. Quelque chose est changé, évidemment : l’Église aussi doit donc s’adapter au rythme trépidant de l’époque. C’est le moment de regarder plus à la substance qu’à la forme. La Bénédiction de Dieu peut entrer dans les maisons même à travers le fil du téléphone, et l’eau bénite demeure eau et bénite même si elle n’est pas transportée dans l’habituel petit seau. Si la chrétienté a accepté avec une grande facilité la Sainte Messe radio et télévisée, pourquoi toi, Gypo, ne voudrais-tu pas accepter la Bénédiction téléphonique ?”

Gypo ne dit rien et paraissait avoir l’esprit lointain.

“Gypo”, le secoua Giusy, “pourquoi ne réponds-tu pas à papa ? A quoi penses-tu ?”

“Je pense que maintenant, probablement, Nenni tire du gousset de son gilet la montre de Jean XXIII que lui a offerte le Pape Paul VI, la consulte et dit : ‘Il est l’heure d’aller prendre les ordres du PCI’.

Monsieur Bianchi était un passionné et s’emporta :

“Maria”, hurla-t-il en indiquant d’un doigt frémissant d’indignation Gypo : “pourquoi le destin m’a-t-il condamné à être le père de ce malheureux ?”

“Cesarino”, répondit en haussant ses belles épaules Madame Maria, “probablement parce que, alors, ils n’avaient pas encore découvert la ‘pilule catholique’”.

Le téléphone sonna : Monsieur Bianchi répondit ; il parla brièvement puis détacha de son oreille le combiné pour que toute la famille, serrée autour de lui, puisse écouter.

La voix de don Giacomo était forte et les paroles rituelles de la Bénédiction s’entendaient distinctement.

Au moment voulu, Monsieur Bianchi appuya sur le bouton du flacon que sa femme lui avait remis en toute hâte. Tous se signèrent.

Le rite fut rapide et fonctionnel, mais pas moins touchant que le rite traditionnel.

La famille Bianchi se rassit émue.

“Chouette, papa”, soupira Gypo qui était un sentimental. “Dommage que maman, au lieu du flacon d’eau bénite, t’ait donné celle du produit pour les vitres”.

“Maria !” hurla horrifié Monsieur Bianchi. “C’est un sacrilège !”

“Non, Cesarino”, lui répondit avec douceur Madame Bianchi. “La substance est indemne car, évidemment, ce matin j’ai lavé les vitres avec l’eau bénite. Errare humanum est. Dieu me pardonnera”.

“Sûrement, maman”, la rassura Gypo. “Ce sera plus difficile que Dieu pardonne à don Giacomo”.

“C’est un digne prêtre !” protesta Monsieur Bianchi. “Ses idées sont justes, intelligentes et modernes” »

(Una feroce rappresaglia [une représailles féroce], tiré de Il Borghese).

 

Liturgie au pas avec l’époque et moderne stupidité…

La petite famille Bianchi s’apprête à aller à la messe, comme d’habitude Gypo en profite pour faire un peu d’ironie. Ici l’on touche à des sujets tels que l’œcuménisme, la responsabilité du déicide, toujours dans le cadre de la nouvelle liturgie commençante.

 

Italie christiano-marxiste

Qu'est-ce qu'ils font? Il prennent d'assaut l'église?

Non, ils vont chez le curé faire bénir le drapeau de l'Association Internationale pour la diffusion de l'Athéisme.

« Dix heures sonnèrent à la pendule.

“C’est l’heure de partir pour la Messe”, déclara Monsieur Bianchi qui avait un besoin urgent de changer d’air. Giusy observa qu’il était encore tôt et Gypo lui répondit aussitôt :

“Dépêche-toi, papa a raison. Il faut arriver très en avance autrement nous trouvons toutes les places occupées par les camarades de la Fédération Internationale pour la diffusion de l’Athéisme (FIDA). Tu sais, ils viennent à cause du dialogue avec les catholiques. Et puis il y a les mahométans. Ils sont très sensibles au fait que le Vatican a restitué à la Turquie le drapeau musulman conquis à Lépante par la flotte pontificale commandée par Marc-Antoine Colonna. On appelait alors les turcs ‘chiens infidèles’ et on croyait encore que c’étaient les juifs qui ont crucifié Jésus alors que par la suite il s’est révélé que ce furent les libéraux. Il paraît que maintenant ils interdiront la vente de La Jérusalem Délivrée (13) et que Godefroy de Bouillon sera jugé comme criminel nazi”.

Pour ne pas se compromettre, Monsieur Bianchi décida de ne plus parler. Il reprit les relations normales avec la famille à la sortie de l’église. Alors il ne put se dispenser d’exprimer sa vive satisfaction :

“Il n’y a pas de doute, sans le latin, la Messe c’est autre chose”.

“Je suis d’accord”, répliqua Gypo. “Par exemple, au lieu de l’incompréhensible ‘ite Missa est’ c’est mieux de dire ‘La Messe est finie, allez en paix’. La formule aurait été encore plus humaine et cordiale avec un petit ajout : ‘La Messe est finie, allez en paix et faites attention en traversant la rue’. Il faut combattre la stupide et inutile concision latine. Et puis, les nouveaux prêtres qui doivent étudier Karl Marx, Lénine, Staline, etc. n’ont pas de temps à perdre pour apprendre le latin. Toutefois, je ne trouve pas que le problème soit résolu”.

“Je ne savais pas avoir un fils expert en liturgie, en théologie et ainsi de suite”, dit avec beaucoup de sarcasme Monsieur Bianchi. “Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?”.

“Il y a des millions de paysans en Sicile, Calabre, etc., qui ne connaissent pas un mot d’italien. Alors, pour mieux encadrer la ré- forme de l’organisation régionale, la messe devrait aussi être dite dans le dialecte de chaque région” » (…)

 

(Le vecchie zie [Les vieilles tantes], d’après Il Borghese).

 

Œcuménisme et liberté religieuse

Il est important de relever ici comment Guareschi, avec son intuition et avec sa foi comprend que la liberté religieuse “mine les fondements de l’Église” et que seul le vrai Dieu “peut se donner des airs de Père Éternel”, autrement dit qu’il n’existe qu’un seul et unique vrai Dieu…

 

(…) “Le problème des pères conciliaires est uniquement celui de mettre l’Église Catholique en phase avec le progrès”.

“D’accord papa”, répliqua Gypo. “Mais il me semble un peu imprudent d’essayer de mettre au goût du jour et de fortifier l’Église en commençant par en miner les fondements”.

“Tu délires, mon garçon” !

“Non, papa : les commandements disent : ‘je suis le Seigneur ton Dieu. Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi’. Je comprends que c’est une manière de s’exprimer un peu dictatoriale, mais dans le fond, Dieu est l’unique qui puisse se donner des airs de Père Éternel. Or si nous admettons, comme le veulent les Pères Conciliaires progressistes, la ‘liberté religieuse sans réserve’, on admet qu’un Dieu vaut l’autre et pour les fondements de l’Église catholique c’est la fin des haricots !”

Monsieur Bianchi s’excita : “Mon garçon !”, s’écria-t-il avec un féroce sarcasme ; “je ne savais pas que tu étais un théologien ! Pourquoi ne vas-tu pas expliquer ta thèse au Concile ?”

“Ils ne me laisseraient pas entrer ; je n’ai pas la carte du PCI”, expliqua Gypo ».

 

(La Febbre dell’oro [La Fièvre de l’or], d’après Il Borghese).

 

“Sédévacantisme” avant la lettre… et anticommunisme

Ce texte de 1965 est extraordinaire ; il s’agit d’une autre lettre à don Camillo. Le Concile et sa dérive philo-communiste qui doit amener les éternels amis-ennemis don Camillo et Peppone à être dépassés par les transbordements idéologiques y sont encore critiqués, avec un brin d’amertume et l’ironie habituelle… Après avoir fait remarquer que le Christ crucifié n’est plus en phase avec l’époque, Guareschi critique la réforme liturgique avec ses excès “ad experimentum” de ces dernières années (la célèbre expression “tavola calda” (14) pour désigner l’autel moderniste tourné vers le peuple a été inventée par Guareschi dans ces lignes). Après avoir rappelé le martyre du cardinal Mindszenty, Guareschi se lance pour ainsi dire dans une sorte de “sédévacantisme” précoce en émettant l’hypothèse que le “Vrai pape” s’appelle Joseph (c’est-à-dire le cardinal hongrois Mindszenty) et non Paul (VI)… Toujours est-il que l’attitude de Paul VI posait des problèmes aux consciences des catholiques les amenant presque à douter de sa légitimité.

NB : on relève qu’en 1965 la communion dans la main (aujourd’hui chose ordinaire pour les modernistes) n’était absolument pas concevable et que Guareschi a dû imaginer la “petite machine à distribuer des hosties avec des pinces”…

Cher Don Camillo, je sais que vous avez des ennuis avec votre nouvel évêque.

J’ai eu connaissance que vous avez dû détruire l’autel de l’église paroissiale et le remplacer par la fameuse “table à repasser” modèle Lercaro, reléguant votre cher Christ crucifié dans un angle, près de la porte, de façon à ce que l’Assemblée lui tourne le dos.

Et j’ai également su que le dimanche, après avoir célébré la “Messe du Peuple de Dieu”, vous alliez en célébrer une clandestine, en latin, pour les catholiques dans la vieille et intacte chapelle privée de votre ami Piletti.

Or, les chefs de la DC vous ont espionné et vous avez été fiché à la Curie parmi les prêtres “subversifs” après avoir reçu de l’évêque une dure admonition.

Mon Révérend, cela signifie que vous n’avez rien compris. Il est juste, en effet, que le Christ ne soit plus sur l’autel. Le Christ crucifié est l’image de l’extrémisme. Le Christ était un factieux, un fasciste et son “Ou avec Dieu ou contre Dieu” n’est qu’une copie du tristement célèbre “Ou avec nous ou contre nous” de mussolinienne mémoire.

 

Vatican II : liquidation

Les Père Conciliaires ont absous les juifs de l'accusation de déicide; par conséquent, selon le nouveau principe de la liberté religieuse, cela n'est plus utile.

Et ne se comportait-il pas en fasciste quand il chassait à coups de fouet les marchands du temple ?

Sectarisme, intransigeance, extrémisme qui l’ont conduit sur la croix, alors que le Christ, s’il avait choisi la voie démocratique du compromis, aurait très bien pu se mettre d’accord avec ses adversaires.

Don Camillo : Vous ne vous rendez pas compte que nous sommes en 1965. Les vaisseaux spatiaux arpentent le cosmos à la découverte de l’Univers et la religion chrétienne n’est plus adaptée à la situation. Le Christ a voulu naître sur terre et si, quand l’ignorance et la superstition faisaient de la terre le centre ou même, l’essence de l’univers, la traditionnelle fonction du Christ pouvait passer, aujourd’hui avec les explorations spatiales et la découverte de nouveaux mondes, le Christ est devenu un phénomène provincial. Un phénomène qui, comme l’a déclaré solennellement le Concile, doit être redimensionné.

Pour vous les beatniks, les “chevelus”, sont des pouilleux à expédier chez le tondeur, et leurs partenaires avec leurs jupes courtes couvrant tout juste l’aine, sont pour vous des petites gourgandines à soumettre d’urgence à la Wassermann. Tandis qu’à Rome, pour ces pouilleux et ces petites garces, l’Autorité Supérieure Ecclésiastique a organisé une Messe spéciale, une Messe beat sonnée et hurlée par trois groupes musicaux de pouilleux.

Vous êtes resté à l’autre siècle, Révérend. Aujourd’hui l’Église s’adapte aux temps, se mécanise. Et à Ferrare, dans l’église Saint Charles, sur la “table à repasser” fonctionne la petite machine distributrice d’hosties. A l’offertoire le fidèle qui souhaite communier dépose son offrande dans un plat à proximité de la machine, appuie sur un bouton et, annoncée par un joyeux tintement, une hostie tombe dans le calice.

Et, il n’est pas improbable, je crois, que dans les laboratoires d’expérimentation du Vatican, on étudie des machines plus complètes, desquelles, après que le communiant aurait introduit une pièce de monnaie et appuyé sur un bouton, sortirait une petite pince qui poserait l’hostie, consacrée électroniquement, sur les lèvres du fidèle.

Don Camillo : l’année dernière, vous m’avez réprimandé parce que dans une de mes saynètes de la maison Bianchi, j’ai raconté que le jeune prêtre de choc don Giacomo confessait par téléphone les fidèles, et, au lieu d’aller bénir les maisons, envoyait aux familles des flacons d’“eau bénite spray”. Vous m’avez dit que, sur ces choses, on ne plaisante pas !

Eh bien, nous y sommes arrivés par l’initiative de l’Autorité Ecclésiastique Supérieure. Et il n’est pas éloigné le temps où, après la confession par téléphone, le communiant recevra dans une enveloppe recommandée l’hostie consacrée qu’il pourra consommer confortablement chez lui en se servant, pour ne pas la toucher avec des doigts impurs, d’une pince spéciale consacrée fournie par l’“atelier de mécanique” de la paroisse. Je n’exclus pas que, pour arrondir les maigres entrées de la paroisse, le curé puisse faire imprimer sur l’hostie une publicité.

Don Camillo : je sais que, maintenant, Peppone se moque de vous furieusement. Cependant il a raison.

Il est vrai que, maintenant, Peppone se moque de vous ! Je sais qu’il vous a ordonné d’enlever de la cure le provocateur portrait de Pie XII “Pape fasciste et ennemi du peuple”, menaçant de vous dénoncer à l’évêque. Peppone a raison : les positions se sont inversées et le jour n’est pas loin où la Section Communiste vous ordonnera de déplacer l’horaire des cérémonies sacrées pour ne pas déranger la “Fête de l’Unité” qui a lieu sur le parvis.

"Mais jusqu'où irons-nous avec ce Concile..."

Don Camillo : si vous ne vous mettez pas au goût du jour et n’arrêtez pas d’appeler “sans Dieu” les communistes et de les décrire comme les ennemis de la Religion et de la liberté, la Fédération Communiste Provinciale vous suspendra a divinis.

Vous que je suis exactement depuis vingt ans et à qui je suis attaché, je ne voudrais pas vous voir finir de manière aussi triste.

Je sais très bien que beaucoup de vos paroissiens, et non seulement les vieux, sont avec vous, mais je sais aussi que vous vous en irez en silence, en cachette, pour éviter tout incident ou discussion qui pourraient troubler votre troupeau.

En effet, vous avez la sainte terreur d’une division entre les catholiques.

 

Mais, hélas, cette division existe déjà.

Je sais que cela vous horrifie, mais je le dis quand même.

Pensez, mon Révérend, quelle chose merveilleuse cela aurait été et quelle force nouvelle l’Église en aurait retirée si, à la mort du “Curé du Monde” (qui par sa bonté et sa naïveté a donné de nombreux avantages aux sans-Dieu) le Conclave avait eu le courage d’élire, comme nouveau Pape le Cardinal Mindszenty !

Entre autres, cela aurait été la seule manière correcte, courageuse et virile pour le libérer de sa prison : en effet, Mindszenty devenu chef de l’État indépendant du Vatican, “Mais jusqu’où irons-nous avec ce Concile…” les communistes hongrois auraient dû lui laisser la possibilité de rejoindre son Siège.

Avec Mindszenty Pape, le Concile aurait fonctionné bien différemment, l’Église du Silence aurait acquis une voix tonnante. Et Gromiko n’aurait pas été reçu au Vatican et ainsi n’aurait pas pu alimenter et consolider l’équivoque qui, créée naïvement, pour confondre les consciences des catholiques déjà rendues assez confuses par le Pape Jean, rapporta le gain d’un million et deux cent mille voix aux communistes et qui peut-être leur donnera la victoire aux prochaines élections politiques.

Quand les curés pourront expliquer aux vieilles femmes catholiques qu’il y a péché mortel uniquement si l’on vote pour les libéraux et les missini (5), ce sera une fête pour les communistes !

Don Camillo, peu importe si, horrifié, vous crierez, mais je dois vous dire que, non seulement pour moi, mais pour beaucoup d’autres catholiques “subversifs”, le Pape que nous regardons comme le phare lumineux de la Chrétienté ne s’appelle pas Paul, mais Joseph.

Joseph Mindszenty, le Pape des catholiques qui éprouvent du dégoût face aux machines distributrices d’hosties, à la “table à repasser” qui a détruit les autels et chassé le Christ, aux “Messes yé-yé” et aux négociations avec les excommuniés sans-Dieu.

Une autre des prophéties de Nostradamus s’est avérée. Les chevaux cosaques se sont abreuvés aux bénitiers de St Pierre. Même s’il s’agissait des Chevaux-vapeur (HP) de la Limousine de Gromiko. Et on ne peut pas exclure que Mgr Loris Capovilla, pour rendre hommage à l’hôte de marque, ait refait le plein du radiateur de la voiture de Gromiko avec l’eau bénite.

Don Camillo, si j’ai blasphémé, je m’en repens. Comme pénitence j’écouterai six fois le Pater Noster chanté par Claudio Villa.

 

Mais ne vous en faites pas : la diplomatie vaticane travaille et, en menaçant de le suspendre a divinis, elle réussira à éteindre la dernière flamme resplendissante de chrétienté, et obligeant Mindszenty à venir faire le bibliothécaire à Rome.

Oh ! espérons que non. Si Dieu nous garde.

GUARESCHI

(Il Papa si chiama Giuseppe [Le Pape s’appelle Joseph], d’après Il Borghese)

 

Et qu’en pense don Camillo ?

Et pour clore ce florilège de textes “conciliaires” mais non “conciliants” de Giovannino Guareschi voici quelques brèves citations (auxquelles on pourrait en ajouter tant et tant d’autres) qui complètent parfaitement la pensée de l’auteur sur le Concile Vatican II. Le concile est un “malheur” qui ne réussit qu’à vider l’église de don Camillo. Elles sont tirées pour la plupart du livre don Camillo e don Chichì qui était le titre original du dernier livre sur don Camillo plus connu sous le titre de Don Camillo e i giovani d’oggi [Don Camillo et les jeunes d’aujourd’hui]. Le dessin humoristique sur le Concile publié toujours sur Il Borghese d’il y a quelques années complète aussi remarquablement la pensée de Guareschi.

 

« - (Le Christ parlant à don Camillo) Je viens de sortir du pétrin du Concile et tu veux m’y mettre à nouveau ? (“È di moda il ruggito della pecora”, in don Camillo e don Chichì).

 

- Ces maudits intellectuels sont la ruine du parti ! Pourquoi ils ne parlent pas italien ? Maintenant que même les prêtres ont mis le latin à la poubelle, faut-il que ce soit les fonctionnaires de la fédération communiste qui l’utilisent ! (“Don Camillo e la pecorella smarrita”, ibidem).

 

- Voici l’erreur de l’église traditionnelle : le monde divisé en bons et en mauvais (“Si vendetta…” ibidem).

- Don Camillo était un pauvre prêtre de campagne, à la différence de don Chichì, il avait lu peu de livres et lisait très peu les journaux. Donc à part les réformes liturgiques,  il ne comprenait pas quelle était cette nouvelle route prise par l’Église. Il ne 

pouvait pas le comprendre car depuis vingt ans déjà, et avant tout le monde, don Camillo cheminait pour son propre compte sur cette nouvelle route, et ceci lui avait procuré de gros ennuis. Il était donc logique qu’il n’éprouvât pas de sympathie pour ce blanc-bec qui, venu pour lui enseigner à faire le prêtre, ne parvenait qu’à vider son église (“Vennero per suonare…”, ibidem).

 

- (Parlant de Mindszenty) il faut le plaindre… il a été induit en erreur par l’autre type qui s’est fait clouer sur la croix. Toujours les mêmes extrémismes.

- L’église traditionaliste a besoin de cadavres bien conservés. (Ricordo di un novembre lontano, ibidem).

 

- Il faut sauver la graine : la foi, don Camillo, il faut aider quiconque possède encore la foi à la maintenir intacte. Le désert spirituel s’étend chaque jour davantage ; chaque jour de nouvelles âmes se dessèchent parce qu’elles sont abandonnées par la foi. Chaque jour davantage des hommes de beaucoup de paroles et d’aucune foi détruisent le patrimoine spirituel et la foi des autres. Des hommes de toute race, de toute extraction, de toute culture (“È di moda il ruggito della pecora” ibidem).

 

- Nous les vieux prêtres, nous avons encore la manie des commandements ».

 

Conclusion

On pourrait continuer encore cette sympathique revue guareschienne, mais je pense que les textes cités jusqu’ici suffisent à nous faire comprendre ce que Giovannino Guareschi pensait réellement de Vatican II. Ne voulant pas nous approprier le grand écrivain nous laissons au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent… Qu’il nous soit seulement permis d’émettre timidement l’hypothèse que si Guareschi avait vécu un peu plus longtemps (il est décédé en 1968) peut-être l’aurions-nous vu parfois au fond de nos églises et chapelles pour assister à une “messe clandestine en latin” comme lui-même aimait l’écrire à don Camillo.

 

En confirmation de cela, et pour conclure en montrant que notre idée est partagée également par d’autres, voici ce qu’écrivait “Il Borghese” dans un éditorial présentant ces derniers épisodes de la saga don camillienne :

 

« Don Camillo, même si les Italiens sont habitués à le voir au cinéma et à la télévision sous le masque de Fernandel, appartient à une race très rare et très sérieuse : celle de certains traditionalistes catholiques qui ne se contentent pas de pleurer et de réciter des rosaires, mais combattent pour leurs idées. S’il était né en Espagne, Don Camillo aurait été un Saint et serait mort comme un martyr. Né en France, il aurait été un second Veuillot. Mais le destin décida de le faire apparaître en Italie [“le pays du mélodrame” comme aime l’appeler Guareschi dans ses récits, n.d.a.] et c’est pourquoi Don Camillo est le personnage que Guareschi a inventé : peut-être parce que dans le “berceau du catholicisme” seul un humoriste pouvait sentir aussi profondément l’élan de la Foi ; ou, peut-être, parce que la religion chez nous, en dépit de ce que disent les “innovateurs”, existe seulement comme phénomène populaire ».

 

Plusieurs commentateurs ont injustement critiqué don Camillo, se fondant principalement sur son image édulcorée [et critiquée par Guareschi lui-même] fournie par le cinéma, parce qu’ils ont voulu voir dans le personnage de Guareschi le précurseur du “dialogue” entre l’Église et le PCI. La vérité est tout à l’opposé. En fait, don Camillo, et avec lui Guareschi, comme nous venons de le voir, combat contre les “nouveaux prêtres” armé de son habituelle, vieille et unique arme, le Crucifix. Il sait que la religion peut finir avec lui et le lecteur le comprend ; il a presque la sensation physique du danger qui menace l’Église suite à l’acceptation du “dialogue”.

 

Après désormais quarante années d’application du Concile, en voyant les fruits désastreux (vous les jugerez à leurs fruits, Luc VI, 43) (églises qui se vident, perte de la foi et indifférentisme apporté par l’idée que toutes les religions se valent) qu’il a produits, et que Guareschi avait lucidement perçus, nous ne pouvons qu’être confortés dans notre bataille en pensant qu’à nos côtés il y a aussi le “traditionaliste” “prêtre-prêtre” don Camillo qui célèbre des “messes clandestines en latin” et qui garde dans sa vieille église toutes “ces fanfreluches” que les nouveaux-prêtres, avec la foi, ont vendues ou jetées à la décharge.

 

Cher don Camillo, nous aussi nous sommes vos paroissiens.

 

Notes

1) Parti Communiste Italien.

2) Par le terme rit bolonais Guareschi veut désigner les expériences d’application de la réforme liturgique, voulue par Vatican II, qui se faisaient à Bologne et aux alentours dans le diocèse du “cardinal rouge” Lercaro qui était justement président de la commission qui devait exécuter les réformes. Inutile de dire que ces expériences étaient très suivies et que les médias, y compris la télévision, en faisaient la publicité.

3) Il faut remarquer comme à pratiquement quarante ans de distance cette œuvre blasphématoire de Hocchulth, qui injurie Pie XII est à nouveau d’actualité avec le récent film “Amen” de Costa Gravas, présenté d’abord en France et ensuite en Italie.

4) Le birman U Thant était à cette époque secrétaire général de l’ONU, poste occupé aujourd’hui par le ghanéen Kofi Annan.

5) Les missini étaient les adhérents du parti Movimento Sociale Italiano, aujourd’hui intégré dans Alleanza Nazionale (AN) ; actuellement, on pourrait traduire par “frontistes”.

6) Les montinistes sont les partisans de Paul VI (Montini).

7) Syndicat communiste (l’équivalent de la CGT en France).

7 bis) en italien, les gens - la gente - est féminin singulier, de même que la maison ; d’où la confusion entraînant la question de Mme Cristina...

8) Expression équivalant à notre « Un bon “tiens” vaut mieux que deux “tu l’auras” ».

9) Nous avons conservé le mot “poulet” pour apprécier le jeu de mots italien, mais on dirait “pigeon”.

10) In quale veste (“dans quelle soutane”, dans le sens de “à quel titre”) ; là aussi, jeu de mots que l’on ne peut malheureusement pas rendre…

11) Togliatti était secrétaire du Parti Communiste et ministre de la Justice après la guerre.

12) DC : Démocratie Chrétienne ; PSI : Parti Socialiste Italien.

13) La Jérusalem délivrée (œuvre du Tasse, XVIème siècle).

14) La célèbre expression italienne tavola calda désigne un self-service et, appliquée à la “nouvelle messe”, est traduite en français par “table à repasser”.

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