LE PARDON DES INJURES DANS

LA PAROLE DES DEUX DÉBITEURS

Par M. l'abbé Thomas Cazalas

Note du site : Cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°54

« Pierre, s’approchant de Jésus, Lui dit : “Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il aura péché contre moi ? Sera-ce jusqu’à sept fois ?” » Jésus lui dit : “Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. C’est pourquoi le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre leurs comptes à ses serviteurs. Et lorsqu’il eut commencé à faire rendre compte, on lui en présenta un qui lui devait dix mille talents. Mais, comme il n’avait pas de quoi les rendre, son maître ordonna qu’on le vendît, lui, sa femme et ses enfants, et tout ce qu’il avait pour acquitter la dette. Ce serviteur, se jetant à ses pieds, le priait en disant : Ayez patience envers moi, et je vous rendrai tout. Touché de compassion, le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remit sa dette. Mais ce serviteur, étant sorti, trouva un de ses compagnons qui lui devait cent deniers ; et le saisissant, il l’étouffait, en disant : Rends-moi ce que tu me dois. Et son compagnon, se jetant à ses pieds, le suppliait en disant : Aie patience envers moi, et je te rendrai tout. Mais il ne voulut pas ; et il s’en alla, et le fit mettre en prison, jusqu’à ce qu’il lui rendît ce qu’il devait. Les autres serviteurs, ayant vu ce qui était arrivé, en furent vivement attristés, et ils allèrent raconter à leur maître ce qui s’était passé. Alors, son maître le fit appeler, et lui dit : Méchant serviteur, je t’ai remis toute la dette, parce que tu m’en avais prié ; ne fallait-il pas donc avoir pitié toi, aussi, de ton compagnon, comme j’avais eu pitié de toi ? Et son maître, irrité, le livra aux bourreaux, jusqu’à ce qu’il payât tout ce qu’il devait. C’est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur » (Matth. XVIII, 21-35).

 

Cette parabole que St Matthieu rapporte dans son évangile a été prononcée par Notre-Seigneur Jésus-Christ peu de temps après Sa Transfiguration sur le mont Thabor, et est appelée communément la parabole des deux débiteurs. L’Église l’a choisie comme évangile du XXIème dimanche après la Pentecôte. Le divin Maître nous y enseigne le pardon des offenses ou des injures. Si nous ne pardonnons à notre prochain du fond du cœur les offenses qu’il nous a faites, nous dit Notre-Seigneur, le Bon Dieu ne nous pardonnera pas non plus les offenses que nous Lui avons faites. Si, par contre, nous ne refusons jamais d’accorder notre pardon à notre prochain, Il nous assure du pardon de nos péchés : “Pardonnez et il vous sera pardonné”, nous dit-Il en un autre passage de l’évangile (Luc VI, 37). Notre-Seigneur nous promet donc la Vie éternelle à une condition qui ne dépend que de nous-mêmes: le pardon des offenses.

 

Avant de parler de la parabole elle-même, faisons deux précisions pour éviter des équivoques.

 

Première précision : certains lecteurs pourraient penser qu’il est superflu de parler de la nécessité de pardonner à l’heure actuelle. Le pardon, comme la tolérance, n’est-il pas un des mots que l’on entend le plus répéter à tort et à travers aujourd’hui ?

 

Et pourtant non, il n’est jamais inutile de rappeler le devoir de pardonner à son prochain, car le vrai pardon (celui qui ne consiste pas uniquement dans des paroles, mais qui est accordé du fond du cœur à celui qui nous a offensé) a toujours été et restera toujours une chose fort difficile à accorder, et ceci d’autant plus que l’offense aura été grave et répétée. Notre-Seigneur nous aurait-Il promis Son pardon à la seule condition que nous pardonnions toujours à nos frères, si cela était chose si facile à faire ? Il semble que non, car ce ne serait pas conforme à Sa Justice et à Sa Bonté infinies lésées par nos nombreux péchés. L’expérience, d’ailleurs, vient confirmer abondamment le fait qu’il est difficile de pardonner à celui qui nous a offensé. Il y a quelques années, je rencontrais avec quelques autres personnes un vieux missionnaire, plus qu’octogénaire, qui avait exercé longtemps son ministère en Afrique. Il raconta quelques souvenirs de mission et nous dit une chose, au premier abord, surprenante. Il expliqua en premier lieu que la conversion des indigènes exige d’eux un changement complet de vie : ils ne respectaient pas, en effet, auparavant la loi naturelle, pratiquaient souvent la sorcellerie qui donne au démon une grande emprise sur eux, et vivaient dans l’immoralité (la polygamie sévit partout en Afrique). Mais pour ces indigènes, disait ce vieux missionnaire, la plus grande difficulté à surmonter pour se convertir et donc pour pouvoir recevoir le sacrement du baptême, n’est pas en général tout ceci, mais l’obligation de pardonner aux ennemis. Il y a de telles haines entre les tribus et même entre les familles ou les individus d’une même famille et elles sont si profondément ancrées dans les cœurs qu’il est difficile de leur faire admettre la nécessité du pardon des offenses et d’arracher la haine de leurs âmes.

 

La Foi catholique, la pratique de la Charité enseignée par Jésus, sont venues corriger cette mauvaise tendance du cœur de l’homme. Mais la nature, même restaurée par la grâce de Dieu, garde les suites du péché originel, c’est-à-dire la tendance au péché, et donc aussi à la jalousie, à l’envie, à la rancune et, si on ne les réprime, ces tendances peuvent se réveiller, engendrer la haine et causer de graves dommages dans les âmes. Certaines divisions et séparations au sein de familles par ailleurs profondément catholiques auraient sans aucun doute pu être évitées si chacun s’était efforcé de chasser de son âme la rancune au sujet de paroles ou de faits passés afin d’arriver à une entente, comme il se doit entre chrétiens. Notre-Seigneur ne nous-a-t-Il pas dit en effet : “C’est en ceci que tous reconnaîtront que vous êtes Mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres” (Jn XIII, 35)?

 

Deuxième précision : il y a des divisions inévitables (qui ne sont pas dues au refus de pardonner) et des divisions coupables.

 

- Il y a tout d’abord les divisions auxquelles les disciples de Notre-Seigneur ne peuvent échapper et que le Seigneur nous a prédites : les divisions à cause de la Foi. Il nous a avertis qu’à cause de Lui, Ses disciples seront calomniés, maltraités et persécutés et nous a dit qu’ils s’en réjouissent alors parce que le royaume des cieux leur appartient. Il y a d’autres divisions que nous devons faire nous-mêmes, sous peine de nous damner : Jésus nous a commandé de rompre toute relation qui nous met en danger prochain d’offenser Dieu. St Dominique Savio, par exemple, refusa d’accompagner ses compagnons à la baignade : à leur demande pourquoi il ne voulait pas se joindre à eux, il leur répondit que la baignade était dangereux pour le corps et surtout pour l’âme, et qu’à cause de cela, il ne viendrait pas avec eux. Le devoir de toujours pardonner ne signifie donc pas pouvoir et devoir éviter toute division, puisque certaines sont inévitables et d’autres obligatoires suivant l’enseignement du divin Maître.

 

- Cependant : a) bien des divisions ont comme origine, non pas les raisons vues plus haut (la Foi ou le salut de notre âme), mais des mésententes, des jalousies, des rancunes, des refus de pardonner des offenses personnelles, ou bien des manques de charité ou d’éducation. Ces divisions, n’étant pas “pour la bonne cause”, il serait malhonnête de les faire passer pour telles. Quel sera alors le remède infaillible dans tous ces cas ? Celui donné par le Sauveur dans cette parabole : le pardon des offenses. b) De plus, il ne faut pas oublier que c’est manquer à notre devoir de chrétiens que de refuser de faire du bien à ceux qui vivent loin de Dieu, sous prétexte qu’ils sont mauvais. Notre-Seigneur est venu pour sauver ce qui était perdu et celui qui agirait ainsi n’est pas un vrai disciple du Christ. Le même St Dominique, par exemple, n’hésita pas à accompagner deux de ses compagnons à l’endroit où ils voulaient se battre à coups de pierres jusqu’au sang. Ils s’étaient disputés jusqu’à injurier leurs parents respectifs, et voulaient se venger de cette grave offense. Dominique avait l’intention de tout faire pour les en empêcher, et il y réussit.

 

Fermons enfin ces deux longues parenthèses pour aller à la parabole elle-même et en donner le commentaire des Pères de l’Église : nous l’avons tiré de la Chaîne d’or de St Thomas d’Aquin et de La grande vie de Jésus-Christ par Ludolph Le Chartreux. Ensuite, quelques explications sur ce en quoi consiste le pardon à ceux qui nous ont offensé, les moyens à employer pour arriver à pardonner du fond du cœur, et la vertu de miséricorde aideront le lecteur à mieux comprendre ce que nous demande le Sauveur dans cette parabole.

 

Nous verrons que, si cette parabole est terrible pour celui qui ne met pas en pratique l’enseignement qu’il nous y est donné par le Fils de Dieu, elle est par contre d’un grand réconfort pour celui qui obéit au commandement qu’Il nous y donne de pardonner du fond du cœur à notre prochain.

 

Le commandement du Seigneur 

Simon-Pierre vient de demander au Seigneur combien de fois il faut pardonner à son frère quand celui-ci vous a offensé : “Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère lorsqu’il péchera contre moi ?” Et il Lui donne son avis : “Jusqu’à sept fois ?” C’est déjà beaucoup, lui semble-t-il... Mais ce n’est pas du tout l’avis du Maître... Jésus lui répond : “Je ne vous dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois”, c’est-à-dire toujours... Jésus ne veut pas que nous mettions une limite au-delà de laquelle nous refusions d’accorder le pardon à notre prochain.

A ce commandement du Seigneur, une question peut nous venir à l’esprit : ce précepte vaut-il aussi vis-à-vis des ennemis, c’est-à-dire des personnes qui nous feraient ou nous voudraient actuellement du mal ? Jésus répond clairement à cette question dans le sermon sur la montagne (Matth. V, 43-48): “Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais Moi, Je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient ; afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas aussi ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens ne le font-ils pas aussi ? Soyez donc parfaits, vous, comme votre Père céleste est parfait”.

 

Le début de la parabole : la Miséricorde infinie de Dieu envers le pécheur repentant

Jésus, après avoir dit à St Pierre qu’il doit pardonner à son frère autant de fois que celui-ci l’offensera, ajoute une parabole. C’était une coutume en Palestine et en Syrie d’entremêler à tous les discours des paraboles (qui ne sont pas autre chose que des comparaisons ou des exemples) afin de graver plus facilement dans les esprits la vérité que l’on vient de rappeler et qui, sans cela, aurait sans doute été bien vite oubliée. Jésus montre aussi par cette parabole qu’au fond ce n’est pas chose héroïque que de pardonner soixante-dix fois sept fois à son prochain si l’on pense que Dieu nous assure en échange de nous pardonner nos péchés...

 

“Le Royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut demander des comptes à ses serviteurs”. Ce roi représente Dieu qui est le Roi des rois, le roi du Ciel et de la terre. Ces serviteurs sont tous les hommes que Dieu a créés afin qu’ils Le servent sur la terre et qu’ils méritent ainsi le royaume du Ciel. C’est le jour de notre mort que Dieu nous demandera de rendre compte de toute notre vie : Il verra alors si nous l’avons employée à Son service, et Il rendra à chacun suivant ses œuvres en lui donnant la récompense ou le châtiment éternel. Mais déjà, durant la vie sur terre, Il voit nos œuvres et les juge.

“Et, ayant commencé à le faire, on lui présenta un serviteur qui lui devait dix mille talents.” Ce serviteur est une figure non seulement de celui qui a commis de nombreux et graves péchés, mais aussi de tout homme car chaque péché est une offense  faite  à  Dieu  Lui-même,  Bonté  infinie,  et 

 

La miséricorde du Roi...

donc nous charge envers Lui d’une dette importante de réparation. “Mais il n’avait pas le moyen de les lui rendre”, car il nous est impossible de payer tout seul au Bon Dieu la dette contractée à cause de nos péchés, et encore moins de nous relever tout seul si, par malheur, nous perdons la grâce de Dieu. Nous avons besoin pour cela des mérites de Notre-Seigneur et de la grâce de Dieu, qui cependant ne peut manquer à celui qui la demande à Dieu avec Foi et humilité, mais qui requiert toujours notre coopération, le bon usage de notre libre-arbitre.

 

“Aussi, son maître commanda qu’on le vendît, lui, sa femme et ses enfants”. La vente de cet homme avec tout ce qu’il possède et avec les siens est une figure du châtiment de Dieu. L’esclavage auquel il est condamné est une image de l’enfer. “Mais le serviteur se jeta à ses pieds et le conjurait en disant : ‘Seigneur, ayez un peu de patience envers moi et je vous rendrai tout’”. Nous avons là l’image de la prière d’un pécheur contrit : il regrette ses péchés et en reconnaît la gravité, il en demande pardon du fond du cœur à Dieu et Lui promet de les réparer par la pénitence et le changement de vie.

 

La réaction du maître est une image (bien faible et éloignée) de la clémence de Dieu à l’égard des pécheurs qui se convertissent : “Alors, le maître de ce serviteur, touché de compassion, le laissa aller et lui remit toute sa dette”. Comme ce maître accorde bien plus que ce qui lui est demandé, le Bon Dieu pardonne entièrement tous les péchés à celui qui s’en repent véritablement. Il aurait voulu lui pardonner dès le début mais II voulait que le pécheur contribuât à son pardon surtout par sa prière afin de ne pas le laisser aller sans mérite.

 

La fin de la parabole : le refus de pardonner du serviteur et sa condamnation par le maître

Jusque là, le changement de conduite du serviteur est digne d’éloge : il s’humilie et manifeste sa volonté de rembourser toutes ses dettes. Malheureusement, il ne persévéra pas longtemps dans ses bonnes résolutions : « A peine sorti, il trouve un de ses compagnons qui lui devait cent deniers et, le prenant à la gorge, il l’étouffait en disant : “Rends-moi ce que tu me dois” ». Tous deux devaient quelque chose, mais l’un était débiteur d’une somme énorme et l’autre d’une toute petite : ainsi, les péchés commis envers Dieu sont bien plus graves que les offenses que peut nous faire notre prochain, quelles qu’elles soient, car c’est tout autre chose d’offenser Dieu Lui-même que d’offenser un simple homme.

 

« Son compagnon, continua Jésus, se jeta à ses genoux et le conjura en disant : “Prenez patience et je vous rendrai tout”, mais l’autre ne voulut point l’écouter ; il s’en alla, et il le fit mettre en prison pour l’y tenir jusqu’à ce qu’il rendît ce qu’il devait ». Celui qui se venge des offenses qu’on lui a faites agit comme ce serviteur.

 

“Les autres serviteurs, voyant ce qui se passait, en furent vivement attristés et avertirent leur maître de tout ce qui s’était passé”. Les serviteurs représentent ici les anges et les fidèles qui s’affligent de la dureté de cet homme, dureté qui est le présage de sa perte. “Alors, son maître le fit venir” : le Bon Dieu rappela son âme à sortir de ce monde et « il lui dit : “Méchant serviteur” ». La première fois, alors qu’il devait dix mille talents, le maître ne l’avait pas traité de la sorte et il ne lui avait dit aucune parole outrageante mais il avait eu pitié de lui. Il n’en est plus ainsi maintenant. Quand il s’aperçoit de l’ingratitude de cet homme à l’égard de son compagnon, il se met en colère et le livre au bourreau. La première fois, il avait agi par amour, il avait seulement menacé de le châtier dans le dessein de le rendre meilleur. Maintenant, il est obligé de le châtier réellement. Voilà la conduite de Dieu envers celui qui ne pardonne du fond du cœur à son frère. En effet, Jésus nous a dit :”Pardonnez et vous serez pardonné (Luc VI, 37). “Je vous ai pardonné le premier, pardonnez du moins à Mon exemple car, si vous ne le faites, quand Je vous rappellerai à Moi le jour de la mort, Moi non plus, Je ne vous pardonnerai pas.” C’est le sens de la phrase suivante par laquelle Jésus conclut cette terrible parabole : “C’est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond de son cœur”. Le Sauveur ajoute“du fond de son cœur”, dit St Jérôme, pour prévenir toute hypocrisie et tout faux semblant de réconciliation.

 

En quoi consiste le pardon à ceux qui nous ont offensés

 

...la dureté de cœur du serviteur

Cette question n’est pas une question théorique mais tout à fait pratique : en d’autres termes, que suis-je tenu de faire pour pardonner du fond du cœur à mon prochain ? Pour y répondre, définissons ce qu’est pardonner et distinguons deux catégories d’offenseurs.

 

Pardonner, c’est déposer toute haine envers l’offenseur et “l’essence de la haine, selon St Joseph Cafasso, consiste dans le fait de vouloir ou de désirer du mal aux autres” (1).

 

D’autre part, on peut distinguer deux sortes d’offenseurs (et donc de personnes auxquelles on doit pardonner): 1) l’offenseur repentant, celui qui regrette le mal qu’il a fait et en demande pardon de quelque manière, au moins par son changement de conduite envers la personne offensée ; 2) l’offenseur non repentant, celui qui ne regrette pas le mal fait à autrui.

 

Il est évident que le pardon concédé à ces deux sortes de personnes (même s’il consiste toujours à déposer toute haine) ne pourra pas se manifester de la même manière : le premier, l’offenseur repentant, doit désormais être considéré comme un ami. Il n’en est pas du tout de même du second, c’est-à-dire de celui qui fait ou veut du mal à une personne, qui reste malheureusement un adversaire.

 

Que devons-nous donc faire à cet offenseur non repentant pour lui pardonner vraiment du fond du cœur, comme Jésus nous le demande ?

Que suis-je tenu à faire pour pardonner véritablement à celui qui me veut du mal, c’est-à-dire pour déposer toute haine envers lui ?

 

Voici ce que disait St Joseph Cafasso: c’est un remède pour chasser toute haine (remède qui fut appelé merveilleux lors du Procès diocésain de sa Béatification): “Quand nous avons trouvé véritablement la haine dans un pénitent, nous devons exiger trois choses : que le pénitent ne veuille plus, ne désire plus de mal à celui qui l’a offensé (1); au contraire, qu’il lui veuille du bien (2); qu’il manifeste les sentiments de son âme avec ces signes de bienveillance que les théologiens appellent communs (3) (2).

 

Quant aux deux premières choses (ne pas vouloir et désirer du mal à celui qui nous a offensé, et lui vouloir du bien), une façon simple et sûre de les remplir est la prière faite pour l’offenseur. Pour bien faire comprendre que la haine n’est pas un sentiment que l’on ressent mais une volonté, un désire arrêté, le Saint ajoutait : “Si une personne a du dégoût ou de l’antipathie envers une autre, et affirme ne pas pouvoir la voir, on ne peut dire encore qu’elle porte de la haine envers elle, tant qu’elle n’arrive pas au point de lui désirer du mal” (2).

 

Quant aux signes extérieurs par lesquels doivent être manifestés la bienveillance et le pardon concédé (3), ce sont ceux que l’on donne aux personnes de même condition : comme de se saluer quand on se croise ou, quand on est parent, de demander ou au moins de faire demander des nouvelles en cas de maladie.

 

Les moyens pour arriver à pardonner et chasser toute haine

Don Cafasso, contemporain de don Bosco, fut aumônier des prisons de Turin. On l’appelait “il prete della forca”, le prêtre de la potence, car il assistait chaque condamné à mort jusqu’à l’échafaud comme cela se faisait encore à cette époque. Il affirma avoir trouvé dans les prisons “des haines profondes comme l’enfer”, mais tous ceux qu’il assista acceptèrent chrétiennement la mort en expiation de leurs péchés et moururent en prédestinés. Quels arguments utilisait- il donc pour réussir à calmer ceux qui étaient tourmentés par la haine ? Ils peuvent se ramener à trois.

 

1) L’utilité de la personne elle-même: cet argument partait d’une observation pleine de bon sens. Avoir de la haine envers un personne ne nuit en réalité qu’à celui qui l’a dans son cœur, et ceci autant dans l’ordre naturel que surnaturel. “Quand on trouve quelqu’un qui ne veut pas pardonner, disait le Saint, qu’on lui mette sous les yeux qu’en haïssant il fait un péché d’ignorant. Cela ne change peu ou rien à la personne haïe, tandis que celui qui hait est en train de mériter l’enfer, car celui qui hait ne va certainement pas au Paradis” (3). Don Cafasso n’hésitait pas à appliquer telle quelle la parabole des deux débiteurs aux personnes tourmentées par ce vice : « Ou pardonner, ou ne pas être pardonné. Malheur à moi et malheur à vous si Dieu ne nous pardonne pas. Heureux au contraire celui qui pourra dire un jour au tribunal de Dieu : “Seigneur, il est vrai que je vous ai offensé, j’en ai fait beaucoup... je mérite bien autre chose que la miséricorde... mais Vous le savez, en telle occasion, j’ai pardonné ce tort, cette injure. Cela m’a coûté, Vous le savez, mais je l’ai fait pour Vous : maintenant, c’est Votre tour de me pardonner comme j’ai pardonné aux autres” ». Une telle prière faite par celui qui aura pardonné à son frère ne pourra pas ne pas être exaucée par Dieu le jour de son jugement, puisqu’elle est fondée sur une promesse de Dieu Lui-même (”Pardonnez, et il vous sera pardonné”). Quel est celui qui, en y réfléchissant, pourra encore refuser de pardonner à son prochain ? … la dureté de cœur du serviteur

 

« Une autre fois, ne pouvant avoir raison de l’obstination dans la haine d’une personne, il lui dit : “Récitez le Notre Père”. Quand il eut prononcé les paroles : “Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés”, don Cafasso lui dit en souriant : “Oh, quelle belle promesse avez-vous faite au Seigneur : vous avez dit que, vous aussi, vous pardonnerez. Eh bien êtes-vous content de l’avoir faite et d’être vous aussi pardonné à votre tour par le Seigneur ?” “Oh! oui, répondit tout content l’offensé, j’ai pardonné et je pardonne du fond du cœur. Que Dieu bénisse mes ennemis.” Et don Cafasso conclut cette émouvante conversation en lui présentant le crucifix à baiser ».

 

Don Cafasso n’hésitait pas non plus à descendre des motifs surnaturels à ceux naturels : “Celui qui hait maigrit, celui qui est haï grossit. Ne vous apercevez-vous pas que la haine n’apporte aucun dommage à votre ennemi qui mange, boit, dort et s’amuse, tandis que vous vous rongez le cœur jour et nuit ?”.

 

2) La grande loi de la charité : argument plus noble que le premier pour exciter au pardon. Le bon Saint rappelait que celui qui a offensé ne reste pas moins une image de Dieu et que cette image nous devons la respecter, même si elle est portée par quelqu’un qui n’en est pas digne. A un pénitent plein du désir de se venger de son ennemi, il dit : “Seriez-vous content si d’autres vous tuaient ? Certainement non. Eh bien, rappelez-vous de ce que vous avez appris au catéchisme : ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que les autres vous fassent”.

 

3) L’exemple de Jésus-Christ : “Vous, dit un jour don Cafasso en prêche, qui éprouvez tant de peine à digérer une parole, qui hésitez tant à pardonner un affront, une injure, venez au pied de la Croix et regardez. Le voyez-vous ? L’entendez-vous ? Regardez, Il n’a plus de souffle, Il est moribond, mais Il s’efforce d’implorer le pardon, et pour qui ? Pour celui qui L’a tant offensé, pour qui lui a donné la mort, pour qui l’injurie même au moment de l’agonie. Un Dieu donc pardonne et vous qui êtes terre, vous qui êtes poussière, vous ne voulez pas pardonner ?... Comment ? Vous ne pouvez pas ? Et vous voulez qu’un Dieu commande une chose que vous ne pouvez pas faire ? Combien, avant vous l’ont fait et le font encore ?... Il est allé trop loin !... Il n’est pas allé jusqu’à enlever la vie comme ils Lui ont fait... Mais il ne mérite pas le pardon !... Non, lui ne le mérite pas ! mais Dieu le mérite pour lui. C’est Dieu qui vous le commande : c’est Dieu qui vous en donne l’exemple”.

 

Mais celui qui pardonne ne doit pas s’inquiéter s’il ressent encore un peu d’aversion pour celui qui l’a offensé par le passé : “Cette aversion, disait le bon prêtre, ne vient pas de la haine, mais plutôt de la diminution de l’amour. C’est chose naturelle en celui qui a été maltraité et il ne dépend pas de nous de l’effacer d’un coup d’éponge. La haine n’est pas dans la mémoire mais dans le cœur qui veut se rappeler les torts reçus et en prépare la vengeance”.

 

Le pardon, exercice de la vertu de miséricorde

Le pardon est un acte de la vertu de miséricorde : ceux qui pardonnent font en effet partie des miséricordieux dont Jésus a dit qu’ils sont “bienheureux, parce qu’ils obtiendront miséricorde”. Notre-Seigneur, comme nous l’avons vu, nous ordonne de toujours pardonner à notre prochain. Cependant, tout exercice de la vertu se situe dans un juste milieu entre deux excès : In medio, stat virtus, dit St Thomas d’Aquin. Ce juste milieu pour la pratique de la miséricorde et donc le pardon ne consiste certainement pas à mettre des limites au-delà desquelles on ne doit plus pardonner, puisque Jésus a dit à Pierre qu’il fallait toujours pardonner. En quoi consiste-t-il donc?

 

Pour le comprendre et éviter ainsi toute fausse interprétation de la parabole, rappelons tout d’abord qu’il ne peut jamais y avoir d’opposition entre l’exercice des différentes vertus. Ainsi, les vertus de miséricorde et de justice qui, à première vue, pourraient sembler pouvoir s’opposer dans leur exercice, se complètent tout au contraire. Dieu, en effet, est à la fois infiniment juste et infiniment miséricordieux et exerce ces deux vertus d’une manière parfaite. Cependant, à cause de la faiblesse de notre intelligence, il arrive que nous ayons du mal à voir, dans certains cas pratiques, où commence l’exercice de l’une de ces deux vertus et finit celle de l’autre, ou comment l’une peut être exercée sans léser l’autre : c’est là une preuve de nos limites, mais non de l’opposition des vertus entre elles, et c’est un motif de plus pour nous maintenir dans l’humilité et la prudence dans l’exercice des différentes vertus.

 

Le juste milieu à garder dans l’exercice du pardon à accorder à notre prochain signifie donc que celui-ci n’empêche pas l’exercice nécessaire de la justice. Ici-bas comme dans l’autre monde, la vraie miséricorde ne peut exister sans la justice car, sans elle, la miséricorde n’est que faiblesse ; de même que la justice n’existe pas sans la miséricorde car, sans cette dernière, la justice devient insupportable. Donnons un exemple pratique qui aidera à comprendre ce qui vient d’être dit. Le commandement de toujours pardonner ne contredit en rien, par exemple, l’obligation où se trouvent les parents ou d’autres supérieurs de punir quand cela s’avère nécessaire : ils doivent alors le faire pour le bien de l’âme de l’enfant ou de celui dont ils ont la responsabilité devant Dieu, mais sans jamais perdre au fond de leur âme la bonté (qui est un acte de la miséricorde ou charité).

 

Le contraire est tout aussi vrai : la justice ne doit jamais être exercée sans la charité : Jésus ne condamne pas dans cette parabole le fait d’exiger de son prochain le paiement de ses dettes (une parabole ne doit pas être comprise au sens littéral, puisqu’elle est une image). Il ne condamne pas non plus, de façon plus générale, la défense de ses propres droits, comme de faire de justes remontrances à ceux qui auraient blessé notre réputation. Mais Il condamne le fait d’exercer ou d’exiger ses propres droits sans en tempérer l’exercice par la charité : c’est s’exposer à trouver la même sévérité pour nous chez le divin Juge. N’oublions pas : que le droit strict (la seule justice sans la charité) n’est pas le droit aux yeux de Dieu ; que Dieu exige toujours de nous la charité envers le prochain ; et qu’il n’y a pas de cas où il ne faille pardonner à celui qui nous a fait du mal.

 

La promesse du Seigneur

Si donc vous pardonnez avec toute la générosité dont vous êtes capables, disait Saint Alphonse de Liguori, si vous supportez vos frères avec toute la patience qui vous est possible - car ce n’est pas pardonner que de faire sentir et payer aux autres leurs défauts et leurs torts - Dieu vous pardonnera: voilà la promesse de Jésus. Combien nous gagnons au change ! Nous décidons de notre sort éternel par notre attitude envers notre prochain !

 

La conversion de Jean Gualbert est une réalisation bien frappante de la promesse de Jésus. Jean Gualbert avait reçu une solide éducation chrétienne mais il abandonna par la suite la voie des commandements. Voici le fait qui fut à l’origine de sa conversion : un Vendredi Saint, il rencontra la personne qui avait tué son frère. Poussé par la vengeance, il s’apprête à le tuer de son épée quand le malheureux se jette à terre, les bras en croix et le supplie de ne pas lui ôter la vie en souvenir de la Passion du Christ. Gualbert ne peut résister à cette demande : l’exemple du Sauveur qui pria pour ses bourreaux amollit la dureté de son cœur, il tend la main au gentilhomme et lui dit : “Je ne puis vous refuser ce que vous me demandez au nom de Jésus-Christ. Je vous accorde non seulement la vie mais mon amitié. Priez Dieu de me pardonner mon péché”. Ils s’embrassèrent, puis se séparèrent. De là, Jean se dirigea vers l’église d’une abbaye voisine. Il s’agenouille au pied d’un crucifix et y prie avec une ferveur extraordinaire. Dieu lui fit savoir alors que sa prière était exaucée, qu’il avait obtenu le pardon de ses fautes : le crucifix devant lequel il priait baissa la tête comme pour le remercier du pardon qu’il avait généreusement accordé par amour de Dieu. Changé en un homme nouveau, Jean se convertit en effet et, peu de temps après, entra chez les bénédictins. La grâce d’un changement si radical lui fut obtenue par le pardon généreux qu’il accorda de grand cœur à son ennemi.

 

Combien les Saints ont attaché d’importance au pardon des offenses commandé par le Seigneur, on le comprend aux dernières recommandations de don Bosco aux Salésiens sur son lit de mort : “...Voulez-vous tous du bien comme à des frères : aimez-vous, aidez-vous et supportez-vous les uns les autres comme des frères... Promettez-moi de vous aimer comme des frères... Faisons toujours du bien à tous, du mal à personne !... Diligite... diligite inimicos vestros... Benefacite his qui vos persequuntur... (Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous persécutent)” (4).

 

Pardonnons donc toujours, faisons du bien à ceux qui nous font du tort, prions pour eux et nous serons ainsi assurés que Jésus nous pardonne nos péchés et nous attend au Ciel selon Sa promesse : “Bienheureux les miséricordieux car le royaume des cieux leur appartient, bienheureux les doux car ils posséderont la terre (éternelle, qui est le Ciel), bienheureux les pacifiques car ils seront appelés fils de Dieu” (Matth. V, 4, 7 et 9).

 

Notes

1) MGR ANGELO GRAZIOLI, La pratica dei confessori nello spirito di San Giuseppe Cafasso. Torino 1960. p.266.

2) Idem, loc. cit.

3) Idem, p. 269. Les citations suivantes sont toutes tirées des pages 269-70-71-72 de cet ouvrage.

4) G. B. LEMOYNE, Vita di San Giovanni Bosco. Vol. II. pp. 649, 651, 654.

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