Ésotérisme

Ezra Pound et la Théosophie

 Par Monsieur l'abbé Francesco Ricossa

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°66

Un regard suffit. La noble figure du poète Ezra Pound impose le respect à quiconque en contemple les traits. Ses chaînes méritent davantage encore le respect. Le poète qui chanta la beauté de l’Italie du Moyen Âge et de la Renaissance, et qui condamna l’usure, l’homme qui resta fidèle tout en sachant que, humainement parlant, il allait au devant de la défaite, ne peut que susciter une instinctive admiration.

 

C’est précisément pour cela que j’ai pensé qu’il était de mon devoir de mettre en garde les catholiques fidèles à la tradition, afin que le respect pour l’homme ne se transforme pas en adhésion à la pensée d’Ezra Pound.

 

Le militant catholique doit être catholique : ni libéral, ni socialiste. Et si certains – en matière économique – sont tentés par les principes du libéralisme, d’autres n’évitent pas les erreurs du socialisme, même quand ils croient suivre une “troisième voie”, mais qui n’est pas celle indiquée par le magistère de l’Église (qui n’est pas la troisième, mais bien celle qui précède les deux autres). Parmi eux, très nombreux sont ceux qui se réfèrent explicitement ou implicitement, directement ou indirectement, à la pensée, ou au nom d’Ezra Pound. Ce n’est pas mon intention, ici, d’examiner cette pensée. Je me limiterai exclusivement à informer nos lecteurs sur les milieux dans lesquels cette pensée trouva son origine culturelle, de sorte que, à partir de la source on puisse mieux évaluer le cours d’eau auquel nous devrions – d’après certains – nous abreuver.

 

Dans ce but, me servira de guide le livre de Luca Gallese, Le origini del Fascismo di Ezra Pound (Edizioni Ares, Milano, 2005), qui peut être complété par Il Dio di Ezra Pound. Cattolicesimo & religioni del mistero (Edizioni Ares, Milano, 2011), d’Andrea Colombo. La maison d’éditions Ares est, comme l’on dit, “proche de l’Opus Dei”, et a une collection “poundienne”. Et les auteurs sont des admirateurs d’Ezra Pound, tant est si bien que l’ouvrage de Gallese s’honore d’une préface de Giano Accame, et celui de Colombo d’une introduction de Mary de Rachewiltz, la fille du poète. Concernant les deux volumes cités, particulièrement celui de Gallese, ils ne viennent donc ni de sources hostiles au catholicisme ni de sources hostiles à Pound. Pourtant, la dette culturelle que Pound a à l’égard du mouvement Théosophique du colonel Olcott et de Madame Blavatski, et donc avec le monde maçonnique et occultiste, est évidente. D’où le titre de notre article.

 

La religion de Pound

Ezra Pound n’a jamais été catholique. Né aux États-Unis, le 30 octobre 1885, dans une famille protestante (“une race de pionniers, puritains et quakers” COLOMBO, p. 17), mère presbytérienne, père quaker pour des motifs sociaux actif dans l’église baptiste (p. 127), Pound mourut à Venise le 1er novembre 1972 sans adhérer à aucune confession religieuse, même s’il se considérait confucéen. Sa fille témoigne : “je ne l’ai jamais vu faire le signe de croix” (COLOMBO, p. 121). Le livre de Colombo insiste beaucoup sur les points de contact entre Pound et le catholicisme, mais malgré tous ses efforts il doit conclure : “en prenant en considération l’hypothèse d’un Pound ‘catholique’ il faut préciser que le poète est plus attiré par les éléments esthétiques, philosophiques et de politique sociale du christianisme, que par le message religieux en soi” (p. 119).

 

Pound en Angleterre (1908-1920)

C’est sur la période que Pound passe en Angleterre – de 1908 à 1920 – que se concentrent les recherches de Gallesi. C’est là, dans la mouvance de la revue The New Age que Pound adhère aux théories économiques du guild socialism (socialisme des guildes) du directeur A. R. Orage, et ensuite au Social Credit du major C. H. Douglas. Pound lui-même reconnut dans la pensée de Proudhon, Orage et Douglas les traditions qui ont le plus contribué à sa formation (GALLESI, p. 28). Pound arrive à Londres en 1908 avec des lettres de présentation “fournies par son amie Katherine Ruth Heyman, pianiste et passionnée d’occultisme” et désire connaître celui qu’il considère comme le plus grand poète vivant, William Butler Yeats, comme il arriva l’année suivante (p. 29). Demetres Tryphonopoulos (Pound e l’occulto. Le radici esoteriche dei Cantos. Mediterranee, 1998) fait remonter (pp. 83 ss) l’intérêt de Pound pour l’occulte à 1903- 1904, quand le très jeune poète rencontra sa “Béatrice” en la personne précisément de la musicienne Katherine Ruth Heyman (1874- 1944), fille du violoniste juif Arnold Heyman et d’une mère chrétienne. K. Ruth Heyman était théosophe, astrologue, occultiste, passionnée de Zen et Yi Jing, et “grande prêtresse du culte de Scriabine”, c’est-à-dire du compositeur russe Alexandre Scriabine (1872-1915), autre adepte des théories de Madame Blavatski. Déjà aux USA, donc, Pound se passionna pour un monde qu’il fréquenta ensuite de près à Londres.

 

Yeats et les deux Shakespear

Pound veut connaître William Butler Yeats (1865-1939) : mais Yeats n’était pas seulement “le plus grand poète vivant” et futur prix Nobel, chantre du nationalisme irlandais et des mythes celtiques. Yeats, qui en 1888 avait adhéré à la Société Théosophique, était aussi, au moins depuis 1890, un adepte de l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée (The Hermetic Order of the Golden Dawn) où le mage Aleister Crowley fut initié en 1898. En 1900, Yeats était Magister Templi de la Golden Dawn avec pour nom d’initié Frater D.E.D.I. (Dæmon est Deus Inversus) : tout un programme ! Yeats ne fut pas, pour Pound, une connaissance superficielle ou passagère. Pound est introduit auprès d’Yeats par Olivia Shakespear (1863-1938, née Tucker), qui avait été l’amante d’Yeats et qui pour Pound était “la femme la plus fascinante de Londres”. Olivia aussi est une occultiste initiée à la Golden Dawn, et deviendra la belle-mère de Pound, puisque le jeune américain épousa sa fille Dorothy (elle aussi passionnée de chiromancie et d’astrologie). Après leur rencontre en Angleterre en 1909, Yeats et Pound nouèrent toujours plus une amitié qui culmina dans les années 1913-1916, au cours desquelles les deux poètes vécurent ensemble à Stone Cottage. Nous savons que Pound ne partageait pas les pratiques théurgiques d’Yeats ; mais il est difficile de penser qu’une si étroite proximité n’ait pas eu une profonde influence sur Pound.

 

Les deux Bergson

Avec Moina Bergson, sœur du très célèbre philosophe Henri Bergson, nous restons dans la mouvance de la Golden Dawn. Plus encore, dans le cœur de cette société magique et ésotérique. Mina Bergson (1865-1928), dite Moina, fut en effet initiée à la Golden Dawn en 1888 et en épousa l’un des fondateurs, le franc-maçon rosecroix Samuel Liddell “McGregor” Mathers (1854-1918) en 1890, devenant Moina Mathers. Moina était une artiste et une actrice, mais aussi une magicienne, au point d’être suspectée de sortilèges ad mortem contre des collègues. Plus prosaïquement, elle se travestissait en prêtresse d’Isis pour les messes égyptiennes de son mari, auteur de l’œuvre La Cabale dévoilée. Moina et son frère philosophe appartenaient à la famille juive polonaise des Bereksohn (avant que le nom fût transformé en Bergson). Apparemment, rien de commun entre la vie de la sœur et celle du frère Henri Bergson (1859-1941), l’austère philosophe de l’“évolution créatrice” et de l’“élan vital” qui déclara sa conversion au catholicisme (en version moderniste) renonçant au baptême uniquement par solidarité avec son peuple persécuté. Pourtant Gallesi (pp. 31- 34) voit qu’il y a quelque chose en commun. Et avec Pound aussi : puisque c’est leur ami commun Thomas Ernest Hulme (1883-1917) – commun à Bergson et à Pound – qui introduit Pound à la revue The New Age, qui lui fait connaître Orage, et lui inspire le nom de son mouvement littéraire, l’Imagisme. Hulme est bergsonien, et les théories du philosophe français “étaient très en vogue en ces années-là dans les milieux intellectuels, radicaux et ésotériques. (…) Et c’est encore à la philosophie bergsonienne, d’après G.D. H. Cole, que l’on doit l’inspiration de la naissance et la diffusion du féminisme, syndicalisme, unionisme industriel et socialisme des guildes”. Pound et Hulme fréquentaient la Quest Society de G. R. S. Mead (1863-1933), autre occultiste, chercheur passionné du gnosticisme, du néoplatonisme et de l’hermétisme, membre depuis 1884 de la Société Théosophique. Mead quitta la Société Théosophique, mais non ses théories, pour fonder précisément la Quest Society, qui réunissait notamment les deux prix Nobel, Tagore et Yeats, et le célèbre cabaliste Gershom Scholem (p. 36). Faisant la recension d’une conférence de Hulme à la Quest Society, Pound écrit : “L’introduction des esprits, des divinités tribales, fétiches, etc. dans les arts est donc un heureux présage… Nous nous retournons, nous les artistes, vers les puissances de l’air, vers les esprits qui étaient nos alliés, les esprits de nos aïeux. C’est à travers eux que nous avons gouverné et gouvernerons encore (…). La civilisation moderne a élevé une race avec des cervelles de lapin et nous, qui sommes les héritiers des sorciers et du vaudou, nous les artistes qui avons été depuis longtemps méprisés, nous allons prendre le pouvoir” (pp. 36-37).

 

A. R. Orage et le “Socialisme des Guildes”

La pensée économique d’Ezra Pound est redevable au “Guild Socialism” d’Orage, et au “Social Credit” de Douglas. La tribune de ces théories fut le journal The New Age. Essayons d’en savoir plus, en commençant par Alfred Richard Orage (1873-1934). En 1894, il devient socialiste, en adhérant au Parti Travailliste Indépendant. En 1896, il épouse Jean Walzer, grâce à qui il s’affilie à la Loge de Leeds de la Société Théosophique et se rapproche de la spiritualité hindoue : le poème épique Mahabharata devient pour lui “un des textes fondamentaux – avec l’œuvre de Platon et de Nietzsche – de toute sa vie” (GALLESI, p. 117). Au cours de ces mêmes années il se noue d’amitié avec A. J. Penty († 1937) et Holbroock Jackson, eux aussi théosophes et socialistes. Ils fondent tous les trois le Leeds Art Club, qui accueille en même temps la Fabian Society et la Société Théosophique (p. 77). C’est Jackson qui introduit Orage à la pensée de Nietzsche, tandis que Penty rêve d’un retour aux Guildes et aux corporations médiévales, qui intéressent les Théosophes (et les francs-maçons, qui se disent les héritiers des anciennes corporations) (pp. 7 et 118). En 1906, à Londres, Penty et Orage fondent la Guild Restoration League et en 1907, Orage fonde avec Jackson le Fabian Arts Group. C’est le moment où les deux nietzschéens, Jackson et Orage, reprennent le journal socialiste The New Age. Les financeurs sont l’écrivain George Bernard Shaw et le banquier Lewis Fallace, lui aussi affilié à la Société Théosophique. Il n’est pas seul : d’autres théosophes collaborent comme Florence Farr (1860-1917, adepte de la Golden Dawn depuis 1890 à la suite d’Yeats), P. D. Ouspensky (correspondant de la Russie et depuis 1915 disciple de Gurdjieff), L. Haden Guest, “Beatrice Hastings” (Emily Haig 1879-1943), amante de Modigliani et de Katherine Mansfield, mais aussi d’Orage, dont il dénoncera par la suite les pratiques de magie noire (pp. 128-129) et sa dépendance d’Aleister Crowley. La même Katherine Mansfield écrivit sur The New Age que pour elle Orage est celui qui lui “enseigna à écrire et à penser” et “lui montra ce qui devait se faire et ce qui devait être évité” (p. 161). K. Mansfield, elle aussi célèbre écrivain, connut Crowley – expérimentant ses drogues – comme l’atteste John Symonds (Aleister Crowley. La Bestia 666. Ed. Mediterranee, p. 258), mais, surtout, elle suivit le Mage Gurdjieff qui mourut en 1928 au Prieuré d’Avon, près de Fontainebleau, siège de son Institut pour le développement harmonieux de l’Homme en 1928. Orage également, après l’expérience de The New Age, devint pour longtemps disciple déclaré et enthousiaste de Gurdjieff (1872-1949), connu par le déjà cité Piotr D. Ouspensky (cf. Paul Beekman Taylor, Gurdjieff e Orage, Fratelli in Elisio, Edizioni Mediterranee), en déménageant exprès en France. “Pound avait une bonne opinion de Gurdjieff, qui deviendra le Maître spirituel d’Orage” (p. 129). Gianfranco De Turris, dans l’introduction italienne au livre de Taylor (p. 10), écrit : “Orage, à travers les théories du Crédit Social du Major Douglas, fut une espèce de charnière entre les idées économiques de Pound et l’ésotérisme de Gurdjieff. (…) Taylor démontre comment étaient très répandues dans ce milieu intellectuel la recherche d’une ‘troisième voie’ économique et la propension à l’ésotérisme…”. Ce n’est pas par hasard si, de nos jours encore, le journaliste et essayiste Maurizio Blondet, qui actualise la pensée de Pound, ne cache pas le rôle des écrits d’Ouspensky et Gurdjieff dans sa “conversion” (Gurgjieff e la luna). Ainsi, de la Théosophie à Gurdjieff, toute la vie et la pensée d’Orage passèrent sous l’étoile de l’ésotérisme et de l’occultisme. Pound collabora à la revue d’Orage, The New Age, pendant dix ans, de 1911 à 1921, y publiant près de trois-cents articles (p. 159).

 

C. H. Douglas et le Crédit Social

Clifford Hugh Douglas (1879-1952) est le principal représentant des théories économiques sur le “Crédit Social”, qui furent rendues publiques pour la première fois, en 1919, précisément sur la revue de A. R. Orage, The New Age. Tant Orage que Pound adhérèrent aux théories économiques du Major Douglas, que Pound rappellera à plusieurs reprises dans les Cantos. Mais dans la figure de Douglas voyaient-ils et admiraient-ils seulement l’économiste, ou plutôt le “réformateur religieux et politique” (p. 246) ? Le Major Douglas était aussi un occultiste. Demetres Tryphonopoulos écrit dans Pound e l’occulto. Le radici esoteriche dei Cantos (Ed. Mediterranee, 1998, introduction de Luca Gallesi) : “Même si Pound n’avait pas été intéressé, quelqu’un d’autre, dont le nom est étroitement lié à ceux de Pound et Orage, était attiré par la forme d’occultisme de Mitrinovic. Je me réfère au Major Douglas. Quand, au début des années Trente, Mitrinovic fonda le mouvement New Britain (“engagé pour une société fonctionnelle, guildes, crédit social, système d’assistance, une fédération européenne, le triple Commonwealth de Rudolph Steiner, et une restauration du Christianisme”), le Major Douglas était une des personnes impliquée” (p. 123, note 99). La référence concerne l’ésotériste bosniaque Demetrio Mitrinovic (1887-1953), lui aussi, entre autres, collaborateur de The New Age.

 

La Société Théosophique

Arrivés à ce point, il est nécessaire, pour qui n’a pas la moindre idée de ce qu’est la Société Théosophique que nous avons vu apparaître partout dans les milieux fréquentés par Pound, de dire deux mots sur elle. La Société Théosophique fut fondée à New York, en 1875, par dix-sept membres fondateurs, tous liés de quelque manière à la Franc-Maçonnerie et aux études ésotériques. Parmi eux, deux américains, le premier président de la Société, le colonel Henri Steel Olcott (1832-1907) et William Quan Judge (1851-1896), ainsi que la noble russe Helena Petrovna von Hahn, connue – par le nom de son mari – sous le nom de Madame Blavatsky (1831-1891). À la tête de la section ésotérique, succéda à Madame Blavatsky, en 1891, l’anglaise Annie Besant (1847-1933) qui, à la mort d’Olcott, devint seconde présidente de la Société. La “papesse” des Théosophes, Annie Besant, avait été membre de la Fabian Society, et est l’un des principaux représentants du mouvement féministe. Le président de la section allemande, Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de l’Anthroposophie, se sépara de la Société Théosophique. La Théosophie se réclame dans son nom à la philosophie néoplatonicienne et au gnosticisme, de même qu’aux antiques religions des mystères ; mais dès le début elle s’orienta vers les religions orientales, en répandant la passion pour l’Inde et le Tibet. Olcott et Blavatsky se dirent bouddhistes mais, comme le rappelle A. Besant, “Le lien d’union entre les membres de la Société Théosophique n’est pas une croyance commune, mais plutôt une commune recherche de la vérité” (on dirait le programme de la réunion ratzingérienne d’Assise ‘pèlerins de la vérité’ !). Dans la Théosophie, le rôle féminin et l’empreinte anglo-indienne sont importants. L’idée de fond est celle de l’unité ésotérique de toutes les religions, apanage des initiés. Cela, au moins, pour la façade. La réalité, on la trouve, par exemple, dans ces mots de Madame Blavatsky : “Le grand Trompeur” n’est pas le “tant calomnié Satan” mais “le Démiurge anthropomorphisé, le Créateur du Ciel et de la Terre” (cit. par Roberto Hack – le père théosophe de Margherita Hack – Le origine del movimento Teosofico, Trieste 1971, pp. 216-217).

 

Théosophie, Fascisme et Antifascisme

L’adhésion d’Ezra Pound au Fascisme fait suite à ses fréquentations des milieux théosophiques. À première vue, le soutien au Fascisme de la part de quelqu’un qui a fréquenté d’aussi près les milieux ésotériques pourrait sembler contradictoire.

 

Mussolini, en effet, soutint d’abord l’incompatibilité entre l’appartenance à la Franc-Maçonnerie et l’appartenance au Parti Socialiste. Par la suite, en 1923, le Grand Conseil du Fascisme – sous l’impulsion des Nationalistes – décréta l’incompatibilité entre l’appartenance à la Franc-Maçonnerie et l’appartenance au Parti Fasciste. En 1925, la loi sur les Associations (qui interdisait les sociétés secrètes) aboutit de fait à la dissolution des deux principales obédiences maçonniques : celle de Palazzo Giustiniani, qui organisa à l’étranger, spécialement en France, l’antifascisme et celle de Piazza del Gesù (qui déclara que le Fascisme, en réalisant ses propres fins, avait rendu inutile leur société). En Italie, la Maçonnerie ne put se réorganiser qu’à la chute du Fascisme, favorisée par les vainqueurs anglais et américains. Entre 1925 et 1926, il y eut quatre attentats à la vie de Mussolini : celui de Zaniboni, dans lequel fut impliqué le général franc-maçon Capello, celui de l’anthroposophe anglaise Violet Gibson, et ceux de Lucetti et Zamboni ; dans tous il y a une trace ésotérique et, il paraît que dans celui de V. Gibson fut impliqué l’ancien ministre anthroposophe, le Duc Giovanni Antonio Colonna di Cesarò (fils d’Emmelina Sonnino De Renzis, elle aussi théosophe, sœur de Sidney Sonnino, et membre du Groupe d’Ur d’Evola et Reghini). Colonna di Cesarò fut un des protagonistes de l’Aventin. Par ailleurs, des équipes fascistes frappèrent en 1925 l’homme politique antifasciste Giovanni Amendola – théosophe et franc-maçon – qui mourut l’année suivante suite aux coups reçus. Le gouvernement italien n’eut aucun respect pour le Mage Crowley quand, en 1923, il l’expulsa de Cefalù et le renvoya dans sa patrie, l’Angleterre, d’où la ‘papesse’ de la Théosophie, Annie Besant, attaquait le régime mussolinien ennemi de la démocratie. Pourtant, il existe aussi l’autre aspect, pour lequel je renvoie le lecteur à deux ouvrages significatifs : Massoneria, Fascismo e Chiesa Cattolica de Gianni Vannoni (Ed. Laterza, 1980) et Esoterismo e Fascismo, publié par Gianfranco de Turris (Ed. Mediterranee, 2006). L’historien de la Franc-Maçonnerie, Aldo Alessandro Mola, y énumère les noms de frères maçons qui furent aussi des partisans fascistes : Giacomo Acerbo, Michele Bianchi, Alessandro Dudan, Italo Balbo, Achille Starace, Giovanni Marinelli et probablement Emilio De Bono (qui se servit du maçon Dùmini pour le crime Matteotti), Cesare Rossi, Edmondo Rossoni, Roberto Farinacci, peut-être Dino Grandi (Vannoni en est certain, comme pour De Bono, Cesare Maria De Vecchi et Giuseppe Bottai), Massimo Rocca, Alberto Beneduce et alibi aliorum plurimorum. Tous ceux-ci restèrent – en sommeil – aux sommets du nouveau régime, pour ensuite choisir qui la chute du Duce, en 1943 (comme Grandi, De Bono, Marinelli, De Vecchi), qui l’aventure de la RSI, comme Farinacci. Et ne parlons pas des militaires… Parmi les syndicalistes révolutionnaires et les fiumani de D’Annunzio (y compris le Vate), les francs-maçons qui préparèrent soit le Fascisme soit l’antifascisme (tel Alceste De Ambris) furent très nombreux, ainsi que parmi les futuristes (dont le maçon théosophe pythagoricien Arturo Reghini, appartenant à l’O.T.O., ne fut pas le dernier). L’autodissolution des Loges maçonniques n’impliqua pas les clubs services, comme le Rotary, ni les Sociétés Théosophiques (jusqu’en 1939), ni l’Anthroposophie (jusqu’en 1941). La lutte contre la Maçonnerie fut donc superficielle, sans remonter aux principes, et ce, même dans le cas de l’ex-prêtre Giovanni Preziosi – le plus hostile à la Maçonnerie – qui faisait cependant collaborer à sa revue Vita italiana les ésotéristes René Guénon, Julius Evola, Massimo Scaligero (alias Antonio Massimo Sgabelloni, anthroposophe, disciple de Giovanni Colazza, qui fréquentait la même Loge théosophique qu’Amendola et Colonna di Cesarò) et Guido De Giorgio. L’antimaçonnisme de Preziosi ne peut donc être confondu avec celui des catholiques intégraux, comme Mgr Benigni, qui s’opposa toujours à tout type de secte et d’ésotérisme.

 

En guise de conclusion

Avec ce petit article, je n’entends certes pas rejoindre les geôliers d’Ezra Pound… Je considère cependant – comme il est dit au début – que le catholique militant ne doit pas se laisser entraîner par de dangereux syncrétismes doctrinaux. Il y en a qui pensent que les “libres penseurs” de Casa Pound (auxquels peut-être, comme disait le franc-maçon Reghini des autres maçons, il manque d’être libres et d’être penseurs) se glorifient abusivement du nom de Pound ; peut-être, au contraire, ne sont-ce pas eux qui se trompent sur ce point, mais les catholiques poundiens ! En matière sociale (et Pound n’aurait pas émis d’objection) une bonne formation de base peut se trouver dans les encycliques pontificales, comme – entre autres – Rerum novarum de Léon XIII et Quadragesimo anno de Pie XI ; pour qui en a les capacités et veut avoir une formation plus approfondie, l’Église indique la voie de saint Thomas : Ite ad Thomam. Gardons-nous au contraire des maîtres à penser qui se sont abreuvés aux sources enchanteresses du monde trouble des sectes initiatiques (qu’elles soient anglo-saxonnes – comme dans le cas présent – ou indigènes).

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