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Éduquer

 

Par M. l’abbé Giuseppe Murro

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°56.

Les faits divers qui depuis quelques années attirent l’attention de l’opinion publique sur les crimes opérés par des mineurs, issus de n’importe quelle origine sociale, font poser des questions sur l’éducation que reçoivent aujourd’hui tous les jeunes. Les psychologues interpellés sur ces cas doivent amèrement constater l’immaturité des jeunes, due à des manquements dans l’éducation, comme dans l’interview publiée à la suite. En effet, Anna Oliverio Ferraris fait remarquer que même si la plupart des jeunes n’arrive presque jamais au crime, tous ressentent d’une façon ou d’une autre un mal diffus : ils ne voient pas avec clarté la limite entre permis et pas permis, ils confondent le monde virtuel avec le monde réel ; immergés dans un milieu qui fomente les passions, ils croient pouvoir faire ce qu’ils veulent, souffrent la solitude surtout quand ils subissent des échecs cuisants pour leur âge. Les causes sont multiples : manque de respect pour l’innocence, absence des adultes en général, des parents en particulier, qui ne savent pas ou ne veulent pas voir ces signes - que seul un adulte attentif peut percevoir - au moyen desquels ils pourront comprendre les jeunes et leur apporter l’aide nécessaire.

 

Ce mal diffus pose la question de l’éducation, art sublime, qui comme tous les arts doit s’accomplir avec l’intelligence et avec les règles données par l’expérience. Si la charge de l’éducation incombe surtout à la famille, la société et le milieu dans lequel on vit jouent un rôle non négligeable : c’est pourquoi les parents doivent faire très attention aux personnes - parents, amis, domestiques, enseignants, école - que leurs enfants fréquentent ou à qui ils les confient, parce que tous contribuent, consciemment ou non, à la formation de l’individu.

 

Au cours du présent article, premier d’une série dédiée à ce problème, nous donnons une explication sur ce que l’on entend par éducation, en rapportant presque intégralement une étude du P. Celestino Testore s.j. publiée sur l’Enciclopedia Cattolica (1), qui en expose de manière synthétique les principes de base. Cette étude préliminaire nous semble nécessaire pour pouvoir avoir les idées claires avant d’affronter d’autres thèmes.

 

Ce qu’est l’éducation

L’origine du mot éduquer est latine : certains la font dériver de educare, qui signifie soigner, élever, alimenter et, par extension, former, instruire ; d’autres la font dériver de educere, qui signifie extraire, faire sortir, mettre en lumière ce qui est dedans, ce qui est caché : cette dernière étymologie rend mieux le concept de l’action éducative.

 

En conséquence, l’éducation comporte deux éléments : un actif, qui forme, l’éducateur ; l’autre passif, qui est formé, l’éduqué.

 

A proprement parler, il y a vraie éducation seulement entre homme et homme, entre homme parfait et homme perfectible. Si ce terme est également employé pour parler de plantes et d’animaux (éduquer les roses, le chien, le cheval), dans ces derniers il a un sens limité. Dans le règne végétal, éducation veut dire simplement “culture”, travail qui consiste à poser des conditions favorables pour que le germe se développe en fleurs et en fruits dans les meilleures conditions possibles. Dans le règne animal, l’éducation équivaut à “élevage”, si le travail vise à conserver et augmenter les énergies physiques ; à “apprivoisement”, s’il vise à freiner et éliminer des actes psychiques déterminés ; à “dressage” si l’on vise à favoriser et à accentuer le développement de qualités particulières (dresser un chien de chasse, un cheval de course). Dans tous ces cas on peut parler d’éducation parce que les attentions et les soins apportés proviennent d’un être rationnel, qui connaît le but auquel il tend et la relation des moyens envers la fin, c’est-à-dire l’éleveur, l’apprivoiseur, le dresseur. Quand au contraire il s’agit d’un être raisonnable non seulement celui qui prodigue les soins et les attentions, mais aussi celui qui les reçoit, alors on peut parler de véritable éducation, parce que seulement dans ce cas l’éduqué participe activement à l’œuvre de l’éducateur avec sa conscience, sa volonté et sa liberté. L’éducation en effet ne tend ni ne doit tendre à former un être qui agisse ou réagisse mécaniquement ou instinctivement aux différentes impressions provenant de l’extérieur ou de l’intérieur, mais au contraire doit former une personne, qui connaîtra le monde extérieur et intérieur, qui sera consciente de ce qu’elle sait et de ce qu’elle fait, qui pourra juger des actions, les reconnaître conformes ou non conformes aux voix de la conscience (2).

 

Si l’éducation comporte un perfectionnement, on ne peut pas dire que tout perfectionnement soit éducation. L’éducation en effet requiert l’influence d’un agent, qui l’exerce à dessein, avec méthode et continuité, rationnellement. Il faut donc un ordre systématique d’actions pour obtenir un effet déterminé, qui est le développement harmonieux, intellectuel, moral et physique de l’homme (3).

 

A partir de là, on peut définir l’éducation comme l’art avec lequel un être humain adulte (maître, éducateur) exerce son action sur un adolescent ou mineur (écolier, éduqué) pour en mettre en acte toutes les facultés, en développant des habitus intellectuels déterminés (science) et pratiques (moralité) visant à la fin vraie et complète de la vie humaine.

 

Rapport entre personne à éduquer et éducateur

Dans l’éducation il y a d’un côté le facteur subjectif ou personnel, l’éduqué, qui est la personne à éduquer ou sujet qui agit, avec tous ses instincts, facultés, tendances naturelles et héréditaires, caractère, tempérament : il est l’objet autour duquel se développe l’action éducative ; et il est aussi sujet, parce que par la loi de la spontanéité il s’éduque lui-même, organisant toutes ses expériences et formant ainsi sa personnalité. Dans l’éducation il y a d’autre part le facteur externe (ou extra-subjectif) : c’est l’action, consciente et voulue, de l’éducateur, qui ne remplace ni ne doit remplacer l’action de l’éduqué, mais doit coopérer avec elle. Un autre facteur externe à ne pas mésestimer est donné par le milieu physique, dans lequel on naît, avec toutes les conquêtes atteintes, ses traditions, sa culture. L’éducateur ne doit pas se limiter à exposer les principes, comme un mode d’emploi que l’éduqué pourrait appliquer tout seul. L’éducation comporte un effort conjoint, où l’éducateur montre par sa parole, ses actes, son exemple, le comportement dans les différentes circonstances de la vie.

 

Il y a donc dans l’éducation une action multiple, dans laquelle entrent en jeu des facteurs physiques, spirituels, moraux qui influent par une série d’actes coordonnés sur l’éduqué, lequel à son tour réagit, pour ainsi dire, en se développant et en s’éduquant graduellement. L’éducateur n’agit pas comme si c’était à lui seul de transmettre à l’éduqué science et vertu ; à son action ne correspond pas une simple réception passive de la part de celui qui est éduqué ; il y a en somme deux activités, dont l’une aide l’autre, la contrôle, la dirige, contribue à son développement. Pour cette raison l’éducateur ne doit pas répéter tout au long de la journée : tu dois être bon, généreux, docile, studieux, serviable, travailleur… Il ne doit pas non plus prétendre à des résultats parfaits immédiatement, oubliant que pour tous il y a des étapes à franchir. Exemple : Jacques a été habitué à manger ce qu’il veut. Vouloir obtenir du jour au lendemain qu’il arrive à tout manger sans histoire, est une prétention exagérée ; de plus, si l’enfant fait des efforts pour se corriger, ils ne seront pas reconnus par l’éducateur à leur juste valeur, avec risque de découragement de l’enfant.

 

Auto-éducation ou hétéro-éducation ?

A ce point nous devons nous poser la question : faut-il qu’il y ait auto-éducation ou hétéro-éducation ?

 

Certaines théories pédagogiques, fondées sur des idées philosophiques matérialistes et positivistes, insinuent ou soutiennent que dans l’éducation l’œuvre de l’éducateur est secondaire : tout le processus éducatif consisterait dans le libre développement des activités de l’éduqué, ou dans leur adaptation à la réalité extérieure (la nature) qui l’entoure et l’influence. D’autres théories, comme celles des idéalistes, vont encore plus loin et suppriment la personne de l’éducateur, affirmant que toute éducation est simplement auto-éducation. Ces théories ne correspondent pas à la réalité, ainsi que l’expérience nous le montre. On pense parfois que les enfants, en les laissant ensemble et livrés à eux-mêmes, peuvent se former : mais sans les conseils et l’exemple de l’éducateur, ils sont comme des bateaux sans gouvernail.

 

Dans le rapport éducatif il faut distinguer, comme il est dit, deux facteurs - l’éducateur et l’éduqué - qui se complètent réciproquement et, intégrés l’un l’autre, concourent à produire un unique résultat, la formation de l’homme complet. L’homme complet est le résultat final du sujet bien éduqué, il lui est immanent (grâce à un perfectionnement physique, moral, intellectuel), mais il provient aussi de l’extérieur puisqu’il ne peut pas se réaliser sans l’intervention de l’éducateur. C’est pourquoi auto-éducation et hétéro-éducation vont ensemble. L’auto-éducation doit être entendue comme une série d’actes au moyen desquels l’éduqué se réalise lui-même, réalise son perfectionnement, sous l’influence nécessaire de l’hétéro-éducation ; cette dernière doit être entendue comme une série d’actes qui n’étouffent ni ne se substituent à l’activité qui s’auto-développe dans l’éduqué, mais qui l’éveillent, la dirigent, la mettent en valeur par l’usage de tous les moyens éducatifs.

 

Les facultés à développer

Le jeune doit développer l’intelligence, la volonté, la mémoire, la fantaisie, les sens externes, jusqu’à la formation de l’homme parfait. Tout ceci sera bien fait si l’éducateur s’inspire d’une psychologie rationnelle et expérimentale, qui lui suggérera aussi une certaine méthode à suivre. Là aussi, nous devons remarquer que si l’éducateur se sert d’une psychologie matérialiste ou positiviste, le résultat sera désastreux. L’effet sera également désastreux si l’éducateur agit sans étude, sans méthode, avec à-peu-près, dans une tâche aussi grave. Sans entrer dans le détail, et en continuant à suivre l’article de l’Enciclopedia Cattolica, nous nous contentons de dire qu’il faut tenir un juste milieu entre le conservatisme exagéré et l’excessif, l’amour aveugle de la nouveauté pour la nouveauté. En cela, ce qu’il y a d’ancien et traditionnel n’est pas tout mauvais ou dépassé, ni tout bon et réalisable ; parmi les nouveautés, toutes ne sont pas bonnes, ni toutes mauvaises ou à mépriser. C’est pourquoi vaut l’avis en or de saint Paul : “Éprouvez tout et retenez ce qui est bon” (I Thess. V, 1). Ce qui est bon dans le nouveau doit s’amalgamer et accroître le bon ancien, et non le détruire pour tout recommencer depuis le début. Il faut avoir un réel sens historique, parce que l’histoire est maîtresse de vie : puiser la lumière qui émane d’elle est signe de sagesse.

 

Action coordonnée et méthodique

L’action de l’éducation peut se dérouler de deux manières : de manière subjective-introspective et de manière objective.

 

Avec l’introspection l’éduqué est amené à diriger son attention vers des choses ou des faits sur lesquels en général il ne s’arrête pas tout seul. Elle peut être spontanée ou provoquée. L’introspection est dite spontanée quand une personne rentre en elle-même et rappelle les expériences passées qui concernent le domaine éducatif, en étudie, à la lumière du présent, les éléments et les fruits. Telles sont par exemple Les Confessions de saint Augustin ; les journaux ou les souvenirs autobiographiques. Nombre de pédagogues fondent leurs constructions systématiques sur cette introspection : ils prennent comme règle ce qu’ils ont appris de leurs éducateurs, examinent plus ou moins les impressions qu’ils en subirent, et reproduisent les éléments qui leur apparaissent bons, puisqu’ils ont donné de bons résultats. Ces constructions, du fait de la large part qu’elles peuvent avoir de subjectif, peuvent induire en erreur et appréciations erronées. En effet, parfois l’éducateur pense : lorsque j’avais son âge, tel livre (ou tel discours, tel argument…) m’avait fait comprendre comment je devais agir ; donc en prenant le même moyen, cet enfant comprendra. L’éducateur doit comprendre qu’il n’est pas toujours vrai que tel moyen qui était bon pour lui il y a vingt ans, est bon aujourd’hui pour tel enfant.

 

L’introspection provoquée dans l’éduqué par des procédés variés et adéquats, qui l’obligent à exprimer ce qu’il sent, en l’aidant à bien s’observer, en lui donnant des idées directrices, en lui fournissant un fil conducteur, en corrigeant les déviations du droit chemin, est donc plus utile. Il est parfois nécessaire d’aider l’enfant à réfléchir : soit sur les questions qui l’aident à mûrir, soit sur certaines attitudes à corriger : s’il a été menteur, lui faire considérer le bien de la loyauté, s’il a été égoïste, le bien de la générosité, s’il a été paresseux, le bien de l’activité…

 

Le mode objectif consiste en l’étude des faits éducatifs, examinés en dehors de nous, de manière externe. C’est une observation continue sur l’éduqué, sur ce qu’il dit et fait, sur son comportement dans les différentes circonstances de la journée, sur l’attitude du corps, sur les variations de la physionomie, sur les mots qui échappent entre camarades, sur le degré varié d’intensité et d’attention qu’il explique suivant les sujets traités. De cette manière on peut rassembler un vaste bagage de connaissances, qui servent à adapter les normes générales de l’éducation aux divers individus. “L’éducateur – disait saint Jean Bosco - est une personne consacrée au bien de ses élèves, aussi doit-il être prêt à affronter n’importe quel dérangement, n’importe quelle fatigue pour atteindre son but qui est l’éducation civile, morale, scientifique de ses élèves” (4).

 

La fin de l’éducation

Ces deux modes d’éducation, tout comme d’autres méthodes qui peuvent être utilisées, sont bons et efficaces dans la mesure où ils sont proportionnés à la fin à atteindre. Mais quelle est cette fin ? Peut-on dire que l’éducation soit purement une question technique, ou qu’elle dépende uniquement d’une conception philosophique ? Non, l’éducation entre dans la cohérence logique de la réalité de la vie humaine, elle dépend de la fin de l’homme. Si la fin de l’homme consistait seulement en un quelconque bien-être purement humain et terrestre, l’éducation devrait se diriger dans cette direction naturelle ou naturaliste ; si au contraire la fin de l’homme consiste en la perfection absolue, dans l’obtention de la vie future au moyen de la perfection en cette vie présente, l’éducation devra tendre vers cette double finalité.

 

La droite raison prouve que la vie humaine n’est pas enfermée dans les limites des choses matérielles et terrestres, mais qu’il existe des valeurs plus élevées, les valeurs de l’esprit ; que l’homme est doté d’une âme spirituelle et immortelle, de volonté libre, de conscience morale et est destiné à une félicité éternelle. La raison prouve aussi qu’il existe un Être nécessaire et absolu, Dieu, dont dépendent toutes les choses qui existent, et vers qui elles convergent toutes. C’est pourquoi la véritable éducation ne pourra pas ignorer ces vérités, ni en mésestimer la valeur, mais devra se conformer à elles. Ces considérations prennent plus de relief et d’efficacité si en plus on pense que Dieu Lui-même s’est révélé et qu’il a instruit directement sur de nombreuses vérités concernant la fin de l’homme. C’est ainsi que nous savons que l’homme a été élevé à l’ordre surnaturel de fils adoptif de Dieu, doté de facultés et de moyens surnaturels pour atteindre la fin que Dieu lui a donnée, qui est surnaturelle, et qui consiste en la possession de Dieu par la vision béatifique.

 

Donc une éducation qui veut être vraie et complète devra tenir compte de cet ensemble de vérités supérieures pour conduire l’homme à cette perfection que cet état de surélévation requiert.

 

En conséquence, sera imparfaite toute éducation qui visera à des fins purement naturalistes ; qui négligera ou reniera ou combattra les plus hautes valeurs surnaturelles de l’homme et de la vie, quel que soit l’aspect ou la fin qu’elle proposera dans sa méthode et dans son système. Elle pourra en effet se tourner unilatéralement ou surtout vers la culture physique (homme animal), vers l’intelligence (homme-savoir), vers la volonté (homme-volitif, volonté de puissance), vers l’aspect civique (homme-citoyen), ou national et racial (homme-racial), ou économique (homme-économique) ou professionnel (homme-travailleur), précisément parce qu’elle part de considérations partielles, qui n’embrassent pas tout l’homme, ni la fin réelle de sa vie et encore moins toute la fin de l’éducation.

 

Les résultats désastreux d’une telle éducation sont quelquefois visibles à l’œil nu, car l’enfant devenu adulte souffrira de ce développement partial, parfois trop développé sur certains points et déficitaire en tant d’autres.

 

L’éducation doit être complète

Ainsi qu’on l’a vu dans le paragraphe précédent, la double finalité de l’homme - de la vie présente et future - caractérise une des conditions fondamentales de l’éducation. L’œuvre éducative devra s’étendre à tout l’enfant et non à une partie seulement ou à l’une ou à quelques-unes de ses facultés. Or l’enfant a un corps et une âme, âme qui pense, raisonne, veut et est libre : l’éducation devra donc être physique, morale et intellectuelle. De plus, l’enfant est un être destiné non à une vie égoïste et solitaire, mais à la vie sociale, d’abord dans la famille, ensuite dans l’État : c’est un être essentiellement religieux, qui doit pratiquer la religion comme individu et comme membre d’une société dans laquelle il vit, qui est l’Église. L’éducation devra donc être familiale, civile et religieuse.

 

L’éducation doit avoir aussi cette complétude dans la durée. Il ne suffit pas d’être adultes pour ne plus avoir besoin de l’éducation : “[l’éducation] est un devoir dont seule la mort nous soustrait. Et comme tout autre devoir, celui-là aussi comporte continuellement le danger de péricliter et celui de nous trouver toujours exposés au risque de ne pas l’accomplir ; en effet le devoir est une valeur, qui se propose chaque fois comme quelque chose qui doit exister et que notre liberté peut empêcher de se réaliser” (5).

 

Puisque l’esprit de l’enfant à éduquer est un, même avec les formes et les aspects multiples dont nous avons parlé plus haut, l’éducation doit être unitaire, c’est-à-dire posséder une unité qui concilie tout harmonieusement, en évitant tout excès de part et d’autre. Autrement il ne pourra avoir une vraie formation de l’esprit humain. Un poème ne se crée pas en rapprochant et en accumulant des mots, des rimes et des vers, les uns à côté des autres, mais en imprégnant le tout du souffle inspirateur, qui synthétise la multiplicité en un complexe organique. De la même manière l’harmonie de la vie ne se réalise que lorsque les idées, les affections, les notions, les volitions, même en étant multiples, jaillissent d’une même source et possèdent un esprit vivifiant.

 

L’éducation religieuse

L’éducation religieuse mérite une considération toute particulière, spécialement de nos jours, face à des théories, des systèmes, des mentalités qui voudraient la reléguer au grenier au rang des choses indifférentes ou inutiles ou même mauvaises. Ainsi l’on pense et l’on dit que pour réaliser une telle éducation il faut supprimer ou diminuer les facultés naturelles, ou bien renoncer aux travaux de la vie terrestre ; ou encore qu’elle serait opposée à la vie sociale, à la prospérité temporelle, contraire au progrès dans les lettres, dans les sciences, dans les arts et en toute autre œuvre de civilisation. Pour se rendre compte de l’erreur de ces préjugés, il suffirait de penser que l’Église a fondé les Universités, les bibliothèques, a encouragé la recherche scientifique. Si nous regardons de près l’éducation chrétienne, elle a comme fin propre et immédiate de coopérer avec la grâce surnaturelle pour former le vrai et parfait chrétien, qui vit de la vie du Christ (Col. III, 4) dans toutes ses actions (II Cor. IV, 11). C’est pourquoi elle comprend tout le cadre de la vie humaine, sensible, spirituelle, intellectuelle et morale, individuelle, domestique et sociale, non pour la diminuer, mais pour l’élever et la perfectionner. Par conséquent le vrai chrétien ne renonce pas à la vie terrestre, ne diminue pas ses facultés naturelles, mais les réalise et les perfectionne en les coordonnant à la vie surnaturelle, de manière à anoblir la vie naturelle et lui procurer un plus grand avantage non seulement surnaturel et éternel, mais aussi matériel et temporel. “Nous ne sommes pas des étrangers à la vie, nous ne désavouons aucun fruit des œuvres de Dieu ; nous nous modérons seulement pour ne pas en user immodérément ou mal” (6).

 

L’éducation religieuse, si elle nous fait remarquer que l’homme est déchu par l’œuvre du péché originel, et par conséquent est resté affaibli dans sa volonté et secoué par des tendances désordonnées, connaît aussi l’antidote nécessaire. Aux moyens humains, qui ont leur utilité incontestable, elle sait ajouter les moyens surnaturels, qui sont d’une efficacité beaucoup plus intime et profonde : la vie et la doctrine de Jésus-Christ, la prière, le culte, les Sacrements - parmi lesquels la Pénitence et l’Eucharistie sont de très grande valeur pédagogique - ses rites, ses fêtes et son art. Du reste, l’histoire de l’Église en constitue un admirable témoignage, qui s’identifie avec l’histoire de la véritable civilisation et du véritable progrès jusqu’à aujourd’hui. Et les saints restent bien les modèles les plus parfaits dans n’importe quelle classe et profession, dans n’importe quel état et condition de vie, du paysan, simple et rustique, au scientifique et au lettré, de l’humble artisan au capitaine des armées, du simple père de famille au monarque gouvernant les peuples, des humbles filles et femmes vivant dans l’enclos domestique jusqu’aux reines et aux impératrices.

 

En résumé, on doit dire que dans la formation du chrétien on ne doit pas voir la religion comme une pratique ou une habitude jointe à la vie, qui se modèle selon l’esprit mondain ; mais comme un principe cohésif et unitaire, qui marque la vie tout entière et toutes ses actions et professions. Un garçon qui ne connaît pas le catéchisme ou les prières, mais qui se comporte bien a sans aucun doute des principes plus chrétiens qu’un autre qui, bien que connaissant la doctrine ou bien que disant ses prières matin et soir, manquerait de respect, en famille ou en société : dans son cas en effet l’éducation religieuse est superficielle, n’a pas pénétré dans son cœur.

 

Le père de Dominique Savio amena son fils chez saint Jean Bosco, qui se trouvait à la campagne, pour lui demander de le recevoir dans son Oratoire de Turin pour suivre les études. Le Saint, après un bref colloque avec le jeune garçon, reconnaît en Dominique une âme tout à fait selon l’esprit de Dieu ; il est émerveillé du travail que la grâce divine a déjà opéré dans un enfant aussi jeune. Dominique lui demanda :

- Eh bien, que vous en semble ? Allez-vous m’accepter à Turin pour continuer mes études ?

- Eh bien, il me semble qu’il y a là bonne étoffe !

- Et à quoi peut servir cette étoffe ?

- A confectionner un beau présent pour le Seigneur.

- Alors, dit Dominique, c’est moi l’étoffe. Vous serez le tailleur. Prenez-moi chez vous et faites de moi un beau présent pour le Seigneur.

 

Conclusion

On a vu que l’éducation est le fruit de la double action de l’éducateur et de la personne éduquée, dans une action coordonnée et méthodique, avec pour fin de développer les facultés naturelles et, surtout, les qualités surnaturelles. L’éducateur devra veiller à saisir chez le jeune les moments cruciaux, les tournants de sa vie, pour répondre à ses interrogations, pour l’aider dans ses difficultés, en se fondant surtout sur les principes surnaturels. En effet, ceux-ci considèrent toute la vie humaine, et ont toujours la réponse juste pour chaque circonstance. Y renoncer, veut dire faire perdre l’esprit de foi chez le jeune, veut dire perdre la complétude de l’éducation, en perdre sa finalité ; de là naîtront des problèmes plus graves dont les conséquences se feront sentir pendant longtemps sinon pour toute la vie (et ce n’est pas toujours que l’éducateur se rendra compte des erreurs commises, ou quand il le fera il sera trop tard…). De plus, l’adulte devra s’appliquer à ces bons principes naturels que le simple bon sens saura lui suggérer. En somme, dans l’éducation que nous voulons donner aux enfants il faudra tenir compte avant tout de leur âme : il faudra l’aider à acquérir les vertus, tant naturelles que chrétiennes, qui permettront aux jeunes non seulement de surmonter indemnes les échecs de la vie, mais d’avoir une formation solide et de se préparer à la vie éternelle.

 

Notes

1) ENCICLOPEDIA CATTOLICA, article Éducation.

2) Celui qui oublie que l’éduqué a une volonté et une liberté propre finira par en écraser la personne, en voulant qu’il pense et qu’il agisse comme lui en toute chose.

3) L’éducation n’est donc pas une action qui s’improvise chaque jour, selon les nécessités quotidiennes. L’éducateur doit avoir à l’esprit la fin à atteindre, et saisir dans les circonstances l’occasion pour développer chez l’éduqué les qualités nécessaires à l’obtention de la fin.

4) SAINT JEAN BOSCO, Le Système Préventif dans l’éducation de la jeunesse.

5) F. BONGIOVANNI, Lezioni di pedagogia, I, Torino 1947, p. 10. Cité dans l’article de l’Enciclopedia Cattolica. Nous devons parfois noter que nombre de personnes, même de bonne famille, devenues adultes, croyant que leur éducation est finie, complète, pensent ne plus rien avoir à apprendre ou à corriger en elles. Le résultat désastreux de cette présomption n’est pas constitué seulement par les “gaffes” qu’elles commettent (tout le monde peut en faire), mais par des manières de faire insupportables. Quand ces personnes fondent des familles sans s’être corrigées, les désastres deviennent plus graves. En ne voyant pas leurs erreurs, elles croient que ce sont les autres qui se trompent, en prenant des attitudes ou manières de faire singulières et désagréables : de là peuvent naître des incompréhension, divisions, litiges. Leurs enfants en seront influencés, répétant les mêmes erreurs.

6) TERTULLIEN, Apologia, 62 ; in Enciclopedia Cattolica.

 

Appendice

ANNA OLIVERIO FERRARIS : Les adultes qui savent et veulent assumer le rôle d’éducateurs font défaut

 

« Matures sexuellement, immatures mentalement »

La psychologue : les adolescents sont la cible d’aiguillons qu’ils ne savent pas gérer

 

AIMER avec la furie des 16 ans et se rebeller contre le « non » avec le manque de raison de l’enfant. Tuer par amour, en portant le crime passionnel entre les boutons de l'adolescence et le trouble des adultes.

 

Professeur Oliverio Ferraris, face à des drames comme celui-ci, seul le silence est-il de mise ou au contraire faut-il un examen de conscience collectif ?

« Il est vrai qu’en général l'homicide passionnel est caractéristique d’un âge plus avancé que 16 ans, mais l'adolescence a eu une accélération et est toujours plus précoce. Pour beaucoup, la fin de l'enfance arrive très vite, l'âge de la puberté s’est abaissé puisqu’il y a une interaction entre la maturité biologique et la pression du milieu. Les enfants sont très sollicités et répondent avec une précocité physique et sexuelle qui n’est cependant pas accompagnée d’une semblable précocité mentale. Ils entrent encore petits dans l'adolescence et à cet âge charnière, apparemment sans responsabilité, ils ont l'impression de pouvoir faire ce qu’ils veulent ». (…)

 

Dans ces cas, on dit toujours que le monde extérieur donne un très mauvais exemple…

« En effet, autrefois l'adolescence était plus protégée, les messages - surtout les messages sexuels – étaient filtrés, il y avait un certain respect de l'innocence. Aujourd’hui, au contraire, ils sont immergés dans un bain continuel de violence et de sexe, de monde virtuel et de monde réel qui se superposent et se confondent. Surtout les garçons qui, séduits par les jeux-vidéo et les filles désinvoltes, n’ont plus clairement la limite entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Sexuellement matures, ils sont souvent immatures mentalement, et mettent en route des situations qu’ensuite ils ne savent pas contrôler. Surtout dans le domaine des sentiments ».

 

Et quand on oppose un refus à leurs désirs, ils n’ont pas les instruments pour l’accepter.

« Heureusement la frustration ne devient presque jamais furie homicide. Mais, c’est vrai, il y a une très grande fragilité qui n’est pas reconnue ».

 

Ni même par les adultes ?

« Souvent on peut se demander où sont les adultes. Ils semblent aveugles face à leurs enfants. Les signes qu’un parent attentif peut repérer sont nombreux, mais ceux qui savent - et veulent - remplir le rôle d’éducateurs sont toujours plus rares, par exemple, en aidant les adolescents à décoder ce qui leur arrive, à refroidir certaines passions, à redimensionner les tragédies et leur faire comprendre que si une chose est ainsi maintenant, d’ici à six mois, elle apparaîtra au contraire dans une lumière toute différente. A l’inverse, souvent les jeunes sont livrés à eux-mêmes ».

 

C’est malheureusement justement ce qu’ils veulent : être laissés en paix, faire leurs expériences sans avoir les parents sur le dos.

« C’est vrai, mais l'adulte ne doit pas abdiquer son rôle, pour difficile et ingrat qu’il soit. Les garçons ne devraient pas vivre dans la solitude leurs échecs, qui peuvent être aussi très cuisants, comme nous le savons bien. L'adolescence est une époque de très grande fragilité : on a perdu l'identité infantile et l’identité adulte est toute à acquérir. Il faut pouvoir s’appuyer sur quelqu’un. Les garçons se sentent tout-puissants, même si en réalité ils sont très vulnérables, refusent les présences qui accueillent et soutiennent, ne se confient pas. C’est pourquoi les accueillir et les soutenir est très difficile, mais c’est la seule chose qui puisse les sauver ».

 

(La Stampa, 5/10/2002 Sezione : Cronache italiane p. 3 ;

interview de Marina Verna).

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