Spiritualité

 Par Monsieur l'abbé Ugolino Giugni

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°48

La parabole de l’enfant prodigue est peut-être l’une des plus belles de l’Évangile. Si cette “perle précieuse” n’a pas été perdue, c’est à l’évangéliste St Luc, qui plus que les autres nous montre la miséricorde du Seigneur, que nous le devons. Mon intention est d’en proposer aux lecteurs un petit commentaire inspiré des Pères de l’Église en empruntant surtout à St Ambroise de Milan. Cette parabole décrit admirablement l’histoire du péché et du retour à Dieu. En la commentant je transcrirai au fur et à mesure certains versets pour en expliquer ensuite la signification spirituelle.

 

La parabole dans l’Évangile

Un jour Jésus parlant en paraboles à ses disciples dit : « Un homme avait deux fils. Or le plus jeune des deux dit à son père : “Mon père, donnez-moi la portion de votre bien qui doit me revenir”. Et le père leur partagea son bien. Peu de jours après, le plus jeune fils ayant rassemblé tout ce qu’il avait, partit pour une région étrangère et lointaine, et il y dissipa son bien, en vivant dans la débauche. Après qu’il eut tout consumé, il survint une grande famine dans ce pays, et il commença à se trouver dans l’indigence. Il alla donc, et il s’attacha à un habitant de ce pays. Or celui-ci l’envoya à sa maison des champs pour paître les pourceaux. Il désirait se rassasier des cosses que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. Rentrant alors en lui-même il dit : Combien de mercenaires, dans la maison de mon père, ont du pain en abondance, et moi ici je meurs de faim! Je me lèverai, et j’irai à mon père, et je lui dirai : “Mon père, j’ai péché contre le Ciel et à vos yeux; je ne suis plus digne d’être appelé votre fils ; traitez-moi comme l’un de vos mercenaires”. Et se levant, il vint à son père, l’aperçut, s’attendrit, et accourant, tomba sur son cou et le baisa. Et le fils lui dit : “Mon père, j’ai péché contre le Ciel et à vos yeux, je ne suis plus digne d’être appelé votre fils”. Mais le père dit à ses serviteurs : “Apportez vite sa robe première, et l’en revêtez ; mettez un anneau à sa main et une chaussure à ses pieds ; amenez aussi le veau gras, et tuez-le ; mangeons et réjouissons-nous : car mon fils que voici était mort, et il revit ; il était perdu, et il est retrouvé”. Et ils commencèrent à faire grande chère.

 

Cependant son fils aîné était dans les champs ; et comme il revenait et approchait de la maison, il entendit une symphonie et des danses. Il appela donc un des serviteurs, et lui demanda ce que c’était. Le serviteur lui répondit : Votre frère est revenu, et votre père a tué le veau gras, parce qu’il a recouvré son fils sain et sauf. Il s’indigna, et il ne voulait pas entrer. Son père donc étant sorti se mit à le prier. Mais lui, répondant, dit à son père : “Voilà tant d’années que je vous sers, et jamais je n’ai manqué à vos commandements, et jamais vous ne m’avez donné un chevreau pour faire bonne chère avec mes amis ; mais après que cet autre fils, qui a dévoré son bien avec des femmes perdues, est revenu, vous avez tué pour lui le veau gras”. Alors le père lui dit : “Mon fils, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi ; mais il fallait faire un festin et se réjouir, parce que ton frère était mort, et il revit ; il était perdu, et il est retrouvé”» (Luc XV, 11-32).

 

Commentaire

Un homme avait deux fils…

 

Un jour, deux ermites, parlaient ensemble du début de cette parabole. “Mon père, dit le plus jeune, j’admire cette parabole, mais il me semble y voir une lacune”. “Laquelle, mon fils ?” - “Il y manque la Mère…” “La mère devait être morte, mon fils - reprit le plus âgé - Si elle avait été en vie, peut-être que le pauvre garçon ne serait pas parti…”.

 

Oui probablement ce fils devait être orphelin de mère, parce qu’autrement son affection envers elle l’aurait retenu de partir, puisqu’en général une mère du fait de sa bonté et de sa tendresse, a toujours une entrée particulière dans le cœur de son fils.

 

Le père est, indubitablement, la figure de Dieu qui a deux peuples ; le fils aîné est celui qui demeure dans le culte du Dieu unique (le peuple juif), l’autre le plus jeune est celui qui quitte la maison du Père et Dieu pour aller adorer les idoles (les gentils).

 

Le plus jeune… Donc le moins expérimenté ; il n’est pas satisfait du bien qu’il possède et ne sait pas l’apprécier parce qu’à ses yeux tout lui semble dû. Nous aussi souvent, dans la vie spirituelle, nous ne savons pas apprécier les grâces que Dieu nous donne de manière habituelle, parce que cela nous semble quelque chose de “normal, de dû” et nous n’en comprenons la valeur que quand… nous les avons perdues.

 

“Mon père, donnez-moi la portion de votre bien qui doit me revenir”. Il demande au père le tiers des biens, selon la loi mosaïque (Deut. XXI, 17), mais pour l’exiger il fallait normalement que le père fût mort. Ce jeune homme, en un certain sens, signe un effet ‘à se payer après avoir hérité de son père’, comme font beaucoup aujourd’hui…

 

Et le père leur partagea son bien. Le père représente Dieu, lequel met le libre-arbitre entre les mains de tout homme arrivé à l’âge de raison. Dieu fait-Il mal de nous faire libres ? Non ! Il veut ennoblir notre obéissance avec la possibilité de notre révolte. “Dieu a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu voudras. Devant l’homme sont la vie et la mort” (Eccli. XV, 17-18). St Ambroise dit : « Vous voyez que le patrimoine divin se donne à ceux qui demandent. Et ne croyez pas que le père soit en faute pour avoir donné au plus jeune : il n’y a pas de bas-âge pour le Royaume de Dieu, et la foi ne sent pas le poids des ans. En tout cas celui qui a demandé s’est jugé capable ; et plût à Dieu qu’il ne se fût pas éloigné de son père ! il n’aurait pas éprouvé les inconvénients de son âge ».

Peu de jours après, le plus jeune fils ayant rassemblé tout ce qu’il avait, partit pour une région étrangère et lointaine. Quelle hâte ! Le sol paternel lui brûlait sous les pieds. Il partit pour un pays lointain parce qu’il avait honte de faire le mal sous les yeux de son père. St Jean Chrysostome commente : “il ne s’éloigna point de Dieu, qui est partout, par la distance des lieux, mais par le cœur ; car le pécheur fuit Dieu et se tient loin de lui”. Pour St Augustin la région lointaine est l’oubli de Dieu de la part du pécheur. St Ambroise : «Qu’y a- -il de plus éloigné que de se quitter soi-même, que d’être séparé non par les espaces, mais par les mœurs, de différer par les goûts, non par les pays, et, les excès du monde interposant leurs flots, d’être distant par la conduite… Car quiconque se sépare du Christ s’exile de la patrie, est citoyen du monde. (…) Donc celui-là, vivant dans la débauche, a gaspillé tous les ornements de sa nature : alors vous qui avez reçu l’image de Dieu, qui portez sa ressemblance, gardez-vous de la détruire par une difformité déraisonnable. Vous êtes l’ouvrage de Dieu, ne dites pas au bois [ou à toute autre créature…] : Mon père, c’est toi ; ne prenez pas la ressemblance du bois, puisqu’il est écrit : “Que ceux qui font les (idoles) leur deviennent semblables”». Nous pouvons actualiser cette scène terrible. Voici un jeune homme, fils de famille aisée qui habite dans une petite localité de campagne. Là il a tout ; mais au lieu de distractions saines il pense à des paradis artificiels, les drogues, les plaisirs… Ça ne lui suffit pas de jouer au foot ou au tennis. Il ne veut pas rester à moisir dans le sauvage bourg natal… Non, non ! Il a besoin de voir les grandes villes avec leurs palais, leurs théâtres, leurs bars, leurs lèvres peintes, leurs orchestres sauvages et leur bals plus sauvages encore. Le pain de la maison, sous les yeux de Dieu et des parents, est trop sain et trop bon… Le jeune fils est un heureux (rien ne lui manque !) mais un heureux qui s’ennuie et veut renouveler l’expérience de tous les dévoyés ; ivresse qui passe comme un éclair et dégoût qui dure et tourmente.

 

Et il y dissipa son bien, en vivant dans la débauche. Cet argent qu’il a en poche il le considère comme étant à lui, il pense ne pas devoir en rendre compte à personne, ses dépenses ne sont pas bonnes, ne sont pas pures. Il vécut de manière luxurieuse dit le texte latin, c’est-à-dire en brûlant la chandelle par les deux bouts en dépensant en plaisirs malhonnêtes et en vivant paresseusement au-dessus de ses moyens : une vie “pleine à l’extérieur”, mais absolument “vide à l’intérieur”, riche extérieurement donc, mais pauvre intérieurement. Les amis qu’il trouve ne sont pas ses amis à lui, mais les amis de son argent et de ses vices ; ils lui tourneront le dos quand il n’aura plus d’argent et ne pourra plus leur payer de réjouissances. Ainsi fait le pécheur : il gaspille les biens de Dieu et sa grâce, le diable qui le tente n’est pas un véritable ami… mais un exploiteur indigne et ingrat.

 

Après qu’il eût tout consumé, il survint une grande famine dans ce pays, et il commença à se trouver dans l’indigence. Le symbolisme est profond ! Après la faute, arrive le vide du cœur avec le vide des poches. Il faut que l’épreuve, l’indigence et la douleur labourent son cœur pour que dans ces sillons profonds puisse naître et porter du fruit le germe du repentir. La faim est l’absence des paroles de vérité dit St Thomas. Et St Ambroise commente : « Qui s’écarte de la Parole de Dieu est affamé, puisque l’on ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu (Lc IV, 4). S’écartant de la source on a soif, s’écartant du trésor on est pauvre, s’écartant de la sagesse on est stupide, s’écartant de la vertu on se détruit. Il était donc juste qu’il vînt à manquer, ayant délaissé les trésors de la sagesse et de la science de Dieu et la profondeur des richesses célestes. Il en vint donc à manquer et à sentir la faim, parce que rien ne suffit à la volupté prodigue. On éprouve toujours la faim quand on ne sait se combler des aliments éternels ».

Il alla donc, et il s’attacha à un habitant de ce pays. Or celui-ci l’envoya à sa maison des champs pour paître les pourceaux. Selon St Ambroise cet “habitant de ce pays” (éloigné du royaume du Père, et où l’on vit dans la débauche) n’est autre que le prince de ce monde (le diable) au service duquel se met le pécheur. Il s’agit d’un maître cruel et mauvais qui l’envoie faire paître les porcs, c’est-à-dire tous les esprits immondes et de péché qui obéissent au diable. Pour reprendre l’exemple précédent du jeune homme de la campagne, voici que celui qui désirait une vie indépendante se retrouve serviteur d’un mauvais maître. Il désirait la grande ville et détestait la maison paternelle dans le petit centre rural et le voilà envoyé à nouveau dans les champs (non plus les siens, maintenant), pour faire un métier humiliant, spécialement pour un juif qui considère les porcs comme des animaux immondes dont il n’est pas permis de manger la viande. Comme finit mal et dans l’ombre l’aventure rêvée… Partir vers les plaisirs et les folies pour finir gardien de porcs…! Hélas ce passage de la parabole est vérité de tous les jours pour beaucoup d’hommes. Qui vit sans se connaître est la proie d’illusions. Il rêve à l’ivresse et trouve le vide infini.

 

Il désirait se rassasier des cosses que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. Il ne désire donc plus les aliments exquis des banquets, que son argent pouvait lui procurer peu de temps avant… mais il éprouve la nécessité de “se rassasier” avec un aliment qui en Orient ne se donne qu’aux animaux et qui n’est destiné aux hommes qu’en cas de disette. St Ambroise : « Les débauchés n’ont d’autre souci que de se garnir le ventre ; “leur ventre étant leur Dieu” (Phil. III, 19). Et quelle nourriture convient mieux à de tels hommes que celle qui est, comme le gland, creuse au-dedans, molle au-dehors, faite non pour alimenter, mais pour gaver le corps, plus pesante qu’utile ? Il en est qui voient dans les porcs les troupes des démons, dans les glands la chétive vertu des hommes vains et le verbiage de leurs discours qui ne peuvent être d’aucun profit : par une vaine séduction de philosophie et par le tintamarre sonore de leur faconde ils font montre de plus de brillant que d’utilité quelconque. Mais de tels agréments ne sauraient durer : aussi personne ne les lui donnait ».

 

Personne ne lui en donnait. Et alors il vole, touchant ainsi le fond de la misère… de fils de son père à … voleur ; même si c’est par nécessité. “Il chercha à être heureux et finit avec la faim; il chercha à briller et finit porcher ; il chercha ce qui n’était pas à lui et finit par voler la nourriture des bêtes, puisque les hommes affamés eux-aussi ne lui en donnaient pas. Oh maison paternelle…”. Quand le diable s’empare de quelqu’un il ne lui procure plus l’abondance parce qu’il sait que désormais il est mort (spirituellement)…

 

Rentrant alors en lui-même il dit : Combien de mercenaires, dans la maison de mon père, ont du pain en abondance, et moi ici je meurs de faim ! Là se produit la conversion et nous en voyons toute la psychologie. Celui qui s’éloigne de Dieu, s’éloigne de lui-même ; et retourner à Dieu signifie donc rentrer en soi-même. Comment ai-je pu faire ce que j’ai fait ? Pourquoi la passion en moi a-t-elle été plus forte que la raison ? Les plus simples parmi les fidèles à Dieu (les mercenaires dans la maison de mon père) ont en abondance le pain de la paix, le pain de la foi, le pain de l’Eucharistie, et moi au contraire je meurs de faim! J’ai cherché à rassasier tous mes désirs… et j’ai fini par avoir faim, par n’avoir même plus le nécessaire ! Comme j’allais mieux, quand je croyais aller plus mal… La paix du cœur, la conscience du devoir bien fait est quelque chose qui n’a pas de prix…

 

St Ambroise : “Il existe aussi des mercenaires qui sont engagés pour la vigne (…) à qui l’on dit : Venez, je ferai de vous des pêcheurs d’hommes (Matth. IV, 19). Ceux-là ont en abondance non les glands, mais les pains. O Seigneur Jésus, si vous nous ôtiez les glands et nous donniez les pains ! car vous êtes l’économe dans la maison du Père ; oh! si vous daigniez nous engager comme mercenaires, même si nous venons sur le tard! car vous engagez même à la onzième heure, et vous daignez payer le même salaire : même salaire de vie, non de gloire ; car ce n’est pas à tous qu’est réservée la couronne de justice, mais à celui qui peut dire : J’ai combattu le bon combat (II Tim. IV, 7), comme dit St Paul. “Je n’ai pas cru - poursuit le saint évêque de Milan - devoir me taire sur ce point, parce que certains, je le sais, disent qu’ils réservent jusqu’à leur mort la grâce… ou la pénitence. D’abord comment savez-vous si c’est la nuit prochaine qu’on vous demandera votre âme ? Et puis, pourquoi penser que n’ayant rien fait tout vous sera donné ?”.

 

Je me lèverai, et j’irai à mon père, et je lui dirai : “Mon père, j’ai péché contre le Ciel et à vos yeux; je ne suis plus digne d’être appelé votre fils ; traitez-moi comme l’un de vos mercenaires”. Et se levant, il vint à son père. Cet état ne peut plus durer davantage : je ne suis pas fait pour le métier de porcher. Je changerai et j’irai vers mon père, lequel, après tout, reste toujours mon père. St Augustin : “Je me lèverai, car il était couché (à cause du péché)…; j’irai, car il était loin ; à mon Père, car il était au service du maître des pourceaux”.

 

Et se levant, il vint à son père. Voilà un propos effectif qui est suivi de l’exécution loyale. La pire tentation est celle de remettre à demain la conversion. St Augustin (qui s’y entendait !), dit que le “demain, demain, cras cras, est la parole des corbeaux qui se nourrissent des charognes”.

 

Si en lisant ces mots vous vous sentez être un fils dévoyé, rentrez en vous-même et revenez aussitôt à Dieu avec les moyens que je vous ai indiqués. Ce sera le meilleur fruit de la lecture de ces pages.

 

Qu’afin de vous décider au grand pas l’accueil du Père au prodigue qui revient vous stimule. Et se levant, il vint à son père, l’aperçut, s’attendrit, et accourant, tomba sur son cou et le baisa. Et le fils lui dit : “Mon père, j’ai péché contre le Ciel et à vos yeux, je ne suis plus digne d’être appelé votre fils”. Mais le père dit à ses serviteurs : “Apportez vite sa robe première, et l’en revêtez ; mettez un anneau à sa main et une chaussure à ses pieds ; amenez aussi le veau gras, et tuez-le ; mangeons et réjouissons-nous : car mon fils que voici était mort, et il revit ; il était perdu, et il est retrouvé”. St Ambroise : « Le Père se réconcilie volontiers, lorsqu’on l’implore avec instance. Alors apprenons avec quelle supplication il faut aborder le Père ! Père – dit le fils : quelle miséricorde, quelle tendresse, chez celui qui, même offensé, ne refuse pas de s’entendre donner le nom de Père ! Père, dit-il, j’ai péché contre le ciel et à votre face. Tel est le premier aveu, à l’auteur de la nature, au maître de la miséricorde, au juge de la faute. Mais bien qu’Il connaisse tout, Dieu cependant attend l’expression de notre aveu ; car c’est par la bouche que se fait la confession en vue du salut (Rom. X, 10), attendu qu’on allège le poids de son égarement quand on se charge soi-même ; et c’est couper court à l’animosité de l’accusation que prévenir l’accusateur en avouant : car le juste, dès le début de son discours, est son propre accusateur. D’autre part, il serait vain de vouloir dissimuler à Celui que vous ne tromperez sur rien ; et vous ne risquez rien à dénoncer ce que vous savez être déjà connu. Avouez plutôt, afin que pour vous intervienne le Christ, que nous avons pour avocat auprès du Père ; [afin] que l’Église prie pour vous (…). Croyez, car Il est vérité ; soyez en repos, car Il est force. Il a sujet d’intervenir pour vous, afin de n’être pas inutilement mort pour vous. Le Père aussi a sujet de pardonner, car ce que veut le Fils, le Père le veut.

 

J’ai péché contre le Ciel et à votre face. Ce n’est assurément pas pour mentionner un élément, mais pour signifier que le péché de l’âme diminue les dons célestes de l’Esprit, ou qu’il n’eût pas fallu se détourner du sein de cette mère, Jérusalem, qui est au ciel.

 

Je ne suis plus digne d’être appelé votre fils : car le déchu ne doit pas s’exalter, afin de pouvoir être relevé grâce à son humilité.

 

Traitez-moi comme un de vos mercenaires : il sait qu’il y a une différence entre les fils, les amis, les mercenaires, les esclaves : on est fils par le baptême, ami par la vertu, mercenaire par le travail, esclave par la crainte. Mais les esclaves mêmes et les mercenaires deviennent amis, ainsi qu’il est écrit : Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande ; je ne vous appelle plus serviteurs (Jn XV, 14).

 

Ainsi se parlait-il ; mais ce n’est pas assez de parler, si vous ne venez au Père. Où le chercher, où le trouver ? Levez-vous d’abord : j’entends vous qui jusqu’ici étiez assis et endormis ; aussi l’Apôtre dit-il : Debout, vous qui dormez, et levez-vous d’entre les morts (Eph. V, 14). L’iniquité est assise sur un talent de plomb; mais il est dit à Moïse : Pour toi, sois debout ici (Deut. V, 13) : le Christ a choisi ceux qui sont debout. Debout donc, courez à l’Église : là est le Père, là est le Fils, là est l’Esprit Saint.

 

A votre rencontre vient Celui qui vous entend converser dans le secret de votre âme ; et quand vous êtes encore loin, Il vous voit et accourt. Il voit dans votre cœur ; Il accourt, pour que nul ne vous retarde ; Il embrasse aussi. Sa rencontre, c’est sa prescience ; son embrassement, c’est sa clémence, et les démonstrations de son amour paternel. Il se jette à votre cou pour vous relever gisant, et, chargé de péchés et tourné vers la terre, vous retourner vers le ciel pour y chercher votre auteur. Le Christ se jette à votre cou, pour dégager votre nuque du joug de l’esclavage et suspendre à votre cou son joug suave. Ne vous semble-t-il pas s’être jeté au cou de Jean, lorsque Jean reposait sur la poitrine de Jésus, la tête renversée en arrière ? Aussi a-t-il vu le Verbe chez Dieu, étant dressé vers les hauteurs. Il se jette à votre cou, lorsqu’Il dit : Venez à moi, vous qui peinez, et je vous réconforterai ; prenez mon joug sur vous (Matth. XI, 28). Telle est la manière dont Il vous étreint, si vous vous convertissez.

 

Et Il fait apporter robe, anneau, chaussures. La robe est le vêtement de la sagesse : les Apôtres en couvrent la nudité du corps ; chacun s’en enveloppe. Et ils reçoivent la robe pour revêtir la faiblesse de leur corps de la force de la sagesse spirituelle. De la sagesse en effet il est dit : elle lavera dans le vin sa robe (Gen. XLIX, 11). La robe donc est l’habillement spirituel et le vêtement des noces. L’anneau est-il autre chose que le sceau d’une foi sincère et l’empreinte de la vérité ? Quant à la chaussure, c’est la prédication de l’Évangile. (…) La préparation de l’Évangile, qui envoie à la course aux biens célestes ceux qu’il a préparés, c’est de ne pas marcher selon la chair, mais selon l’Esprit.

 

On tue encore le veau gras : ainsi, rendu par la grâce du sacrement à la communion aux mystères, on pourra se nourrir de la chair du Seigneur, riche de vertu spirituelle. Nul ne peut en effet, s’il ne craint Dieu, ce qui est le commencement de la sagesse, s’il n’a gardé ou recouvré le sceau de l’Esprit, s’il n’a confessé, le Seigneur, prendre part aux mystères célestes. Quant à l’anneau, l’avoir c’est avoir et le Père et le Fils et l’Esprit Saint, car Dieu a mis sa marque, Lui dont le Christ est l’image, et Il a déposé comme gage l’Esprit dans nos cœurs, pour nous faire savoir que telle est l’empreinte de cet anneau qui est mis à la main, par qui sont marqués l’intime de nos cœurs et le ministère de nos actions ».

La morale de la parabole

Jésus Lui-même fait l’application de la parabole par ces mots : mangeons et réjouissons-nous : car mon fils que voici était mort, et il revit ; il était perdu, et il est retrouvé. - En vérité je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur faisant pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence. Le Père se réjouit parce qu’il a retrouvé son fils qui était perdu ; Dieu ne cesse jamais d’aimer ses créatures, Il les attend avec une infinie miséricorde jusqu’à ce que, contrites, elles reviennent à Lui. St Ambroise commente : “le Père prend sa joie au retour du pécheur ; plus haut le Fils prend sa joie à la brebis retrouvée : vous reconnaissez ainsi que le Père et le Fils n’ont qu’une même joie, qu’une même activité pour fonder l’Église (…). Mais cela est aussi utile pour nous encourager au bien, si chacun de nous croit que sa conversion fera plaisir aux armées des Anges, dont on doit ou désirer ardemment la protection ou craindre la disgrâce. Toi aussi alors sois motif de joie pour les Anges, et qu’ils se réjouissent pour ton retour”.

 

Enfin écoutons St Grégoire le Grand: « Je vous dis de même qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur faisant pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence (Lc XV, 7). Nous devons considérer, mes frères, pourquoi le Seigneur proclame que dans le ciel il y a plus de joie pour les pécheurs convertis que pour les justes qui le sont toujours restés. N’est-ce peut-être pas ce que nous-mêmes voyons et expérimentons chaque jour ? Qui plus est ceux qui savent ne pas être accablés de péchés, restent certainement dans la voie de la justice, ne commettent rien qui ne soit pas permis, mais n’aspirent pas avec désir à la patrie céleste et s’adonnent sans frein à l’usage des choses permises, se souvenant de n’avoir rien commis qui ne soit pas permis. Et qui plus est ils sont paresseux dans l’exercice du bien, trop certains qu’ils sont de n’avoir jamais commis le mal.

 

Au contraire, souvent ceux qui se souviennent avoir commis quelque chose de grave, aiguillonnés par leur douleur brûlent d’amour de Dieu, s’exercent à de grandes vertus, ambitionnent les âpretés de la sainte bataille, abandonnent tout ce qui est mondain, fuient les honneurs, se réjouissent des mépris, brûlent de désir en aspirant à la patrie céleste. Se souvenant de s’être éloignés de Dieu, ils cherchent à compenser les dommages précédents par des gains suivants. Donc, la joie est plus grande au ciel pour un pécheur converti, que pour un juste qui l’est toujours resté, parce que de la même façon le général à la bataille aime davantage le soldat qui, revenu après la fuite, attaque avec courage l’ennemi, plutôt que celui qui n’a jamais tourné le dos, mais n’a jamais agi en brave. Ainsi l’agriculteur aime plus la terre qui, libérée des épines, produit des moissons abondantes, que celle qui ne fut jamais recouverte d’épines, mais ne fut jamais vraiment fertile. (…) On peut en déduire quelle joie cause à Dieu le juste qui pleure ses faiblesses humblement, si donne tant de joie au ciel l’injuste ou le pécheur qui a commis le mal et le condamne par sa pénitence ».

 

Cette parabole est précisément l’histoire de chacun de nous. Probablement nous avons tous été à un moment de notre vie le “fils prodigue” qui s’est éloigné de Dieu par le péché. Mais Dieu le Père n’a pas cessé de nous aimer, Il a attendu avec patience le moment de pouvoir exercer son infinie miséricorde (son cœur d’une bonté infinie se penche sur notre misère naturelle) quand, touchés par sa grâce et rentrés en nous-mêmes, est arrivé le moment du pardon. Par le sacrement de la confession Dieu nous a donné son pardon absolu, complet, sans réserve, quand nous sommes tombés à genoux devant le ministre de Dieu, comme le fils devant son Père, et nous avons proféré notre “peccavi”! Il nous a relevés, il ne nous a pas traités de serviteurs ou d’esclaves comme nous le méritions (seul le diable est un mauvais maître…) mais nous a rétablis dans la possession complète de tous les biens qui par droit nous revenaient, en tant que fils d’un tel Père. Ô bonté infinie de Dieu. Misericordias Domini in æternum cantabo (Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur) (Ps. 88) ! Merci Seigneur Jésus de nous avoir tant aimés, de nous avoir tant pardonné ! Ô Dieu le Père qui attendez et accueillez l’enfant prodigue faites “que le Christ habite par la foi dans nos cœurs, et qu’enracinés et fondés dans la charité, nous puissions comprendre avec tous les saints, quelle est la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur, et connaître aussi la charité du Christ [qui est le Sacré-cœur], qui surpasse toute science, afin que nous soyons remplis de toute la plénitude de Dieu” (cf. Eph. III, 17-19).

Bibliographie

- SAINT AMBROISE DE MILAN, Traité sur l’Évangile de S. Luc, II, livres VII-X, 45 Sources Chrétiennes N° 52, Ed. du Cerf, Paris 1958.

- SAINT THOMAS D’AQUIN, La Chaîne d’Or, tome 6, Paris 1855.

- SAINT GREGOIRE LE GRAND, Omelia XXXIV, 4, 5, III dom. Dopo la Pentecoste. In Omilie sui Vangeli, UTET, Torino 1968.

- DOMENICO BERTETTO, Il mistero della Colpa, secondo S. Tommaso, Pia Soc. S. Paolo, Alba CN 1952.

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