Spiritualité

 Par Monsieur l'abbé Thomas Cazalas

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°42

 

Tout homme cherche à être heureux

Le Bon Dieu a doté notre âme de deux facultés : l’intelligence et la volonté. Ces deux facultés ont une inclination naturelle qui les fait tendre vers leur objet respectif d’une façon irrésistible, sans qu’il leur soit possible de s’en détourner. L’intelligence tend vers la vérité, le vrai ; elle ne peut concevoir ce qui est contradictoire. Dire que notre intelligence pourrait arriver à comprendre ce qui implique contradiction (comme le concept de cercle-carré) reviendrait à affirmer que l’œil puisse voir ce qui est dépourvu de couleur, ou l’oreille entendre ce qui ne produit aucun son ! Il en va de même pour notre volonté : comme l’œil ne peut voir que la couleur et l’oreille n’entendre que le son, ainsi notre volonté ne peut vouloir que le bien : le bien, c’est son objet.

 

Et pourtant David, inspiré par le Saint Esprit, est catégorique : “O enfants des hommes, dit-il, pourquoi aimez-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge ?” (Ps. 4, v. 3). Il y a donc des hommes qui “aiment”, qui “cherchent”, en un mot qui veulent ce qui est mal, “la vanité” et “le mensonge”. Comment cela est-il possible puisque leur volonté tend naturellement vers ce qui est bien ?

 

La raison en est simple. Si tous les hommes veulent et désirent le bien et qu’il ne s’est jamais vu quelqu’un qui désire le mal en tant que tel, cependant beaucoup estiment comme un bien ce qui n’est que faux bien, bien apparent et qui en réalité est un mal pour eux. Et cela s’explique facilement si l’on se rappelle que le mal absolu, dépourvu de tout bien, n’existe pas et ne peut pas exister : le mal par définition est la privation d’un bien dû à une chose (“privatio boni debiti”); et cette privation affecte donc un autre bien qui, lui, existe. Lucifer, par exemple, tout mauvais qu’il est, est bon et même meilleur que nous sous un certain aspect : il a une nature angélique. Sans ce bien, il ne pourrait exister et ne serait pas damné à cause de la malice de sa volonté.

 

Il est donc malheureusement bien facile pour l’intelligence de présenter à la volonté (qui se porte aveuglément sur le bien) un bien particulier. En effet, c’est la volonté qui fait porter l’attention de l’intelligence sur un bien particulier (pour éviter que son jugement ne condamne le mal qui y est conjoint) mais, dans l’élection de ce bien particulier, elle ne fait que suivre le dernier jugement pratique de l’intelligence.

 

C’est là le mystère du péché, “mysterium iniquitatis” (2 Thess. 2, vers. 7): celui qui pèche, et donc qui veut ce qui est mal, le fait cependant parce qu’il désire son propre bien et donc son propre bonheur ! Mais il met ce bonheur là où il n’est pas, dans l’obtention d’un bien apparent ou la libération d’un mal passager ; et pour arriver à sa fin, il détourne volontairement son attention du mal infiniment plus grand dans lequel il tombe !

 

Un exemple nous aidera à le faire comprendre : le malheureux qui a décidé de s’ôter la vie, ne veut en cela que son propre bonheur ; il ne désire pas le suicide en tant que tel (car sa volonté ne peut se porter sur un mal); mais il recherche la fin de ses souffrances. Pour ce faire, il refuse de réfléchir et de considérer que pour obtenir ce bien, il tombera dans un mal incomparablement plus grand : la révolte contre Dieu (qui lui a donné la vie), et l’enfer éternel. Tel fut le cas malheureusement de Judas. On ne peut arguer qu’il ne savait pas où était le bien : il avait entendu de la bouche même du Seigneur la parabole de l’enfant prodigue accueilli de nouveau dans la maison paternelle après l’avoir abandonnée ; et celle du bon pasteur qui va inlassablement à la recherche de la brebis égarée. Mais il détourna volontairement sa pensée du pardon qui lui était offert et il se persuada que le seul remède pour son âme désemparée était de mettre lui-même fin à ses souffrances en cette vie.

 

Bref, il est donc évident que la nature même de l’homme fait qu’il ne peut s’empêcher de rechercher son propre bonheur ; mais il n’en reste pas moins que beaucoup d’entre eux recherchent leur bonheur là où il ne peut être.

 

Où est donc le vrai bonheur ?

Bien souvent, les hommes en péchant détournent tellement leur intelligence de la vérité et par conséquent leur volonté du bien qu’ils tombent dans l’aveuglement et croient vraiment que le bonheur se trouve dans quelque bien terrestre. N’allons pas chercher bien loin pour en être convaincu : quand on parle aujourd’hui du bonheur de l’homme, on entend parler du bonheur temporel de la vie présente ; même parmi ceux qui se disent “catholiques”, n’en est-il pas plusieurs qui nient ou mettent en doute la Vie éternelle future ou qui pensent que la Religion est contraire au bonheur individuel de l’homme ?

 

“A les entendre, affirmait déjà Saint Alphonse il y a plus de deux siècles, parmi les enseignements de la Religion catholique, il en est plusieurs qui rendent la vie de l’homme malheureuse : tels seraient les préceptes auxquels nous sommes assujettis, la défense de satisfaire nos passions conformément à nos inclinations naturelles, la crainte du jugement de Dieu, les menaces des peines éternelles.”(Saint Alphonse de Liguori, Partie dogmatique, éd. Casterman, Tournai 1866, tome 1. ”Réflexions sur la vérité de la Révélation divine contre les principales objections des déistes”, p. 497).

 

Saint Alphonse, dans l’œuvre précitée, répond admirablement à ces incrédules et à ces soi-disant “catholiques” et montre, en faisant appel au bon sens et à l’expérience commune, que la religion n’est pas contraire au bonheur de l’homme mais qu’elle fait déjà son bonheur sur cette terre. Dans cet article, nous suivrons pas à pas son enseignement pour montrer l’absurdité des objections qui voudraient prouver que, tout au moins en ce monde, notre sainte Religion ne peut que nous rendre malheureux et tristes. Si Dieu veut, dans un prochain article, nous demanderons à un autre maître, Saint Thomas d’Aquin, de nous faire comprendre un peu quelle est la Béatitude que Dieu nous réserve dans la Vie future. Et ainsi, cette parole de l’Abbé Gaume nous paraîtra toujours plus vraie : “Pour rendre l’homme heureux pendant toute l’éternité, notre sainte Religion ne lui demande que la permission de le rendre heureux sur la terre”. (Catéchisme de persévérance. Abbé J. Gaume, éd. Gaume-frères, Paris 1843, Tome 8. p. 451).

 

Montrons donc en premier lieu avec l’aide de Saint Alphonse qu’on ne peut être heureux ici-bas qu’en aimant et servant Dieu. Le saint Docteur commence par un argument “ad hominem”: avant de daigner répondre aux objections des incrédules, semble-t-il dire, voyons quel est le fruit inévitable de l’athéisme :

 

L’incrédule ne peut jamais vivre heureux dans son incrédulité

Mais tout d’abord, existe-t-il de vrais incrédules qui soient tellement aveuglés par la malice de leur volonté au point qu’ils puissent dire : “Moi, je suis persuadé que Dieu n’existe pas”? Ces soi-disant incrédules ont-ils réussi à faire taire la voix de leur conscience qui leur crie : ”Et si Dieu existait, et si ton âme était immortelle, que t’arrivera-t-il ?”. Non, mais au fond d’eux-mêmes, ils comprennent (même s’ils ne se l’avouent pas) que reconnaître l’existence de Dieu, c’est reconnaître du même coup notre absolue dépendance à son égard, c’est devoir se soumettre à Ses commandements et ils ne peuvent s’y résoudre.

 

Saint Alphonse affirme sans hésiter que tout incroyant est tourmenté par le problème de l’existence de Dieu et de l’enfer : “Il ne suffira pas à l’incrédule de ne pas croire aux peines éternelles pour ne pas éprouver remords et craintes qui le tourmenteront dans son incrédulité même ; car il entendra sans cesse ce cri de la conscience : « Mais si ces peines sont réelles, qu’en sera-t-il de toi pour toute l’éternité ? ». Il ne lui suffira pas non plus, pour se tranquilliser, de dire avec assurance : « Mais moi, je ne veux croire à rien », car il entendra une voix lui répliquer intérieurement : « Mais si l’enfer existe réellement, qu’importe que tu ne veuilles pas y croire ? Que tu y croies ou que tu n’y croies pas, tu n’en seras pas moins damné ». C’est ainsi que cette crainte et cette inévitable incertitude suffiront déjà pour le maintenir dans une incessante agitation.... Hélas ! Tant que cet infortuné persistera dans son incrédulité, les remords et les craintes le feront vivre dans une agitation permanente, et finiront par le pousser à se livrer au désespoir et même à s’ôter volontairement la vie, ainsi qu’il est arrivé à plusieurs de ceux qui se vantent de ne croire à rien”. (op. cit. pp. 501-2)

 

Pour le saint Docteur, ce n’est donc pas la Religion qui enlève la paix aux âmes, mais tout au contraire le refus de celle-ci : notre pauvre monde moderne en est une preuve bien convaincante ! Bien plus, continue-t-il, dans les adversités de cette vie, cette agitation permanente ne fera que s’accroître : “Pauvres incrédules ! dans leurs adversités et leurs disgrâces, ils ne trouvent rien qui puisse les consoler. Représentons-nous un incrédule qui aurait été injustement dépouillé par les juges de tous ses biens, ou un malade qui est désespéré des médecins, ou bien encore un coupable qui est déjà condamné à mort. Eh bien ! je vous le demande, quelle pensée de consolation pourra soulager chacun de ses infortunés ? Trouvera-t-il peut-être un soulagement dans son incrédulité ? Ah! dans les grandes tribulations, l’incrédulité n’enlève point à ses partisans le chagrin qui les ronge : elle ne fait au contraire que l’aggraver, puisqu’elle les porte à croire qu’il n’y a point d’autre vie que celle-ci”. Il ne peut “trouver une consolation dans l’espoir d’aller jouir après la mort d’une éternelle félicité dans la vie future... Cette pensée... ne lui inspire, au contraire, que la crainte et l’horreur.” (op. cit. p. 503)

 

L’athée ne sera donc jamais heureux en cette vie : - ou le ver de la conscience le rongera continuellement en lui rappelant que s’il se trompe, si Dieu existe, il devra Lui rendre compte de l’usage qu’il a fait de sa vie ; - ou il sera désemparé dans les épreuves ne sachant où trouver appui et consolation.

 

Considérons maintenant les objections des athées. Ils affirment sans hésiter : “La Religion rend l’homme malheureux. Reconnaissez-le”. Et pourquoi donc? Pour eux, c’est évident : “Les préceptes que vous impose la Religion sont insupportables et la crainte des châtiments dont vous êtes menacés vous fait vivre dans une terreur continuelle”. Saint Alphonse montre que ces deux affirmations sont fausses.

 

Première objection : “les préceptes de la religion sont insupportables”.

Au moyen d’une argumentation simple, accessible à tous, notre Saint prouve : 1) que “notre bonheur naturel ne consiste pas dans les jouissances du corps, mais bien dans la tranquillité de l’âme, dès lors que celle-ci est dégagée du vice et des attaches déréglées”. 2) que cette tranquillité est le fruit de l’observation des préceptes donnés par notre sainte Religion.

 

1) Ici-bas en effet, n’est heureux que celui dont l’âme est d’accord avec Dieu, avec les hommes et avec soi-même : “Quand les organes du corps sont en harmonie, dit-il, le corps est sain et vigoureux; mais quand ces organes sont bouleversés, ils causent des maladies et des douleurs. La même chose se produit dans l’âme : si le désordre y règne par suite de quelque vice ou passion désordonnée, dont elle se laisse dominer, elle ne trouve point et ne trouvera jamais la paix véritable” (op. cit. p. 497). Que faire donc pour obtenir cette paix véritable ?

 

2) Il n’y a pas de secret, semble-il répondre : “Pour obtenir cette paix véritable, nous devons mettre notre âme d’accord avec Dieu, avec les hommes et nous-mêmes à l’aide des vertus chrétiennes : avec Dieu, par l’amour et par l’obéissance à tous Ses préceptes et conseils ; avec les hommes par la pratique de la charité et de la douceur ; avec nous-mêmes, par la mortification des passions et l’abnégation de l’amour-propre” (op. cit. p. 498). La conclusion du Saint est claire ; puisse-t-elle nous pousser toujours plus vers la vertu : “Ainsi, dit-il, nous serons plus ou moins heureux en cette vie, selon que nous pratiquerons plus ou moins toutes ces vertus. Persuadons-nous bien que, sans la vertu, il ne peut y avoir de véritable contentement” (op. cit. p. 498).

 

Non seulement le “véritable contentement” est indissociable de la vertu mais il est tout à fait indépendant de la présence ou de l’absence des biens terrestres : “Oh! Combien le bonheur d’un pauvre qui est vertueux surpasse celui de tant de riches et de puissants de la terre, qui, au sein de leur grandeur, sont harcelés de mille désirs qu’ils ne peuvent réaliser et par mille adversités qu’ils ne peuvent éviter ! L’expérience démontre à l’évidence que tout homme qui mène une vie vertueuse de quelque rang qu’il soit, vit heureux dans sa condition ; et que tout homme qui vit dans le vice, ne trouve point le bonheur dans toutes les richesses et tous les honneurs au milieu desquels il coule ses jours” (op. cit. p. 498).

 

“Vous faites appel à l’expérience, au bon sens, nous dira-t-on, mais justement le bon sens est contre vous, car ce qui exerce le plus grand empire sur l’homme, ce n’est pas la vertu mais les richesses. Et ceci est la preuve la plus indéniable que l’homme trouve son bonheur dans la possession des richesses”.

 

La réponse de Saint Thomas à cette objection (2a 2ae, q. 2, art. 1, ad 2um) doit être citée, surtout à l’heure actuelle où le choix du plus grand nombre fait fonction de magistère infaillible : “Si l’on s’en tient à la multitude des sots qui ne connaissent que les biens corporels pouvant être acquis à prix d’argent”, il est vrai que “toute chose dans le monde obéit à l’argent. Mais quand il s’agit d’apprécier les vrais biens de l’homme, ce n’est pas aux jugements des sots qu’il faut recourir mais à celui des sages ; comme on s’adresse à ceux qui ont bon goût, pour apprécier les saveurs”.

 

De la même manière, et il est important de le bien comprendre, si la plupart des hommes arrivent à penser que les préceptes de la Religion sont contraires au bonheur de l’homme, cela signifie seulement que la plupart des hommes ont laissé “appesantir leur cœur” (Ps. 4, v. 3) et sont devenus des sots, incapables d’apprécier leurs vrais biens, mais non pas qu’ils ont raison !

 

Saint Alphonse ne se contente pas, comme nous l’avons vu, de montrer que les préceptes de notre sainte Religion n’ont rien de contraire au bonheur de l’homme, mais il montre comment la vie de ceux qui refusent de s’y soumettre n’est qu’un “enfer anticipé”. Dans le texte qui suit, chaque parole semble pesée, on y sent l’âme d’un Saint, d’un médecin spirituel qui sait que la plus grande croix qui puisse être plantée dans le cœur de l’homme, c’est celle du péché : “Parmi ceux qui endurent un enfer anticipé, il ne faut pas seulement compter l’incrédule, mais encore tous ceux qui vivent dans la disgrâce de Dieu ; car les jouissances du péché sont des jouissances empoisonnées, qui laissent toujours après elles un arrière-goût d’amertume ; de plus, ces jouissances ne sont que momentanées, tandis que les peines et les chagrins sont incessants. C’est une illusion que de chercher la paix dans l’assouvissement des passions : plus on cherche à les satisfaire, plus on augmente son tourment”. Pour échapper à cet “enfer anticipé” et surtout à l’enfer éternel, il faut donc lutter contre les mauvaises inclinations de la nature blessée par le péché originel. Celui qui négligerait de le faire, verrait bien vite celles-ci prendre force dans son âme, et le désordre du péché s’y installer : la paix étant la “tranquillité de l’ordre”, comment pourra-t-elle subsister dans une âme avec le désordre du péché ? Comment le pécheur pourra-t-il être heureux?

 

Afin de s’assurer que le lecteur soit bien convaincu que le péché ne peut rendre que malheureux, Saint Alphonse décrit les tourments causés par les trois filets privilégiés du démon : orgueil, avarice et concupiscence. Et en effet, si les pauvres âmes trompées par le démon pouvaient comprendre de quelles peines elles se sont chargées déjà sur cette terre, elles s’empresseraient de revenir aux enseignements de Notre Seigneur ; il suffit de prêter un peu attention à la description que le Saint nous fait des tourments incessants dans lesquels ils vivent, pour en être persuadés : “Que de dépits secrets n’éprouve pas l’ambitieux qui convoite les honneurs, les places et les dignités, s’il ne parvient pas à les obtenir ! Mais supposé qu’il les obtienne, il ambitionnera toujours de monter plus haut, et s’il ne réussit pas, il en sera désolé. Quel chagrin n’éprouve-t-il pas, s’il se voit préférer quelque autre qu’il estime moins digne que lui ? (...)Quels tourments n’éprouve pas un avare au milieu de toutes ses richesses, tantôt par la crainte de perdre ce qu’il possède, tantôt par les pertes qu’il a essuyées, tantôt par les créances qu’il ne peut exiger, tantôt par un gain inférieur à celui qu’il espérait ?... ..Quels tourments n’endure pas un impudique ? Que de soupçons, que de jalousies, que d’amertumes,... comment pourra-t-il éviter que les remords de la conscience et les craintes de la vengeance divine ne soient une torture pour son cœur ?” (op. cit. pp. 500-501).

 

Devant la question de Saint Alphonse : “En est-il un seul parmi vous qui puisse se déclarer satisfait de son sort ?”, tous les incroyants et tous les croyants infidèles aux promesses de leur Baptême ne peuvent que donner une réponse qui est la vérité même : non ; et en effet, tous les biens de la terre sont impuissants à les contenter. C’est un fait d’expérience. Les plus illustres hommes qui ont possédé en abondance les biens terrestres ont avoué qu’ils n’ont pas été heureux. Goethe qui fut pourtant si célèbre se plaignait à Eckerman, d’avoir eu pendant les 75 années de sa vie, très peu de jours heureux: « Toute ma vie, disait- il, me semble avoir été occupée à rouler une pierre ». Et Schiller écrivait à Körner : « J’ai besoin d’aller vous voir ; je ne serai heureux qu’auprès de vous ; je ne l’ai encore jamais été ». (tiré du : Catéchisme catholique populaire ; François Spirago, 5ème édition, p. 603, appendice sur “L’utilité de la Religion”).

 

Il ne peut, en effet, y avoir de paix véritable en celui qui n’est pas en paix avec Dieu. Notre âme a été créée pour jouir de Dieu : loin de Lui, on ne peut que mener une vie malheureuse. Saint Augustin, après avoir quitté sa vie de péché, le reconnaissait : rien ne peut contenter le cœur de l’homme si ce n’est Dieu Lui-même. “Irrequietum est cor nostrum, donec requiescat in Te, Domine” ( Notre cœur est inquiet tant qu’il ne repose pas en Vous, Seigneur).

 

Et personne ne peut en douter : Notre Seigneur Jésus Christ n’a qu’un seul désir, celui de faire vivre de sa Grâce toutes les âmes. Les révélations du Sacré cœur de Jésus à Sainte Marguerite Marie Alacoque le montrent clairement : “Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur témoigner son Amour, lui dit Notre Seigneur en montrant son cœur entouré de flammes, couronné d’épines et surmonté d’une croix, et en reconnaissance, je ne reçois de la plupart des hommes que des ingratitudes par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu’ils ont pour Moi dans ce Sacrement d’Amour (l’Eucharistie)”. Et celles-ci ne sont que le rappel de ce que Jésus nous enseigne en maints endroits dans l’Évangile, comme dans ce passage de Saint Matthieu : “Venez à Moi, vous tous qui souffrez et êtes fatigués” du joug du péché, “et Je vous soulagerai. Prenez Mon joug sur vous et recevez Mes leçons, parce que Je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes”. Tout en vous donnant des préceptes, Je vous donnerai la force de les accomplir. “Mon joug est doux et Mon fardeau léger” (Matth. 11, 28-29-30), car Ma grâce rend effectivement ma Loi douce est légère. La vraie liberté, c’est Moi qui la donne ; c’est la liberté des enfants de Dieu, qui affranchit des passions déréglées et de l’esclavage du démon.

 

Nous parlerons plus loin de cette paix que Notre-Seigneur a promise au soir du Jeudi Saint à Ses véritables disciples : “Je vous laisse la paix, Je vous donne Ma paix; mais ce n’est pas comme le monde la donne que Je vous la donne” (Jean 14, 27). Auparavant, rappelons la deuxième objection avancée par ceux qui s’efforcent de prouver que notre sainte Religion rend malheureux.

 

Deuxième objection : “la crainte des châtiments dont la Religion menace

ceux qui transgressent les préceptes rend l’homme inquiet et malheureux”.

“C’est de l’hypocrisie, diront-ils, d’affirmer que seuls les athées sont tourmentés par la crainte du châtiment éternel car même les fidèles croyants en sont inquiétés et agités. Toute leur vie, ils craignent de tomber un jour en enfer”.

 

Cette objection renferme une part de vérité qui lui permet de dissimuler l’erreur qu’elle voudrait prouver : en effet, Saint Paul lui-même nous fait un ordre d’opérer notre Salut “avec crainte et tremblement” (Phil. 2, 16). D’ailleurs, l’erreur pure n’enlèverait l’assentiment de personne car l’intelligence ne peut adhérer à la contradiction. C’est pourquoi il faut, comme pour répondre à n’importe quelle objection, bien distinguer la part du vrai de la part du faux qu’elle contient : Saint Alphonse le fait en distinguant l’incertitude du bon chrétien de celle du mauvais chrétien au sujet de leur Salut : “Il est vrai, concède-t-il, qu’aucun homme ne peut avoir ici-bas une certitude infaillible de sa persévérance, ni, par conséquent, de son salut éternel, sans une révélation particulière de Dieu, mais l’espérance que la Bonté de Dieu et les mérites de Jésus-Christ donnent à tout bon chrétien d’acquérir la Béatitude éternelle, adoucit la peine de cette incertitude... Le pécheur même qui a mérité l’enfer mais qui a la Foi, trouve un soulagement dans la promesse du pardon que Dieu a faite aux pécheurs repentants : il croit fermement que ce Dieu a livré Son propre Fils pour sauver les pécheurs, conformément à la parole de l’apôtre : « qui etiam proprio Filio suo non pepercit, sed pro nobis omnibus tradidit illum » (Lui qui n’a pas épargné Son propre Fils, mais qui L’a livré pour nous tous). Aussi, Saint Paul nous exhorte-t-il à ne pas craindre que Dieu nous refuse le pardon et le paradis, après qu’Il nous a tout donné en nous donnant Son Fils : « Quomodo non etiam cum illo omnia nobis donavit » (Comment ne nous donnera-t-Il pas aussi toutes choses avec Lui). C’est par cette pensée que le chrétien croyant calme ses remords. Mais comment l’incrédule pourra-t-il apaiser les siens ?” (op. cit. p. 501-502).

 

Et ici, il affirme encore une fois que l’athée ne peut trouver aucune consolation à ses peines intérieures et extérieures en cette vie et que, bien souvent, cela le poussera à vouloir s’ôter la vie : la chronique quotidienne des journaux ne le contredit malheureusement pas ! La crainte des châtiments ne rend pas malheureux le chrétien qui cherche à vivre conformément à sa Foi ; bien au contraire, elle lui est utile, ajoutera-t-il plus loin.

 

Saint Alphonse se sert d’un rapprochement fait avec la vie quotidienne et montre ainsi l’absurdité à laquelle amène l’argumentation des adversaires de la Religion : “Tous les tribunaux de la terre statuent des peines à infliger aux malfaiteurs ; cependant, qui s’est jamais avisé de dire que la justice humaine rend les hommes malheureux? Et malgré cela, on osera prétendre que la Justice de Dieu les rend réellement malheureux, tandis que ce Dieu ne les menace de châtiments que dans le but de les éloigner du vice, et par ce moyen, de les rendre heureux... C’est une criante injustice de dire que la Révélation divine rend les hommes malheureux à cause des châtiments dont elle les menace ; car, si elle lance contre les méchants la menace des châtiments, c’est précisément pour éloigner l’homme du crime, et pour le rendre éternellement heureux par la possession du paradis promis en récompense à ceux qui sont fidèles aux préceptes qu’elle impose (op. cit. p. 511).

 

Concluons : rien dans notre sainte Religion ne rend malheureux, mais les préceptes mêmes qui nous y sont imposés et les châtiments dont nous sommes menacés ne doivent être pour nous qu’un stimulant à consolider et à fortifier la paix qu’elle seule est capable de donner ici-bas.

 

Dans l’acceptation chrétienne de la croix, la vraie paix et la joie. (cf. note)

Cependant, Notre Seigneur Jésus Christ nous a prévenus que cette paix, qu’Il donne en héritage à Ses véritables disciples dès ici-bas, a quelque chose de particulier : Il ne la donne pas de la même manière que le monde “non quomodo mundus dat, Ego do vobis pacem meam”. (Jean 14, 27). Qu’est-ce-à-dire ?

 

Cela signifie deux choses :

 

- Que la paix du Christ siège dans l’âme, contrairement à celle du monde qui n’est que superficielle.

 

- Que les moyens dont se sert le monde pour donner sa fausse paix sont différents de ceux du Christ. Où se trouve donc la paix des mondains ? Dans les richesses, les honneurs, les plaisirs, c’est-à-dire dans les filets du démon ! Mais pour donner Sa paix, Jésus se sert d’un autre moyen, de la douleur, de la souffrance volontairement acceptées, du sacrifice ; Il Se sert d’une loi universelle mais inexplicable à la science, de la loi de la souffrance. Cette loi a été promulguée le jour où le péché entra dans le monde. Notre Seigneur aurait pu l’abolir par la grâce infinie de Sa Rédemption mais Il ne l’a pas voulu. Au contraire, Il a jugé qu’elle serait une source de mérite ou d’expiation nécessaire pour beaucoup. C’est ainsi qu’à l’homme qui avait refusé d’aller à Dieu par le chemin de la félicité, Jésus a ouvert une route meilleure et plus sûre, celle de la croix; et Il a tracé Lui-même cette route en Se faisant l’homme des douleurs, “vir dolorum” (Is. 53, 3). En un mot, l’homme s’est perdu dans le bonheur du paradis terrestre, il doit désormais se relever dans les brisements du Calvaire.

 

C’est pourquoi, déjà sur cette terre, le Bon Dieu ne donne de paix qu’à ceux qui acceptent cette loi de la souffrance, en d’autres termes qu’à ceux qui portent leur croix à Sa suite.

 

Malheureusement, ceux qui n’acceptent pas cette voie choisie par Dieu-même ne manquent pas : “Pourquoi donc parvenir au bonheur par la souffrance ?”, se demandent-ils. Ils ne veulent pas comprendre comme il est avantageux d’acheter “un poids éternel de Gloire par une légère tribulation”, comme le dit Saint Paul (2 Cor. 4, 17).

 

Et pourtant la seule raison, non encore éclairée par la Foi, arrive à la même conclusion : le vrai contentement n’est le partage que de ceux qui luttent contre toutes les inclinations de leur nature blessée par le péché dans son intelligence, sa volonté et ses sens et qui supportent courageusement les adversités. En effet, si notre volonté est souvent chancelante, notre vie semée de tristes circonstances, nos paroles si peu mesurées ; si un rien nous abat et nous fait tomber de la joie à la tristesse, il faut sans aucun doute en chercher la cause dans notre horreur instinctive pour la souffrance. De plus, personne ne niera que celui qui repousse soigneusement toute privation et toute violence sur lui-même deviendra bien vite l’esclave de ses passions. Sa volonté s’affaiblira et, tel une girouette, il deviendra le jouet de toutes les impressions du moment. Est-ce donc en cela que consistent la liberté revendiquée par les athées et le bonheur qu’ils promettent ? Qu’ils considèrent donc plutôt le bonheur de celui qui, à force de supporter avec courage la souffrance, s’y est rendu comme insensible. Non qu’il ne la sente plus, mais parce qu’il en a compris la nécessité et l’utilité.

 

“Qu’il est beau - écrit l’abbé Arminjon - de le voir serein et majestueux, au milieu des orages et de l’ébranlement des passions, réalisant la parole du sage : non contristabit justum quidquid acciderit (quoiqu’il arrive, le juste n’en sera pas attristé. Prov. 12, 21)... Aucune perturbation de cette terre ne l’émeut, parce qu’il a appris à lire les événements dans cette sagesse infinie qui règle tout par sa prévoyance, et qui ne permet le mal que pour en tirer du bien, par une manifestation éclatante. Il porte en lui comme un sanctuaire de repos et de félicité. Les hommes et les éléments conjurés sont sans puissance pour l’offenser ou lui nuire” (dans “Fin du monde présent et mystères de la vie future”. 9ème conférence, p. 264 de l’édition de 1970).

 

Mais, il ne faut pas l’oublier, Notre Seigneur n’est pas venu sur cette terre pour nous apprendre une simple philosophie de la vie. Et ceux qui ne se convainquent de la nécessité de souffrir que pour échapper à la honte de devenir des “âmes molles et efféminées”, suivant l’expression de l’abbé Arminjon, sont bien à plaindre : car s’ils refusent de considérer quelle est la valeur de la souffrance aux yeux de Dieu-même, ils seront quand même malheureux en ce monde et surtout en l’autre.

 

Si Sainte Thérèse d’Avila s’écriait dans ses épreuves : “ou souffrir, ou mourir”, et si Saint Ignace d’Antioche suppliait ses disciples de ne pas chercher à lui épargner le martyre qu’on lui préparait, ce n’était pas bien sûr uniquement pour atteindre une certaine perfection terrestre. Mais leur intention s’élevait plus haut : ils voyaient toutes choses à la lumière de l’éternité (“omnia sub specie æternitatis”), ils savaient que les gages du Ciel que Jésus nous a donnés sont l’épreuve et la souffrance.

 

Les athées, privés de la lumière surnaturelle de la Foi, diront : “Votre langage confond la raison : le gage du bonheur sera-t-il la souffrance ?”.

 

Oui, il en est bien ainsi : Dieu, dans sa Sagesse, a fait de la souffrance le gage du Ciel ; Saint Paul nous en donne l’assurance : “L’épreuve engendre l’espérance” (Rom. 5, 4). En effet, l’absence d’épreuves étouffe tout désir de la Vie éternelle : celui dont tous les désirs sont satisfaits s’endort dans la prospérité, il s’enlise dans la boue des choses matérielles et terrestres et ne désire plus la Vie future. Mais si une épreuve vient à le frapper, accablé alors sous le poids de la peine, il cherche un appui où trouver quelque soulagement ; et comme rien n’est capable d’apaiser sa souffrance ici-bas, il jette plus facilement ses regards vers le Ciel.

 

L’histoire du patriarche Job nous donne un exemple touchant de cet effet salutaire de toute épreuve. Job était un homme juste, et pourtant le Bon Dieu voulut l’éprouver d’une façon terrible en lui retirant tous ses biens : troupeaux, maisons, richesses et jusqu’à sa famille. Aussi, le désespoir commença-t-il à s’installer dans l’âme du saint homme au point qu’il demandait à Dieu dans sa prière pourquoi Il avait permis qu’il vit le jour. Mais voilà que tout-à-coup, Job cesse ses plaintes et une transformation s’opère dans son âme : son visage s’illumine, son regard devient serein. Que s’est-il passé ? Dieu lui a-t-Il promis de lui rendre tous ses biens ?

 

Non, mais “l’épreuve avait engendré l’espérance” comme dit Saint Paul. Job s’écria avec la certitude inébranlable de la Foi : “Je sais que mon Rédempteur vit et qu’un jour je Le verrai des yeux de ma chair et non de ceux d’un autre”. Il avait puisé dans cette très grande tribulation un plus grand désir du Ciel, et en la comparant à la vie à venir, il avait compris que “les tribulations si courtes et si légères de la vie présente produisent en nous le poids éternel de la Gloire” (2 Cor. 4, 7).

 

Peut-être, avant même que l’apôtre des gentils ne l’enseigne, avait-il compris aussi que “Dieu châtie ceux qu’Il aime” (Hébr. 12, 7). Là encore, la contradiction n’est qu’apparente : en effet, Dieu est juste et, de même qu’Il ne veut pas laisser sans récompense les quelques bonnes œuvres de l’impie en lui refusant les biens temporels ci-bas, de même, Il veut aussi purifier le juste par l’épreuve et la tribulation avant de l’élever au bonheur éternel du Ciel. L’ordre et la justice seront ainsi restaurés un jour et les desseins de la Providence, souvent indéchiffrables en ce monde, seront mis en lumière pour la confusion des uns et l’exaltation des autres : les mauvais riches de toutes sortes, qui auront laissé “appesantir leur cœur” dans la recherche des biens de ce monde, seront jetés dans le feu qui ne s’éteint pas ; les vrais pauvres qui, à l’exemple de Lazare, auront purifié leur âme par l’acceptation chrétienne des tribulations, seront appelés à jouir de Dieu pour toute l’éternité.

 

Notre Seigneur Lui-même nous a parlé clairement, Il nous a appelés à Le suivre et à laisser les jouissances de cette terre : “Si quelqu’un veut venir après Moi”, si quelqu’un veut d’une volonté ferme monter un jour au Ciel à ma suite, “alors qu’il se renonce, qu’il prenne sa croix et qu’il Me suive” (Matth. 16, 24).

 

Mais cette croix ne rend pas malheureux; en la portant, on peut être très heureux et s’écrier avec Saint Paul au milieu des tribulations : “Je suis comblé de joie parmi toutes mes souffrances” (2 Cor. 7, 4). Pour cela, il faut savoir que la souffrance est une sorte de sacrement comme le dit Sainte Mechtilde, qu’elle est un signe de prédilection de Dieu envers ceux auxquels Il veut donner la Vie qui ne finira jamais. Et si, quelquefois, le poids de la nature nous pousse à nous détourner de la croix que nous présente le Bon Dieu, rappelons-nous les paroles de Jésus : “Bienheureux les pauvres d’esprit parce que le Royaume des Cieux est à eux” (Matth. 5, 3). Ceux qui sont bienheureux, ce ne sont donc pas les amateurs du monde, mais bien ceux qui méprisent volontairement richesses, plaisirs, honneurs et qui se dépouillent de tout pour suivre Jésus Christ.

 

“Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice - ajoute Jésus- parce que le Royaume des Cieux leur appartient aussi” (Matth. 5, 10); ceux-là en effet sont vraiment heureux par l’Espérance du Ciel, en attendant d’être heureux par la jouissance même de Celui-ci. Ils sont heureux car ainsi, ils peuvent réparer les jouissances illicites du péché par l’acceptation courageuse et volontaire de la souffrance. Ils sont heureux car ainsi, ils peuvent souffrir avec Jésus pour être un jour glorifiés avec Lui : “Si tamen compatimur, ut et conglorificemur”. “Si nous souffrons avec Lui, c’est pour être glorifiés un jour avec Lui”, nous enseigne Saint Paul (Rom. 8, 17).

 

En effet, ce qui s’est accompli dans la personne de Notre Seigneur, doit désormais s’accomplir dans son Corps mystique qu’est l’Église : le Christ a voulu être tout entier livré à la douleur avant d’être élevé au Ciel ; de la même manière, le Corps mystique du Christ pour arriver à la Gloire du Ciel, doit passer par les transformations que le Chef a subies. Le Chef, Jésus, a voulu nous sauver en supportant douleurs et ignominies et en mourant sur une croix; nous devons devenir semblables à Lui. Comment pourrait-on donc admettre que Jésus ait préparé deux routes opposées conduisant au Ciel : l’une pour Lui, rude et crucifiante ; l’autre pour nous, commode et pleine de délices ?

 

Jésus veut nous faire participer à son Bonheur. Il veut que nous parvenions à la vraie Félicité que “l’oeil de l’homme n’a pas vu, que son oreille n’a pas entendu et que son cœur n’a jamais goûté” en cette vie (1 Cor. 2, 9); mais pour l’obtenir, Il veut que nous suivions la Voie qu’Il nous a montrée, la Voie royale de la Croix. “Non est salus animae, nec spes aeternae salutae nisi in cruce” dit l’auteur de l’Imitation (lib. 2, cap. 12). “Il n’y a de salut pour l’âme et d’espérance pour la vie éternelle que dans la croix”.

 

Mais il ajoute aussi : “in cruce robur mentis, in cruce, gaudium spiritus”. “Dans la croix, la force et la joie de l’esprit”. Ce que nul homme ne pouvait faire : réunir la terre au Ciel, Dieu l’a fait, par la croix: “le Ciel et la terre étaient séparés ; mais la Croix les a réunis”. Il ne faut donc pas écouter ceux qui rejettent ne serait-ce qu’un seul précepte ou enseignement de Jésus Christ, ceux qui rejettent Sa Croix, en un mot ceux qui rejettent Son Évangile en affirmant que c’est le seul moyen de trouver le bonheur.

 

“Les malheureux qu’ils sont ! Ils ne s’aperçoivent pas qu’en vivant dans l’incrédulité, ils ne jouissent jamais d’un jour de paix, et mènent une vie malheureuse en ce monde en attendant qu’ils en aient une plus malheureuse encore dans l’autre, où ils seront abandonnés de Dieu, privés de tout bien, de toute consolation, et de tout espoir de jamais sortir de cet abîme de tourments !

 

Attachons-nous donc, nous autres du moins, à notre sainte Religion, unissons-nous toujours de plus en plus à Dieu, détachons-nous de la fange de cette terre, de cette fange impure pour laquelle tant d’hommes se damnent : c’est ainsi que nous vivrons contents en ce monde, et que nous serons pleinement heureux dans l’éternité” (Saint Alphonse, op. cit. p. 513).

 

Tout homme cherche à être heureux

Le Bon Dieu a doté notre âme de deux facultés : l’intelligence et la volonté. Ces deux facultés ont une inclination naturelle qui les fait tendre vers leur objet respectif d’une façon irrésistible, sans qu’il leur soit possible de s’en détourner. L’intelligence tend vers la vérité, le vrai ; elle ne peut concevoir ce qui est contradictoire. Dire que notre intelligence pourrait arriver à comprendre ce qui implique contradiction (comme le concept de cercle-carré) reviendrait à affirmer que l’œil puisse voir ce qui est dépourvu de couleur, ou l’oreille entendre ce qui ne produit aucun son ! Il en va de même pour notre volonté : comme l’œil ne peut voir que la couleur et l’oreille n’entendre que le son, ainsi notre volonté ne peut vouloir que le bien : le bien, c’est son objet.

 

Et pourtant David, inspiré par le Saint Esprit, est catégorique : “O enfants des hommes, dit-il, pourquoi aimez-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge ?” (Ps. 4, v. 3). Il y a donc des hommes qui “aiment”, qui “cherchent”, en un mot qui veulent ce qui est mal, “la vanité” et “le mensonge”. Comment cela est-il possible puisque leur volonté tend naturellement vers ce qui est bien ?

 

La raison en est simple. Si tous les hommes veulent et désirent le bien et qu’il ne s’est jamais vu quelqu’un qui désire le mal en tant que tel, cependant beaucoup estiment comme un bien ce qui n’est que faux bien, bien apparent et qui en réalité est un mal pour eux. Et cela s’explique facilement si l’on se rappelle que le mal absolu, dépourvu de tout bien, n’existe pas et ne peut pas exister : le mal par définition est la privation d’un bien dû à une chose (“privatio boni debiti”); et cette privation affecte donc un autre bien qui, lui, existe. Lucifer, par exemple, tout mauvais qu’il est, est bon et même meilleur que nous sous un certain aspect : il a une nature angélique. Sans ce bien, il ne pourrait exister et ne serait pas damné à cause de la malice de sa volonté.

 

Il est donc malheureusement bien facile pour l’intelligence de présenter à la volonté (qui se porte aveuglément sur le bien) un bien particulier. En effet, c’est la volonté qui fait porter l’attention de l’intelligence sur un bien particulier (pour éviter que son jugement ne condamne le mal qui y est conjoint) mais, dans l’élection de ce bien particulier, elle ne fait que suivre le dernier jugement pratique de l’intelligence.

 

C’est là le mystère du péché, “mysterium iniquitatis” (2 Thess. 2, vers. 7): celui qui pèche, et donc qui veut ce qui est mal, le fait cependant parce qu’il désire son propre bien et donc son propre bonheur ! Mais il met ce bonheur là où il n’est pas, dans l’obtention d’un bien apparent ou la libération d’un mal passager ; et pour arriver à sa fin, il détourne volontairement son attention du mal infiniment plus grand dans lequel il tombe !

 

Un exemple nous aidera à le faire comprendre : le malheureux qui a décidé de s’ôter la vie, ne veut en cela que son propre bonheur ; il ne désire pas le suicide en tant que tel (car sa volonté ne peut se porter sur un mal); mais il recherche la fin de ses souffrances. Pour ce faire, il refuse de réfléchir et de considérer que pour obtenir ce bien, il tombera dans un mal incomparablement plus grand : la révolte contre Dieu (qui lui a donné la vie), et l’enfer éternel. Tel fut le cas malheureusement de Judas. On ne peut arguer qu’il ne savait pas où était le bien : il avait entendu de la bouche même du Seigneur la parabole de l’enfant prodigue accueilli de nouveau dans la maison paternelle après l’avoir abandonnée ; et celle du bon pasteur qui va inlassablement à la recherche de la brebis égarée. Mais il détourna volontairement sa pensée du pardon qui lui était offert et il se persuada que le seul remède pour son âme désemparée était de mettre lui-même fin à ses souffrances en cette vie.

 

Bref, il est donc évident que la nature même de l’homme fait qu’il ne peut s’empêcher de rechercher son propre bonheur ; mais il n’en reste pas moins que beaucoup d’entre eux recherchent leur bonheur là où il ne peut être.

 

Note

Ce dernier paragraphe est un résumé de la 9ème conférence de l’Abbé Arminjon dans son livre : “Fin du monde présent et mystères de la vie future”. Dans cette conférence intitulée : “Du mystère de la souffrance dans ses rapports avec la vie future”, il montre admirablement la nécessité et l’utilité de la souffrance et des épreuves. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus dit que la lecture de ce livre fut une des plus grandes grâces de sa vie.

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