LE PRESSOIR MYSTIQUE ET

LE PRÉCIEUX SANG DE JÉSUS

Par M. l'abbé Ugolino Giugni

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°66

Le pressoir mystiqueBible moralisée de Philippe le Hardi, Provence, fin XVe siècle

Dans cet article, je voudrais expliquer le sens du tableau “le Pressoir Mystique”, que vous trouvez sur la couverture de ce numéro de Sodalitium. L’art fait partie de la culture des peuples et la peinture classique a souvent été inspirée par la foi, et la foi, à son tour, a trouvé son expression et sa représentation en images dans les tableaux que nous trouvons dans nos églises. Le retable d’autel de Mainardi, dit le Chiaveghino, se trouve dans l’église de S. Agostino à Crémone au fond de l’abside mais dans l’iconographie catholique on en trouve beaucoup d’autres en différents lieux.

Dans le livre d’Isaïe (63, 3) on lit ces paroles : “Torcular calcavi solus. Et aspersus est sanguis eorum super vestimenta mea”. (J’ai foulé le pressoir tout seul et d’entre les nations il n’y a pas un homme avec moi ; je les ai foulés aux pieds dans ma fureur, et je les ai foulés aux pieds dans ma colère ; leur sang s’est répandu sur mes vêtements, il a souillé tous mes habits). Quelle est la signification de ces paroles et à qui s’appliquent-elles ?

 

On sait que dans la Sainte Écriture se trouvent de nombreux symboles et de nombreuses significations ; il existe aussi un sens allégorique dit “typique” qui indique la réalité qui doit venir ; c’est pourquoi l’Ancien Testament est souvent une figure du Nouveau et annonce l’accomplissement parfait des prophéties dans le Christ NotreSeigneur.

Les paroles du verset d’Isaïe s’appliquent à Jésus-Christ de manière évidente, mais voyons comment. Dans ce chapitre, Isaïe décrit l’œuvre accomplie par Jahvé contre Édom, c’est-à-dire contre ses ennemis, pour faire ressortir aux croyants l’œuvre du salut. Dans les deux premiers versets (Quel est celui qui vient d’Édom, de Bosra les vêtements teints ? Il est beau dans sa robe, il marche dans la grandeur de sa puissance. “C’est moi qui parle avec justice et qui viens pour défendre et pour sauver”. Pourquoi  donc  rouge  est  votre  robe,  et  vos  vêtements

comme les vêtements de ceux qui foulent dans un pressoir ?), se déroule un dialogue entre le prophète et un guerrier qui rentre victorieux du combat : ce héros est le Messie qui, pour apporter le salut, abattit ses ennemis, le mystérieux guerrier et vainqueur prend lui-même la parole et décrit sa propre nature. Il parle (c’est le Verbe de Dieu) avec justice (le Christ est juge) et Il vient pour défendre et sauver, c’est-à-dire pour procurer le salut après avoir rétabli la justice de la victoire sur ses ennemis. On comprend clairement qu’il s’agit ici du serviteur de Jahvé (c’est-à-dire le Messie qui est le Christ). Dans le verset 4 il est question du “jour de la vengeance, et de l’année de rédemption” pour signifier que le temps de la vengeance (contre les ennemis) est d’un jour alors que le temps de la miséricorde de Dieu, de la grâce et de 42 la rédemption est d’une année, donc bien plus long que le châtiment.

 

Nous arrivons ainsi au verset qui nous intéresse le plus, le verset 3, auquel nous pouvons donner plusieurs sens.

Sens littéral : le guerrier répond en utilisant l’image qui lui est suggérée par son interlocuteur, le prophète : le foulage du raisin dans le pressoir ; elle correspond à la “moisson”, c’est-à-dire au jugement de Dieu. La vendange était abondante et il était seul à fouler dans la cuve, c’est pourquoi ses vêtements sont ainsi maculés de rouge. Le Messie se suffit à Lui-même pour se venger de ses ennemis, il a accompli seul l’œuvre de la rédemption, aucune nation n’est venue à son aide, son unique aide était dans le Seigneur.

Sens allégorique : c’est l’interprétation chrétienne qui est donnée à ce passage. Dans ce sens, selon saint Augustin, on parle de la Passion du Christ dans laquelle son Sang a été aspergé sur son vêtement, c’est-à- dire sa chair. C’est ainsi que s’applique au Seigneur le passage de la Genèse (49, 11) il lavera dans le vin sa robe, et dans le sang du raisin son manteau, qui est un sens indirect adapté à ce passage. La Passion fut le pressoir du Christ, dans laquelle a été répandu son Sang et, de la même manière, les dé- mons ont été écrasés et foulés aux pieds par Lui dans le pressoir. Le Christ en effet par son Sang remporta la victoire, il a répandu le sang de ses ennemis (1 ), par sa mort il a tué ses ennemis et par ses blessures et ses cicatrices, comme trophées, le Christ est entré triomphant au ciel. Saint Grégoire (2 ), en outre, l’explique ainsi : “le pressoir il l’a foulé seul, parce qu’il foula seul le pressoir dans lequel il est foulé, puisque par sa puissance il accomplit sa Passion, il vainquit et il ressuscita de la mort avec gloire”. C’est ce que veut signifier saint Jean, quand dans l’Apocalypse il dit : il était vêtu d’une robe teinte de sang (Apoc. 19). La robe du Christ est son humanité ensanglantée par les Juifs avec laquelle il entre au ciel ; où maintenant aussi elle est rougie par les blessures des cicatrices qui y demeurent ; cela signifie que le Christ en montant au ciel porte avec Lui les signes et la mémoire de son Sang et de celui de ses martyrs, injustement répandu par les impies, Sang qui appelle la vengeance

Sens accomodatice : c’est celui qui est représenté dans les peintures du Pressoir Mystique du bas Moyen Âge. En effet, le Pressoir Mystique (torculus Christi) figure et représente le Seigneur Jésus dans la cuve du raisin dans lequel Il fut pressé : sa Croix est devenue la presse ou la vis du pressoir, et son Sang Précieux qui sort des blessures et coule dans un récipient comme dans un calice, c’est le vin eucharistique. Dans certaines représentations, c’est Dieu le Père Lui-même qui tourne la vis du Pressoir, signifiant ainsi que c’est le Père qui nous a donné son Fils pour nous racheter et qui l’envoie à sa Passion. Tout cela a pour but de montrer de manière synthétique par  une  représentation  douloureuse  l’ensemble  des

Anbach (Allemagne) église de Saint Gumbert :

Marie Corédemptrice et le Pressoir Mystique ( École de Dührer)

souffrances du Christ. Le Pressoir Mystique tire ses origines en général de la thématique de la Vigne et du raisin qui se trouve dans plusieurs passages, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament comme Moi je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron (Jn 15, 1) ou encore dans la parabole des vignerons homicides (Matth. 21, 33-41), repris et commentés amplement par les Pères de l’Église.

 

Textes des Pères en référence au Pressoir Mystique

Icône du Musée de Sanok, en Pologne

• Au IVème siècle, l’évêque Astérios d’Amasée, dans ses homélies comparait l’autel au pressoir prêt pour le foulage : “La vigne a été vendangée et l’autel, comme un pressoir, a été rempli de grappes”.

 

Saint Augustin : commentant le Psaume 55, écrivit : “La première grappe de raisin écrasée dans le pressoir est le Christ. Quand cette grappe fut pressée dans la Passion, il en a jailli ce vin dont le calice est autant enivrant qu’excellent !” (3 ). Dans le beau commentaire du Psaume 80, saint Augustin voit tout le psaume comme la figure d’un pressoir ; dans le commentaire du Psaume 83 il dit ensuite : “Celui qui se consacre au service de Dieu doit savoir qu’il est entré dans le pressoir. Il sera broyé, écrasé, pressé. Non pour qu’il doive mourir physiquement, mais pour qu’il s’écoule dans les citernes divines” (4 ).

 

Saint Maxime de Turin (au Vème siè- cle) écrivit dans ses homélies que “La grappe suspendue au pieu est le Christ suspendu à la croix”.

 

Saint Alphonse de Liguori, citant saint Grégoire le Grand (voir ci-dessus) traduisit et commenta ainsi ce passage : “Il dit calca43 vit, parce que Jésus-Christ par sa Passion vainquit les démons ; il dit ensuite calcatus est, parce que dans la Passion son corps fut broyé et brisé, comme sont broyés les raisins sous le pressoir”.

 

Saint Pierre Damien (XIème siècle) s’adressa à la très Sainte Vierge en disant : “De toi est sortie la grappe qui devait être pressée sous le pressoir de la croix”.

 

Saint Bonaventure (XIIIème siècle) dit : “Le Christ crucifié, comme une grappe écrasée dans le pressoir, a extrait par les blessures de son corps fleuri ce suc parfumé qui peut guérir toute maladie”.

 

Le Pressoir Mystique dans l’art

«Le Pressoir Mystique s’inséra dans la tradition médiévale de la peinture comme un moyen efficace pour la catéchèse, dont il devint l’une des expressions les plus exacerbées : Pour mieux exprimer l’horreur de la Passion, et pour bien faire comprendre que Jésus a versé son Sang jusqu’à la dernière goutte, ils le mettent sous la vis d’un pressoir, le Sang jaillit comme le suc du raisin et coule dans la cuve.

 

L’ancêtre figuratif des pressoirs mystiques est une miniature de l’Hortus Deliciarum, qui représente (en commentaire de la Parabole des vignerons homicides) le Christ fouleur : le vin coule du pressoir et l’Église, personnalisée par le pape et par des prêtres et des moines, porte le raisin.

 

À partir du XIVème siècle, Jésus devint la victime du foulage, et les images le représentèrent souvent entouré par d’autres personnages, souvent par des anges et des personnages bibliques, parfois avec des Pè- res ou des Saints locaux, parfois aussi avec le commanditaire de l’œuvre.

 

Le très fort réalisme de la scène uni au symbolisme eucharistique résume en luimême les principaux éléments de la spiritualité du temps, en particulier la spiritualité augustinienne ; au XVème siècle ensuite, la dévotion aux reliques du Précieux Sang s’étendit des Flandres à toute l’Europe (spécialement du nord) et plusieurs confré- ries dédiées à ce culte naquirent.

 

On reproduisit des Pressoirs Mystiques sur des fresques, des tableaux, des vitraux : ceux exécutés en France à l’époque des rois Louis XII et François Ier sont célèbres et très précieux, tel le vitrail de l’église de Sain-te-Foy à Conches-en-Ouche (Eure), ou dans l’église parisienne de Saint-Étienne-duMont ; nous trouvons aussi une description du Pressoir Mystique sur les vitraux des églises dans la biographie du peintre et maître verrier Roberto Pinagrier, qui vécut entre la fin du Quattrocento et le XVIème siècle. La disposition des personnages était très variée, et souvent étaient présents des cartouches reproduisant en latin les références scripturaires, habituellement Torcular calcavi solus (Isaïe 63) ou Ego sum vitis vera (Jn 15, 1).

 

Le Pressoir Mystique connut un grand succès dans l’Europe du XVIème siècle : en général, il possédait un langage iconographique très fort, apprécié selon le goût de l’époque ; en particulier, en pleine période de la Contre-Réforme il était une expression très efficace de l’Eucharistie et de la transsubstantiation» (5 ).

 

Le Précieux Sang de Jésus

Le Seigneur a versé son Sang pour nous racheter comme on lit dans le verset de l’Apocalypse : Redemisti nos Domine in sanguine tuo (Apoc. 5, 9), et dès l’aube du Christianisme la vertu salvifique du Précieux Sang de Jésus a été exaltée par la littérature et la dévotion catholique, jusqu’à attribuer à ce Sang un culte qui lui soit propre, puisqu’il est uni à la Divinité en la Personne du Christ. Cette dévotion est donc une conséquence naturelle de la dévotion à l’humanité du Christ. Parmi les propagateurs de cette dévotion, nous pouvons citer saint Bernard de Clairvaux, saint Bonaventure, sainte Gertrude la Grande et surtout, plus près de nous, saint Gaspard del Bufalo avec sa congrégation. Il est certain que les représentations du Pressoir Mystique contribuèrent à la diffusion du culte du Précieux Sang et en constituèrent l’expression, avec les anges recueillant le sang qui jaillit du côté, des mains et des pieds de Jésus Crucifié, ou des fons salutis dont jaillissent les sacrements. La légende médiévale du saint Graal dans le sens chrétien contribua à cette diffusion du culte du Précieux Sang de Jésus. En 1263 eut lieu le miracle eucharistique de Bolsena, quand de l’Hostie consacrée jaillit le Sang de Jésus qui imprégna le corporal ; ce miracle donna une place toujours plus importante au Précieux Sang et fut aussi à l’origine de l’office de la Fête-Dieu, composé par saint Thomas d’Aquin.

 

On trouve des reliques insignes qui donnèrent lieu à des fêtes liturgiques dédiées au Précieux Sang à Mantoue, à Venise, à Bruges (Belgique) et à Fécamp (France, SeineMaritime). La première concession d’une fê- te propre date de 1582 au diocèse de Valence en Espagne, et par la suite les concessions se multiplièrent dans tout le monde catholique. À Rome, la dévotion était pratiquée dans la basilique de San Nicola in Carcere, où résidait la confrérie du “Précieux Sang” instituée au XVIIIème siècle. Comme nous l’avons déjà dit, l’apôtre le plus zélé et le propagateur de cette dévotion fut certainement saint Gaspard del Bufalo, qui, dans les trente premières années du XIXème siècle, obtint de pouvoir la célébrer dans les maisons de sa congrégation le premier dimanche de juillet. Le Pape Pie IX, exilé à Gaète, sur la suggestion du supérieur des Missionnaires du Précieux-Sang (la congrégation de saint Gaspard), fit le vœu d’étendre la fête à toute l’Église s’il pouvait rentrer à Rome ; il fut exaucé et par le décret Redempti sumus du 10 août 1849 il établit la fête au premier dimanche de juillet avec rite double de seconde classe pour toute l’Église. Saint Pie X la fixa au 1er juillet et Pie XI l’éleva au rite de 1ère classe.

Marco dal Pino Pressoir Mystique et le Christ en gloire

 

Le Sang de Jésus dans l’Évangile

Je voudrais terminer ce petit article par quelques textes du Nouveau Testament (par conséquent des textes révélés) où il est fait référence de manière directe au Sang du Seigneur Jésus versé pour notre salut, afin d’exciter notre amour envers Jésus et d’accroître notre respect et notre dévotion pour son Précieux Sang.

 

Sur le Mont des Oliviers : Luc 22, 39- 44. Et étant sorti, il alla, selon sa coutume, à la montagne des Oliviers ; et ses disciples le suivirent. Lorsqu’il fut arrivé à son lieu accoutumé, il leur dit : “Priez, de peur que vous n’entriez en tentation”. Puis il s’éloigna d’eux à la distance d’un jet de pierre ; et, s’étant mis à genoux, il priait disant : “Mon Père, si vous le voulez, éloignez ce calice de moi ! Cependant que ma volonté ne se fasse pas, mais la vôtre”. Alors lui apparut un ange du ciel, le fortifiant ; et étant tombé en agonie, il priait encore plus. Et il lui vint une sueur, comme des gouttes de sang découlant jusqu’à terre.

 

Le coup de lance : Jn 19, 31-37. Les Juifs donc (parce que c’était la préparation), afin que les corps ne demeurassent pas en croix le jour du sabbat (car ce jour de sabbat était très solennel), prièrent Pilate qu’on leur rompît les jambes et qu’on les enlevât. Les soldats vinrent donc, et ils rompirent les jambes du premier, puis du second qui avait été crucifié avec lui. Mais lorsqu’ils vinrent à Jésus, et qu’ils le virent déjà mort, ils ne lui rompirent point les jambes ; seulement un des soldats ouvrit son côté avec une lance, et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau.

 

Et celui qui l’a vu en a rendu témoignage, et son témoignage est vrai. Et il sait qu’il dit vrai, afin que vous aussi croyiez aussi. Car ces choses ont été faites, afin que s’accomplît l’Écriture : Vous n’en briserez aucun os. Et dans un autre endroit, l’Écriture dit encore : Ils porteront leurs regards sur celui qu’ils ont transpercé.

 

Épître de saint Jean : I Jn 5, 6. C’est celui qui est venu avec l’eau et le sang, JésusChrist ; non pas avec l’eau seulement, mais avec l’eau et le sang.

 

Bibliographie

 

http://it.cathopedia.org/wiki/Torchio_mistico

 

• Cornélius a Lapide, Commentaria in Scripturam Sacram, tomus undecimus in Isaiam prophetam, col 732.

 

La Sacra Bibbia commentata da P. M. Sales e G. Girotti o.p., Il libro di Isaia, Lice Torino 1942. 45

 

Enciclopedia Cattolica, Città del Vaticano 1953.

 

Notes

1) Il en a répandu le sang ou il a frappé les peuples non dans le sens physique puisque le démon n’a pas un vrai sang que le Christ aurait pu répandre, mais dans le sens où, comme dans les victoires des hommes, il y a beaucoup d’effusion de sang ; ainsi de la même manière Isaïe voulut y faire allusion en s’adressant aux juifs charnels qui attendaient, et attendent, un Messie temporel comme David puissant et belliqueux qui propageait son royaume par l’effusion du sang de ses ennemis (Cornélius a Lapide).

2) Homil. 13 in Ezech. lib. 2, hom. 1, n. 9. ML 76-942.

3) Exposition sur le Psaume 55, cap. 4.

4) Exposition sur le Psaume 83, cap. 1.

5) http://it.cathopedia.org/wiki/Torchio_mistico

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