La liberté n’exclue-t-elle pas toute forme de restriction ? N’est-ce pas là chose évidente ? Et surtout, cette façon de voir n’est-elle pas quelque peu séduisante ? De fait c’est ainsi que raisonnent à l’heure actuelle bon nombre de chrétiens ; et qui plus est ils conforment leur vie à cette conception, et allèguent même à son appui des arguments apparemment solides. “Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté” (2 Cor. 3, 17); “Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix... ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit” (Jn 3, 8). “Peuple de Dieu”, “peuple de prophètes”, “peuple d’adultes mus par l’Esprit, pour toi la liberté ne consiste-t-elle pas à supprimer toute restriction et toute loi ?” ; “Aime et fais ce que tu veux”; n’est-ce pas Saint Augustin, le Docteur de la Grâce qui s’est exprimé ainsi ?

 

Mais là n’est que le premier aspect de la question. Il en existe en fait un second : “Pour vous, mes frères, vous avez été appelés à la liberté ; seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte pour vivre selon la chair” (Gal. 5, 13). Et c’est encore Saint Paul qui nous recommande de pratiquer, à travers la charité, l’aide mutuelle qui est inévitablement, et pour tous, onéreuse et astreignante. Du reste, le comportement manifestement préjudiciable pour tous qui consiste à rejeter toute règle et qui voudrait se justifier par le droit à la liberté, montre à lui seul que ce prétendu droit est fondé sur une fausse conception de la liberté. “Aime et fais ce que tu veux”; “Si tu aimes, tu ne peux faire ce que tu veux”. Est-il possible que Saint Augustin ait contredit Saint Paul ? Alors lequel des deux a-t-il raison ? En somme, l’homme, le chrétien, est-il libre ou ne l’est-il pas ? Ou bien existe-t-il une autre alternative entre le devoir et la liberté, entre le conformisme et la contestation ?

 

Avant tout efforçons-nous de ne pas nous emballer. C’est seulement de cette façon que la Grâce, qui n’est jamais refusée à personne, peut porter ses fruits. Il faut apprendre directement de l’Esprit en quoi consiste la liberté, qui ne se trouve précisément que là où l’Esprit est présent (cf. 2 Cor., 3, 17). L’“Esprit du Seigneur”, qui garantit “cette liberté” dont jouit le chrétien, “par laquelle le Christ nous a affranchis” (Gal. 5, 1), est évidemment l’“Esprit de Jésus-Christ” (cf. Phil. 1, 19); c’est l’Esprit du Fils qui crie en nous “Abba, Père !” (cf. Gal. 4, 6). Il s’agit donc de l’”Esprit de Vérité” (Jn 15, 26), puisqu’il procède non seulement du Père mais aussi du Fils qui est la Vérité (cf. Jn 16, 13). Et l’Esprit de la Vérité mène à la plénitude de la vérité (cf. Jn 16, 13).

 

Étant fruit de l’Esprit, la liberté du chrétien est donc réglée par la Vérité pour la raison impérative que l’Esprit ne peut être qu’Esprit de Vérité, étant donné qu’Il procède du Fils qui est Lui-même la Vérité. Insister sur ce point est nécessaire. L’Esprit est Vérité par son essence intime. En effet son être procédant “du Fils”, comme “du Père”, rien ne Lui est plus intrinsèquement propre qu’être la Vérité par le fait même qu’Il vient “de Celui qui est la Vérité”. Par conséquent si le chrétien est constitué de façon à pouvoir aller où il veut, parce qu’il suit le souffle de l’Esprit, cela n’est qu’à la seule condition que la liberté dont il jouit consiste pour lui à être intégrée dans l’Esprit, à épouser - si l’on peut s’exprimer ainsi - l’Esprit intégralement, tant dans Sa Source que dans ses fruits. Et puisque l’Esprit, où qu’Il nous conduise, ne peut conduire qu’à la Vérité parce qu’Il est Esprit de Vérité, de la même façon la liberté, qui réside dans l’Esprit, procède de la Vérité.

 

Cette liberté, en vertu précisément de sa genèse permanente, est intimement conforme à la Vérité. Par conséquent, à cause de ce que comporte son essence intime, la liberté, en quiconque en revendique le privilège, doit être absolument conforme aux exigences de la Vérité. Et si le chrétien (c’est-à-dire celui) qui est libéré par le Fils, est libre dans la vérité, c’est parce que l’Esprit, qui donne cette liberté, conduit à la plénitude de la Vérité (cf. Jn 16, 13). La conclusion, de nécessité, est unique : la vraie liberté est réglée par la Vérité. Et c’est là – il faut le préciser clairement - un principe essentiel : principe inclus - de droit - dans l’essence même de la liberté, principe formant une partie concrète de la nature de celle-ci, et principe qui joue par conséquent un rôle immanent dans l’évolution même de la vie. Et l’on doit dénoncer comme erreur pernicieuse l’opinion courante selon laquelle la liberté n’est pas ancrée à des règles, quand elle n’est pas considérée même, en poussant les choses à leur limite logique, comme consistant dans le fait de refuser tout règlement.

 

Ces réflexions théologiques donnent au chrétien, à la lumière de la Foi, une conviction profonde et même la conviction la plus profonde. En effet ces réflexions ne sont pas du tout en contradiction avec lesdits “arguments de raison”, ce rapport ne serait-il que sous-entendu. Il est extrêmement opportun de rappeler - avec Saint Thomas - que la liberté réside dans le libre arbitre seulement comme dérivation. L’acte du libre arbitre consiste en effet dans le fait de choisir. Or l’exercice de cet acte est précisément fondé sur l’affinité qui existe de façon positive entre celui qui choisit et la chose qu’il choisit. La chose choisie est en effet considérée comme “le bien” et “la fin” tandis que ce qui demeure exclu du choix est justement ce qui n’est pas assimilé à la finalité choisie. Le “bien” est exactement l’objet de la volonté, et la “fin” qui dans la pensée de chacun définit le “bien”, est, concrètement, la loi immanente de la volonté. Il s’ensuit que l’acte du libre arbitre, loin de se réduire à une pure option inconditionnée dans laquelle on voudrait faire consister la liberté, est en fait l’expression de la volonté, laquelle est elle-même, en un jeu spontané, conforme au “bien” et à la “fin”.

 

La liberté réside à l’origine dans la volonté et elle y est réglée par le rapport entre la volonté même et la nature, c’est-à-dire par ce qui fait, de la créature raisonnable et de sa volonté elle-même, de façon divine, une seule chose. La liberté est réglée par la vérité. Il est tout autant nécessaire, en ces temps de crise, de rappeler que la liberté, selon saint Augustin, consiste en choisir ce qui ne peut être éliminé. Certes la définition est transrationnelle, mais elle convient parfaitement du point de vue existentiel. L’exigence de liberté qui vibre au plus intime de chacun, doit en fait être satisfaite parce qu’elle est sanctionnée par notre sainte vocation, qui a son origine non dans nos œuvres mais dans le décret de Dieu et dans Sa Grâce (cf. II Tim. 1, 9).

 

Et cette exigence est tellement absolue qu’elle exclut tout contraste externe. Ceci comporte et présuppose nécessairement que le désir ne doit pas être frustré et ceci, à son tour, présuppose que l’homme ne désire que ce qui ne peut être éliminé. Saint Augustin admet donc clairement que la liberté ne supporte pas de contrainte ; mais, d’autre part, l’absolu de la liberté est, selon lui, greffé sur un désir qui ne voit que les biens ne pouvant être éliminés, c’est-à-dire un désir réglé par des Lois supérieures. Et puisque seuls ne peuvent être éliminés les vrais biens, les biens valides pour une créature dotée de l’immortalité, il s’ensuit encore que la liberté n’a de place que dans la Vérité.

 

L’opposition créée entre le “devoir” et la “liberté”, la nécessité d’opter qui découle de cette opposition, les comportements pratiques qui expriment cette option et vont souvent bien au-delà, tout ceci a pour origine une véritable confusion : “Parvus error in principio, fit magnus in fine”. La confusion dérive du fait de ne pas savoir distinguer entre deux types de nécessité. L’une s’impose à un être autonome commençant au point où il cesse d’être lui-même, l’autre est immanente à la nature dont il ne fait qu’exprimer la détermination.

 

Corrélativement, pour chaque opération, il y a deux types de lois. Celles qui la circonscrivent de l’extérieur et sont soumises à restriction, et celles qui sont concomitantes au principe même de l’opération et sont, par rapport à celle-ci, critère de mesure. Si l’on confond ces deux types de lois et de nécessités, si l’on observe - non sans raison - que restriction et liberté sont des termes incompatibles, la logique conclusive ne peut être que la suivante : la liberté doit être privée de réglementation. La conclusion est juste si ce n’est que, la première prémisse étant fausse, il s’ensuit que la conclusion à laquelle on arrive est également fausse. La liberté n’est pas dénuée de réglementation ; elle est dépourvue de réglementation externe, parce qu’elle porte en elle-même la réglementation valide.

 

Saint Thomas exprime merveilleusement ce concept par ces mots : “Lex nova est instinctus Spiritus Sancti”, la nouvelle loi est instinct de l’Esprit Saint. Il ne nous semble pas nécessaire de rappeler que pour saint Thomas, comme pour tous les chrétiens, le Saint Esprit est l’Esprit de Vérité. Par conséquent la liberté, et particulièrement la liberté chrétienne, qui est celle de la Jérusalem céleste (cf. Gal. 4, 26) et de la Nouvelle Loi, la liberté est donc, comme nous le disions, réglée par la Vérité, par toute la Vérité. Et tous ceux qui, refusant toute restriction, refusant aussi la Vérité comme régulatrice de la liberté, sont dans l’erreur, ne sont en réalité pas libres du tout, étant donné qu’ils aspirent continuellement à devenir tels, comme le prouve l’expérience. Ils aspirent - inconsciemment bien sûr - à être “affranchis du péché” (Rom. 6, 22), à être libérés du mal (cf. Mt. 6, 13), de tout mal et en particulier de la corruption (cf. Rom. 8, 21) mentale qui réside dans le fait de méconnaître la nature de la créature spirituelle et, par conséquent, la nature même de la liberté. Ces malheureux égarés ne pourront être satisfaits dans leur désir légitime qu’en se convertissant ; ils ne pourront être satisfaits que s’ils suivent ce conseil que le Saint-Esprit (on ne peut s’empêcher de l’espérer) leur donne silencieusement (cf. Jn 14, 26). Alors ils connaîtront la Vérité et la Vérité les rendra libres (cf. Jn 8, 32).

 

Et nous, les chrétiens, sommes-nous libres ? Certainement nous ne le sommes pas au point de ne pas devoir le devenir encore davantage. En effet la liberté qui est “la gloire des enfants de Dieu” (Rom. 8, 21) est infinie comme en est le désir et absolue comme est la Vérité. Sa grandeur qui ne peut s’estomper réside dans le fait d’être réglée par la Vérité, mais seulement par la Vérité et par le fait de n’avoir pas d’autres critères de mesure. Double exigence à laquelle nous devons, par vocation intime, satisfaire en toutes circonstances. En cette époque de “crise”, et comme en tous temps, être libre signifie être l’instrument à travers lequel Dieu réalise son dessein, signifie s’être conformé à ce dessein et donc être réglés par la Vérité : être libre, en pratique, veut donc dire se soumettre à tout ce que Dieu manifeste être Sa volonté.

 

En temps de “crise” comme toujours et partout, mais plus particulièrement lorsque cette crise provient du fait que c’est l’autorité même qui n’est plus réglée par la Vérité, être libre signifie ne pas demander comme une faveur ce qui est seulement un droit sacré, droit dont le principe nécessitant est la Vérité même. Ce ne serait qu’aduler l’Autorité que de lui reconnaître indirectement le droit de forger des lois fausses, contraires à la Vérité ; en dernière analyse, il s’agirait de reconnaître, comme fait légitime, que la Vérité n’est pas l’unique régulatrice de la liberté, mais qu’une quelconque contrainte peut lui être substituée : ce serait là un péché contre la Vérité, et ce serait renoncer à la liberté.

 

En temps de “crise”, et particulièrement dans la crise actuelle, c’est la Vérité qui rend libre. La liberté “de faveur” peut tromper la faim de ceux qui soupent avec le “Père du mensonge” (Jn 8, 44); mais elle ne peut absolument pas satisfaire tous ceux que Dieu a appelés des ténèbres pour les conduire à Sa Lumière incomparable (1 Pierre 2, 9), et qui, sous peine d’être jetés dehors, doivent demeurer en Celui (cf. Jn 15, 6) qui est la Vérité (cf. Jn, 14, 6).

 

Il n’y a pas d’autre vraie Liberté que celle de “connaître la Vérité” (cf. Jn 8, 3), il n’y a pas d’autre liberté que celle de faire briller la Lumière dans toute sa splendeur, en faisant triompher la Vérité.

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