Modernisme

Mgr Gherardini, Vatican II et l’herméneutique de la continuité

 Par Monsieur l'abbé Francesco Ricossa

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°63

La thèse théologique du Père M.-L. Guérard des Lauriers, dominicain, ancien enseignant à l’Université Pontificale du Latran, thèse dite Thèse de Cassiciacum, a pour point de départ un fait établi : l’opposition de contradiction entre l’enseignement de Vatican II, entre autres la déclaration Dignitatis humanæ personæ, et le Magistère infaillible et irréformable de l’Église catholique romaine ; c’est là que réside la cause principale de la “crise” que l’Église elle-même traverse depuis ce moment.

 

Évidemment notre revue, qui a embrassé et défend la Thèse “guérardienne” depuis 1985, ne peut que s’intéresser à tout fait nouveau concernant les rapports existant entre l’enseignement de Vatican II et la Tradition de l’Église, qu’il s’agisse d’une (vaine) tentative d’y trouver une conciliation (cf. commentaire du discours de Benoît XVI du 22 décembre 2005, dans Sodalitium n° 59, ou commentaire de la déclaration de la CDF sur la formule subsistit in dans Sodalitium n° 61), ou qu’il s’agisse au contraire du problème soulevé par la contradiction.

 

De ce dernier point de vue, l’année 2009 ne s’est pas montrée avare. Il n’est pas jusqu’à l’Osservatore romano qui n’ait recensé positivement la réédition italienne (les rééditions plutôt, car il y en a eu deux simultanément) du livre de Romano Amerio, Iota unum (1) dont le sous-titre – périphrase d’une œuvre de Bossuet contre les protestants – est significatif : “Étude des variations de l’Église catholique au XXème siècle”. Ces quelques paroles expriment en peu de mots dans le même temps la force et la faiblesse de l’écrit d’Amerio : lorsqu’il parle de variations, le philosophe de tendance rosminienne (2) admet et démontre que Vatican II et l’enseignement postconciliaire ne sont pas en continuité mais bien en rupture avec l’enseignement de l’Église catholique (3) ; mais en attribuant ces variations à l’Église catholique, lui-même insulte sans s’en rendre compte l’Église comme si elle était fausse, et ce pour sauver la légitimité de Paul VI et de ses successeurs.

 

Ce n’est pas un hasard si, dans l’apologétique de Bossuet, les variations des “églises” protestantes étaient la preuve qu’elles ne sont pas la véritable Église du Christ ; parler de variations de l’Église catholique équivaut implicitement (et involontairement, je pense, dans le cas d’Amerio) à mettre sur le même plan l’Église catholique et les sectes protestantes.

 

C’est la même note positive, et la même critique radicale que nous devons adresser aux dernières œuvres de Mgr Brunero Gherardini, qui sont au moins trois (4), même si l’objet de cette recension concerne seulement la première : “Concilio Vaticano II. Un discorso da fare”. (Casa Mariana Editrice, Frigento, mars 2009) [Le Concile œcuménique Vatican II. Un débat à ouvrir, version française, Casa Mariana editrice]. C’est avec crainte et tremblement que j’aborde le personnage de Mgr Gherardini, surtout dans les critiques que je ne peux que lui adresser. Une des conséquences déplorables en effet de la crise d’autorité actuelle (dans l’Église catholique, et aussi en dehors d’elle) est la dispersion du troupeau dont le pasteur a été frappé, ce pour quoi chaque brebis du troupeau s’érige en maître dans l’Église de Dieu, sans même en avoir la mission, l’autorité et souvent la capacité. Comme aux temps de la réforme luthérienne, le dernier ignorant disserte sur les dogmes dont il ignore tout, interprète l’Écriture, se fait théologien, veut enseigner au prêtre la liturgie, ne croit pas à l’infaillibilité du Pape, mais à la sienne propre… Je ne voudrais donc pas, moi qui ne suis pas théologien, commettre la même erreur en critiquant Mgr Gherardini, qui, lui, est théologien, et un théologien sérieux (5) de cette école romaine et thomiste de la glorieuse Université Pontificale du Latran dirigée par Mgr Piolanti, et qui compta parmi ses enseignants le Père Guérard des Lauriers et Mgr Spadafora. Sans la révolution de Vatican II, les études théologiques de Mgr Gherardini auraient donné leurs fruits mûrissant au soleil du magistère pontifical et de la Rome catholique ; il n’en a pas été ainsi, et après s’être efforcé pendant quarante ans de justifier Vatican II, s’accrochant à une thèse presque indémontrable (p. 165) comme il le dit lui-même, Mgr Gherardini tente d’expliquer aux lecteurs et surtout à lui-même, l’inexplicable, autrement dit la contradiction en acte entre l’enseignement conciliaire et post-conciliaire et celui de l’Église. Car c’est là le thème, le status quæstionis de son livre : il faut lire les documents conciliaires selon la critériologie classique. Les solutions possibles sont les suivantes :

 

“soit la continuité de Vatican II avec la ligne de l’enseignement traditionnel catholique,

soit le fait qu’elle s’en dissocie

soit la mesure de la continuité ou bien de l’éventuelle discontinuité” (p. 48).

 

Là est le problème. Il s’agit de “vérifier si et dans quelle mesure Vatican II se rattache, effectivement et non pas seulement à travers ses déclarations, aux doctrines exposées soit conciliairement soit par les différents Pontifes, soit par le ministère épiscopal, et transmises par la Tradition à la vie même de l’Église” (p. 59-60) ; “Le concile Vatican II s’inscrit-il ou non dans la Tradition ininterrompue de l’Église, depuis ses débuts jusqu’à nos jours ?” (p. 86) ; “un problème demeure, celui de démontrer que le Concile ne s’est pas mis en dehors du sillon de la Tradition (p. 89) car il ne s’agit pas de se limiter à “proclamer l’existence d’une continuité” mais d’en rechercher “les preuves” (p. 257).

 

La question posée par Mgr Gherardini est déjà en elle-même une réponse in nuce

Nous avons vu la question que se pose Mgr Gherardini. Il se la pose à lui-même. Il la pose aux lecteurs. Il la pose aux théologiens. Il la pose surtout à Benoît XVI.

 

Cependant se poser cette question en la considérant ouverte à l’une des trois solutions, et en retenant comme possible la solution qui implique une rupture entre l’enseignement conciliaire et celui de l’Église implique déjà une réponse négative pour Vatican II. En effet Mgr Gherardini n’ignore pas la question décisive et se la pose :

 

“Certains (…) se sont demandés si un Concile œcuménique pouvait tomber dans l’erreur en matière de foi et de morale. (…) Mon avis est que cela peut se passer, mais au moment précis où cela se passe, le Concile œcuménique cesse d’être tel” (p. 25) et, nous-mêmes ajoutons avec logique, il a déjà cessé d’être tel, si l’autorité qui l’a promulgué “dans l’Esprit Saint” n’a jamais été l’autorité.

 

Mais l’auteur ne veut pas arriver à cette conclusion… Pour ce faire (c’est-à-dire sauver la légitimité des “papes” conciliaires), il doit faire sienne “l’herméneutique de la continuité” du Concile même, qui se déclare en continuité avec la Tradition (pp. 54-59), de J. Ratzinger (depuis Rapport sur la foi de 1985 jusqu’au Discours à la Curie du 22 décembre 2005, cf. p. 89) suivi par Marchetto (p. 15-16), Lamb et Levering (p. 28- 29) etc., en opposition avec les partisans de la rupture [qu’ils soient modernistes, com- me Alberigo (p. 17), Melloni etc., ou “traditionalistes” comme Amerio, Dörmann (p. 16) et les auteurs de la Fraternité Saint Pie-X – la Lettre à quelques évêques ou l’abbé Lucien étant totalement ignorés].

 

Un catholique qui reconnaît l’autorité du Concile Vatican II et des Pontifes qui l’ont promulgué et soutenu – comme Mgr Gherardini – ne devrait même pas pouvoir mettre en doute “l’herméneutique de la continuité”, la tenant pour acquise a priori et considérant de son devoir de la défendre ne serait-ce qu’a posteriori contre les adversaires de l’Église, qu’ils soient modernistes ou traditionalistes. Mais telle n’est pas la solution adoptée par Mgr Gherardini, du moins pas dans tout son livre. Pour lui, il ne suffit pas de soutenir l’herméneutique de la continuité, il faut la démontrer : démonstration loin d’être évidente, et qui fait absolument défaut encore à ce jour, sinon par des paroles qui n’ont “pas de portée réelle” (cf. pp. 28-29, 53, 54).

 

Quelle est alors la réponse de Mgr Gherardini : continuité ou rupture ? Il ne le sait pas lui-même…

 

Les contradictions de Mgr Gherardini, et ses doutes

La contradiction est le signe le plus évident de l’erreur. Quand on lit Mgr Gherardini, on est frappé par les continuelles contradictions de sa pensée à propos de Vatican II, accusé et défendu, déclaré en continuité ou en rupture avec la Tradition, parfois dans la même page de son livre, à quelques lignes de distance. Je ne pense pas que ces contradictions soient le fruit d’un manque de rigueur spéculative de la part de l’auteur, mais plutôt de la confusion et de la crainte de devoir affronter une matière aussi grave dans ses conséquences.

 

Mgr Gherardini ne passe pas sous silence mais confesse sincèrement les doutes qui l’assaillent et les compromis intellectuels auxquels il s’est voué durant 40 ans. Théologien fidèle à la doctrine traditionnelle de l’Église, il a voulu accepter la nouvelle doctrine de Vatican II : il a donc dû se convaincre, pour pouvoir convaincre ses élèves, auditeurs et lecteurs, qu’il existe une continuité avec la Tradition, ce dont il n’était pas du tout persuadé : il fallait s’accrocher à une thèse presque indémontrable (p. 165). Il confesse : “J’ai parlé de continuité évolutive pour conjurer un tel soupçon (de rupture entre Vatican II et Tradition, n.d.a.) et trouver, par cette formule, la possibilité d’accrocher Vatican II, avec son originalité et sa créativité, à la précédente Tradition. Pourtant j’avoue que je n’ai jamais cessé de me poser la question de savoir si effectivement la Tradition de l’Église a été en tout et pour tout sauvegardée par le dernier concile et si, par conséquent, l’herméneutique de la continuité évolutive lui est vraiment applicable” (p. 90). Mgr Gherardini doute donc de lui-même. L’autocritique concerne entre autres la déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis humanæ personæ : “Le concile Vatican II était fini depuis peu lorsque, en ma qualité de professeur ordinaire d’ecclésiologie et de doyen de l’Université pontificale du Latran, j’ai dirigé une thèse de doctorat sur ‘La liberté religieuse dans Vatican II’. Le candidat était un jeune prêtre intelligent et docile, aujourd’hui évêque en Autriche. À travers lui (…) il m’a été possible pour la première fois de tenter de relier l’explosive Déclaration DH à l’enseignement traditionnel de l’Église. Certes, il fallait s’accrocher à une thèse presque indémontrable, mais l’entreprise ne me paraissait pas impossible à tenter. Aujourd’hui, sur ce fameux décret conciliaire, j’aurais un peu plus de doutes que je n’en avais alors” (p. 165). Nous ne savons pas si l’auteur se rend compte de la responsabilité qu’il a eue de taire ses doutes durant tant d’années (et seulement maintenant, après 40 ans, “de sortir du silence” p. 28) (“il faut enfin réagir” p. 26) et d’avoir même avalisé ces doctrines, comme il le fit par exemple avec la Nouvelle Messe, qu’il critique aujourd’hui (pp. 156-164) (même si peut-être il la célèbre, en dépit des habituels “problèmes” que cela lui suscite) alors qu’“en octobre 1984” l’abbé Piero Cantoni, qui, en 1981, avait quitté la Fraternité Saint Pie-X pour accepter Vatican II et la Nouvelle Messe obtint “son diplôme en Théologie sacrée à l’Université pontificale du Latran avec une recherche sur “Novus Ordo Missæ” et Foi catholique, sous la direction du professeur Brunero Gherardini” (A. Morselli).

 

Le travail de l’abbé Cantoni, dirigé par Mgr Gherardini, et imprimé d’abord par la revue du cardinal Siri, Renovatio, puis en 1988 par les éditions Quadrivium, avait pour but de démontrer la parfaite orthodoxie du nouveau missel, ce à quoi il servit et sert encore. Mgr Gherardini et ses apologètes dans la Fraternité Saint Pie-X l’ont peut-être oublié, mais nous non. Le Père Guérard des Lauriers, pour avoir écrit le “Bref Examen critique du Novus Ordo Missæ” en 1969 fut privé de sa chaire au Latran, alors qu’en 1984, au Latran, Mgr Gherardini patronnait les thèses en défense de la Nouvelle Messe, malgré les “problèmes” que cela lui posait ; mais “le progrès d’une carrière ecclésiastique ne vaut-il pas quelques coups d’encensoir” (p. 18). Que Mgr Gherardini ne m’en veuille pas pour cette critique adressée à certains de ses adulateurs intéressés plutôt qu’à qui, comme lui, manifeste avec sincérité les tourments de son âme.

 

Sic et non : Vatican II en rupture avec la Tradition

Nous avons parlé de contradictions : en effet Mgr Gherardini affirme que Vatican II est et n’est pas en rupture avec la Tradition de l’Église. Voyons d’abord le “n’est pas”. Mgr Gherardini critique sans doute “l’esprit du Concile”, le “postconcile”, les “théologiens postconciliaires” : en cela sa position n’irait pas au delà de l’herméneutique de la continuité de Ratzinger, de la tentative de s’en prendre au seul Rahner, tentative reprise par De Mattei (ami de Gherardini), par le Père Cavalcoli (Karl Rahner, Il Concilio tradito. Fede e cultura) [Vatican II. Le Concile trahi. Foi et culture], par Mc Inerny (Vatican II. Che cosa è andato storto ? Ed. Fede e cultura) [Vatican II. Qu’est-ce qui n’a pas marché ?], et similia (6). En réalité Mgr Gherardini affirme bien davantage. Et pas seulement parce qu’il accuse de nombreux théologiens qui ont reçu la Pourpre cardinalice en récompense après le Concile (de Lubac, Congar, von Balthasar, Daniélou par exemple, p. 92) et rappelle comment Rahner a été reçu par le “magistère” (pp. 101-102). La critique de Gherardini porte explicitement sur Vatican II, sur le “magistère” ou le gouvernement conciliaire et post-conciliaire, sur Roncalli (par exemple aux pp. 33, 77, 151-153, 193), sur Montini (par exemple pp. 151, 152, 158-159), sur Wojtyla (pp. 58, 75, 109, 158-159) et même sur Ratzinger (auquel il fait allusion à la p. 100). “Je ne parviens pas à comprendre comment une herméneutique de la continuité pourrait être possible avec de telles prémisses” (celles posées par Jean XXIII lui-même, n.d.a.) (p. 155). Ce sont les textes mêmes de Vatican II ou les documents “officiels” qui sont critiqués : la liste en est impressionnante : la constitution dogmatique sur l’Église Lumen gentium (p. 100, p. 205, sur le nouveau concept d’appartenance à l’Église, en opposition ouverte avec l’encyclique de Pie XII Mystici Corporis, pp. 207) y compris les tentatives actuelles pour l’interpréter en conformité avec la Tradition (pp. 23-24) ; la constitution sur la Révélation, Dei Verbum, accusée de fausser le concept de Tradition (pp. 120, 122, 127-128, 131) ; contre la Réforme liturgique qui réduit le Sacrifice de la Messe à une Cène (p. 153) et là Mgr Gherardini va même jusqu’à parler de “grave erreur” (p. 163) ; contre Gaudium et spes (pp. 38, 71, 192, avec l’accusation d’“anthropocentrisme idolâtrique” ; et aux pages 202-203 l’accusation de naturalisme et de syncrétisme, au point de confondre l’Église avec l’humanité) ; contre une série de textes et de décisions officielles accusés de relativisme (pp. 94-97), telles que la communion dans la main, la permission de la communicatio in sacris, l’efficacité salvifique des confessions acatholiques et du judaïsme, la dérive judéo-chrétienne, l’acceptation de l’anaphore d’Addaï et Mari privée de consécration, la confusion du Dieu trinitaire avec celui des juifs et des musulmans, le culte de l’homme ; contre la déclaration Dignitatis humanæ sur la liberté religieuse qui fausse l’idée même de Foi (l’assentiment personnel prévu par DH 3, cf. p. 99, critique originale et intéressante), et cause première du “relativisme qu’on déplore” (p. 172) ; contre l’œcuménisme d’Unitatis Redintegratio et de Jean-Paul II (pp. 108-109) ; Unitatis Redintegratio, connexe à Lumen Gentium, est déclaré contraire à la doctrine de Pie XII ; entre les deux doctrines il y a “un abîme” et pas d’“herméneutique de la continuité” (p. 207). Sur le “plan qualitatif” (pas mieux défini) “aucun lien n’existe” entre la doctrine catholique et l’œcuménisme d’UR : “le dialogue, tel qu’il a été théorisé et tel qu’il est mis en pratique, est la négation de toute continuité. Il constitue un nouveau début et il en est l’instrument : une Église nouvelle, non plus ‘catholique-romaine’, mais celle du concile œcuménique Vatican II. Une unité qui n’est plus liée à la même Foi, aux mêmes sacrements et au Souverain Pontife dans sa réalité de Successeur de Pierre, mais une unité élargie par le concile œcuménique Vatican II. Une nouvelle regula fidei et un nouvel ipse dixit : le Concile œcuménique Vatican II” (pp. 214-215).

 

C’est sur la liberté religieuse que la pensée de Mgr Gherardini est particulièrement complexe et contradictoire (chap. VII, pp. 163-188), lorsqu’il conclut tout de même en parlant du fait inéluctable d’un “Magistère dédoublé” (lire : contraire si non contradictoire) tout en admettant que ce ne serait pas possible (“Deux magistères alors ? La question ne devrait même pas être posée parce que le Magistère ecclésiastique est, de par sa nature, un et indivisible : c’est celui créé par Notre-Seigneur Jésus-Christ”) : mais le fait est que “la diversité est substantielle et donc irréductible. Les contenus respectifs sont différents. Ceux du précédent Magistère ne trouvent ni continuité ni développement dans celui de DH” (pp. 190). Sont incompatibles avec la doctrine les théories sur la communion “pleine et non pleine” (pp. 207-218) et sur la “hiérarchie des vérités” (p. 217). En lisant UR “on a l’impression soit qu’on veut concilier l’inconciliable (des types de foi qui, du moins dans l’essentiel, sont différents et irréductibles entre eux), soit qu’on a perdu le contact avec la vérité absolue (la parole de Dieu révélée, c’est-à-dire Dieu lui-même dans sa Révélation) et qu’en conséquence tout est vérité, chaque vérité peut coexister avec les autres, sur le piédestal d’une même dignité et d’une même relativité” (p. 218). Pour Mgr Gherardini le “consensus stupéfiant” avec les luthériens sur la doctrine de la justification si cher à Ratzinger a, quant à lui, donné raison à Luther sur le point fondamental de son hérésie (p. 221). Il parle peu du rapport avec les religions non chrétiennes, puisque c’est à ce thème et à celui de l’œcuménisme qu’est entièrement consacré son livre Quale accordo fra Cristo e Beliar ? [Quel accord entre le Christ et Bélial ?] Le titre en dit déjà long …

 

Sic et non : Vatican II en continuité avec la Tradition

Une lecture partielle d’“Un débat à ouvrir” amène donc à la conclusion suivante : Vatican II n’est pas en continuité mais en rupture avec la Tradition et la doctrine de l’Église. Pourtant dans d’autres passages du même livre, parfois à la même page, l’auteur soutient exactement le contraire : “Le cheval de Troie n’a pas vraiment consisté dans les documents conciliaires eux-mêmes” (p. 21) et même, “à de nombreux égards – je le reconnais moi-même, avec fermeté et conviction – Vatican II fut réellement un grand concile. Nous ne sommes pas loin de la réalité si nous reconnaissons en lui le signe, éloquent et paradoxal, de l’Esprit créateur qui passe le long des sillons de l’histoire et de l’Église en les abreuvant” (pp. 35-36). Des excuses sont continuellement invoquées (par exemple pp. 74-75, 77) et la continuité est explicitement affirmée : “En réalité le fait de se référer au Concile pour avaliser le renversement radical des positions doctrinales, disciplinaires, liturgiques et pastorales de l’Église préconciliaire est substantiellement infondé” du moins directement (p. 76) ; ceci vaut aussi pour Dignitatis Humanæ, la déclaration sur la liberté religieuse (7), liberté religieuse que Mgr Gherardini fait l’erreur de confondre avec la doctrine traditionnelle sur la liberté de l’acte de Foi (par ex. pp. 173-175) pour en arriver à déclarer DH en continuité avec le Magistère précédent : “Pour parler abstraitement, DH ne fait pas un pli : il répète un enseignement qui, dans sa substance, a toujours été celui de l’Église : le fait de croire sponte libenterque fiat, cum nemo credat nisi volens’” (p. 184 ; cf. p. 181). De même dans le tant déprécié décret sur l’œcuménisme, UR, pour Mgr Gherardini “Tout bien pesé, et pour ne parler que formellement, on dira alors que le lien avec le passé est indéniable, autant que son caractère évolutif…” (p. 214).

 

Les motifs du sic et non : autrement on tombe dans le sédévacantisme

Comment expliquer tant de contradictions oscillantes ? L’auteur lui-même nous donne une clé interprétative : “… un Vatican II en dehors et contre l’Église serait non seulement une absurdité historico-théologique, mais aussi un élément en faveur des fameux ‘sédévacantistes’ et de tous ceux qui (avec des arguments divers) en suivent le jugement inconsidéré sur la non-authenticité du dernier concile et donc sur son manque d’autorité ecclésiale (certains allant donc jusqu’à parler de Papes illégitimes et d’usurpation du Siège de Pierre).

 

En effet l’herméneutique de la rupture ne faisait pas qu’ajouter quelques flèches en plus à l’arc du postconcile (c’est-à-dire des ultraprogressistes, n.d.a.) : elle éloignait du Concile même. (…) Inutile donc de noircir du papier pour démontrer que Vatican II est un concile œcuménique véritable et authentique et que, par conséquent, il constitue sans équivoque un fait ecclésial (et quel fait ! ), évidemment lié à la vie, à la foi et à l’histoire de l’Église” (p. 82). Inutile de démontrer … Mgr Gherardini affirme sans prouver, exactement ce que lui-même reproche aux tenants de l’herméneutique de la continuité ! (ne pas se limiter à “proclamer l’existence d’une continuité” mais en rechercher “les preuves”, p. 257). Et pourtant nous avons vu que Mgr Gherardini lui-même a démontré l’herméneutique de la rupture (cf. ce qui est dit plus haut) et a affirmé qu’un Concile peut être un échec mais qu’en ce cas, “le Concile œcuménique cesse d’être tel” (p. 25). Cela peut donc arriver, et c’est même arrivé, mais Mgr Gherardini ne peut pas l’admettre, pas même à lui-même : il faut écarter l’herméneutique de la rupture “des interprétations possibles de Vatican II. Et même de tout Concile. Et celui qui, de bonne foi, insisterait pour la proposer, se mettrait sans s’en rendre compte en dehors de l’Église, du moins matériellement. Attendu toutefois que cette approche a été et continue d’être, non seulement celle des ‘sédévacantistes’, mais aussi d’autres opposants” autrement dit des lefebvristes (8), ainsi que des ultramodernistes (p. 88). Comment les “autres opposants” à Vatican II, c’est-à-dire les lefebvristes, mis au-dehors de l’Église, peuvent-ils se réjouir du livre dont nous sommes en train de faire la recension ? C’est un mystère ! En effet, le refus de Mgr Gherardini de toute critique “traditionaliste” (y compris de la Fraternité Saint Pie-X) sur Vatican II est net (pp. 24, 28, 35) : les partisans de la “thèse de Cassiciacum – Pape formaliter /Pape materialiter” s’auto-justifieraient avec leurs contorsions mentales, il est vrai, mais Mgr Gherardini frappe dur aussi sur les lefebvristes : “En réalité, l’accusation répétée d’illégitimité pour chaque Pontife élu après Pie XII n’est rien d’autre que du pur délire, dépourvu de pertinence historique et de base théologique. Tout comme délirent ceux qui, tout en reconnaissant légitime chaque successeur de cet immortel Pontife, lui refusent l’obéissance inconditionnelle en raison des conséquences négatives vers lesquelles ses déviations et celles de Vatican II ont conduit et conduisent l’Église” (p. 35). Mais qu’écrire plusieurs livres de critique sur ces Papes conciliaires tant vantés ainsi que sur le “magistère” de Vatican II et du postconcile, comme le fait Mgr Gherardini, soit un acte d’“obéissance inconditionnelle” et ne l’expose pas au délire en question, est tout à démontrer.

 

La méthode pour arriver au sic et non : la faillibilité du magistère conciliaire

Oui, vous avez bien lu : non pas ‘INFAILLIBILITÉ’ comme il serait normal, mais ‘FAILLIBILITÉ’. En cela, Mgr Gherardini se montre sans aucun doute lefebvriste. Comment concilier en effet les critiques faites au “magistère” même par Mgr Gherardini et son obéissance persévérante (sous peine de délire) à l’autorité tombée dans l’erreur dans son enseignement, et ce depuis plus de quarante ans ? Les lefebvristes ont répondu dès le début par la thèse du magistère “pastoral non dogmatique”. Les plus récents théologiens de la Fraternité et des communautés amies vont plus loin : une véritable Autorité (Pape, évêques, Concile) n’enseigne plus depuis plus de 40 ans, puisque, étant libérale et moderniste, elle n’entend pas enseigner (9). Ce n’est pas la thèse de Mgr Gherardini. Pour lui Vatican II n’est pas seulement “magistère suprême ordinaire”, comme il fut officiellement déclaré, mais carrément – comme il est normal pour un Concile – “magistère solennel” (pp. 54, 87, pour DH p. 167), c’est-à-dire l’expression maximale du magistère. Ce nonobstant, Vatican II n’est pas dogmatique (pp. 51-53) mais pastoral (pp. 26, 60-68, bien que l’on ne comprenne pas ce que cela veut dire : pp. 49 et 65) mais surtout il n’est ni infaillible ni irréformable, ni contraignant (p. 53) bien que l’on doive le recevoir en tant que Magistère solennel (p. 54) : comprenne qui pourra ! C’est ce que disait déjà il fut un temps Mgr Gherardini à propos des canonisations des saints etc. : le motif ? Pouvoir ne pas accepter – et même pouvoir critiquer – un enseignement officiel de l’“Église” et du “Pape” sans être contraint à mettre en doute la légitimité du “Pape”. Peu importe les contradictions ou l’avilissement du magistère ecclésiastique, lequel faillible, réformable et non contraignant serait inutile et détournerait du droit chemin.

 

Pour conclure : lumières et ombres d’un livre

Nous nous excusons auprès de Mgr Gherardini pour les points de polémique de cet article, et pour les éventuelles incompréhensions de notre part. Son livre (et ceux qui suivent) demande une réponse attentive in medio Ecclesiæ. Il s’adresse surtout à Benoît XVI, et se conclut en effet avec une “supplique” à ce dernier (pp. 259-262). Il n’y a eu aucune réponse à ce jour, si ce n’est, comme d’aucuns l’ont fait remarquer dans Sì sì no no en particulier, des faits œcuméniques qui sont substantiellement une fin de non recevoir et une porte fermée aux observations attristées du théologien de l’école romaine.

 

Parmi les “traditionalistes” (étiquette malheureuse) l’accueil a été plus positif. Négatif de la part de certains sédévacantistes et de certains milieux de la Fraternité Saint Pie-X (Saint-Nicolas) ; positif de la part de la majorité de la Fraternité : Mgr Fellay, l’abbé du Chalard naturellement, l’abbé Pagliarani et la Tradizione cattolica, Sì sì no no (qui qualifie l’essai de Mgr Gherardini de “magistral”). Les premiers présentent le livre comme une défense de l’herméneutique de la continuité ; les autres comme l’admission de l’herméneutique de la rupture et une preuve du fait que les choses changent pour ne pas dire qu’elles ont changé.

 

Notre réponse me semble devoir être plus circonstanciée et complexe, tout comme le livre que nous venons de recenser.

 

Mgr Gherardini admet, en effet, même si c’est avec de nombreuses contradictions, l’existence d’une opposition entre la doctrine de Vatican II et celle de l’Église. Son ouvrage a été présenté et donc dans une certaine mesure avalisé par deux évêques, même s’ils le sont materialiter seulement, celui d’Albenga et celui de Ceylan ; celui de Saint-Marin a présenté pour sa part la réédition de Romano Amerio ; le premier ouvrage de Mgr Gherardini avait été édité par une congrégation religieuse (les Franciscains de l’Immaculée). Certes, nous l’avons vu, la dénonciation de Vatican II est limitée et contradictoire, mais elle existe. Elle peut donc être utilisée du moins comme argument ad hominem pour démontrer que le problème existe, et que le poser n’est pas… un délire ! Il y a plus. Mgr Gherardini écrit : Le Concile œcuménique Vatican II. Un débat à ouvrir. Autrement dit : la question sur l’orthodoxie de Vatican II est un devoir (p. 19) urgent et imprescriptible, le plus important pour l’Église. C’est vrai. Mgr Gherardini souhaite une clarification : nous aussi, bien que les modalités de cette clarification soient différentes (ce qui n’est pas rien !). Nous souhaitons que Mgr Gherardini, d’autres théologiens à sa suite, des évêques materialiter se posent ce problème, l’approfondissent, et parviennent à la clarification nécessaire qui inclura comme nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire, une modalité semblable à celle utilisée pour clarifier mais aussi condamner le synode de Pistoie. C’est le côté positif du livre (et des autres livres de Mgr Gherardini) à condition toutefois que l’analyse critique, ne s’en tienne pas là. Si nous croyons en l’indéfectibilité de l’Église, et la thèse de Cassiciacum y croit, et tous les catholiques doivent y croire, nous ne pouvons pas ne pas espérer aussi que se ravisent certains – pas nécessairement tous – certains de ceux qui ont adhéré à Vatican II et à ses erreurs, et même parmi ceux qui occupent les sièges épiscopaux.

 

Si par contre le livre de Mgr Gherardini (et ceux du même genre) est vu comme point d’aboutissement et non comme point de départ, ou bien comme un travail “magistral” auquel nous devons nous rallier, ou comme la preuve que le “pontificat” de J. Ratzinger est restaurateur de la Tradition, alors nous refusons et condamnons cette manœuvre de façon totale et définitive. La tentative de certaines maisons d’édition, de certaines congrégations religieuses, de certains représentants récents et anciens dudit “Traditionalisme” de nous faire accepter en quelque façon le modernisme de Vatican II sous forme de “réforme de la réforme” qui laisse en vie la réforme, doit être résolument dénoncée et combattue.

 

En un mot, que les modernistes et les libéraux fassent des pas vers la vérité (à condition qu’ils ne s’arrêtent pas à mi-chemin) c’est bien ; mais ce n’est pas bien que les catholiques aillent à leur rencontre en se rapprochant du modernisme et du libéralisme fût-il même catholique. Le problème des contradictions internes de Vatican II n’est pas le nôtre – c’est-à-dire de ceux qui refusent le néo-modernisme – mais celui de ceux qui l’ont accepté ; que certains d’entre eux aient des doutes, voilà qui est positif ; que nous devions, nous, leur tenir compagnie et mettre en doute ce qui est certain, c’est un débat... à éviter.

 

Notes et références

1) C’est à l’éditeur Ricciardi (propriété depuis 1938 de Mattioli, le banquier bien connu) que l’on devait la première édition de Iota unum en 1985. En juin 2009, les éditions turinoises Lindau en ont assuré la réédition avec une postface d’Enrico Maria Radaelli. L’édition Lindau de Iota unum a été présentée à Rome le 30 octobre 2009, à la Biblioteca Angelica, par le professeur Radaelli, Mgr Livi, l’abbé Nitoglia et Francesco Colafemmina. Mais en 2009, Iota unum a été aussi réimprimé par Fede e Cultura, maison d’édition de Vérone (voir une des notes suivantes), avec une préface de Mgr Luigi Negri, évêque de Saint-Marin. Fede e cultura est aussi l’éditeur de deux autres œuvres de Mgr Gherardini. Le catalogue des éditions Lindau est très intéressant : y abondent les auteurs du “traditionalisme” plus ou moins ratzingérien ainsi que les écrits anti-musulmans [Del Valle, Bat Ye’or, les “feuillants” (collaborateurs du journal Il Foglio de Giuliano Ferrara) C. Panella, G. Meotti et G. Israël, etc.] et philojuifs. Cependant ces mêmes éditions Lindau comportent, depuis 2000, une collection L’età dell’Acquario, spécialisée dans la publication de textes maçonniques, ésotériques, théosophiques et New-Age. Il serait intéressant de comprendre qui sont les responsables des choix éditoriaux contradictoires (du moins apparemment) de cette petite maison d’édition turinoise. Nous avons trouvé une première réponse en constatant qu’Ezio Quarantelli, directeur éditorial de Lindau, est aussi directeur responsable de Confini. Temi e voci dal mondo della cremazione [Frontières. Thèmes et voix du monde de la crémation], publication de la Fondation A. Fabretti (maçon notoire du risorgimento) de la Socrem (Société pour la crémation). Hum, hum, je renifle une odeur de maçonnerie. Bien que persuadé à 100% de la bonne foi des catholiques qui collaborent avec Lindau (il n’est pas facile à qui, comme nous, manque de moyens, de trouver un éditeur) je pense que les considérations de cette note peuvent être utiles pour amener à se méfier, à l’avenir, de qui se sert de nous et pour chercher à comprendre quelle pourrait être éventuellement la stratégie de l’ennemi qui promeut paradoxalement auteurs et livres catholiques.

2) Selon Mgr Livi, Romano Amerio s’insère dans un courant de “penseurs comme Pascal, Arnauld, Buffier, Reid, Vico, Jacobi, Kierkegaard, Balmes, Newman, et Rosmini, tous penseurs anti-cartésiens et antihégéliens, mais pas anti-modernes”. Le rosminianisme d’Amerio est manifeste, bien que Rosmini ait été condamné par l’Église avant d’être réhabilité par Ratzinger (cf. Sodalitium n° 52, pp. 40- 7) ; bel exemple de “variations de l’Église catholique (sic) au XXème siècle”.

3) Qu’en soi et spéculativement, Iota unum ne s’insère pas dans le courant “ratzingérien” de l’“herméneutique de la continuité” n’est pas une opinion qui nous est propre, c’est la thèse défendue par Amerio lui-même et par ses disciples comme le professeur Enrico Maria Radaelli : « Toute la question de fond posée par Amerio dans Iota unum – et dans Stat Veritas, qui en est la suite, publié de façon posthume en 1997 par les soins d’Enrido Maria Radaelli – est la suivante : “Toute la question de l’état présent de l’Église est incluse en ces termes : ‘L’essence du catholicisme est-elle préservée ? Les variations introduites lui permettent-elles de rester lui-même au milieu des circonstances changeantes, ou le changent-elle en autre chose ? […]. Tout notre livre est une récolte de preuves de cette transition” » (Iota unum, éd. Italienne, p. 626 et dans la postface p. 689). Et encore : « La postface de Iota unum, synthétisant toute la thèse du livre, montre que les herméneutiques sur le concile Vatican II aujourd’hui sont au nombre de trois : la première est l’herméneutique sophiste extrême de l’“école de Bologne” (Dossetti, puis Aberigo, aujourd’hui Melloni) et en général de toute la “nouvelle théologie” (Congar, Daniélou, de Lubac, Rahner, Schillebeeckx, von Balthasar, etc.) ; elle est athéorétique ; elle promeut et souhaite la discontinuité et la rupture des essences entre l’Église précédant et l’Église suivant Vatican II sous couvert des équivoques du texte ; la seconde est l’herméneutique sophiste modérée des Papes qui ont promu, mis en acte, puis suivi le concile ; elle aussi est athéorétique ; mais à l’inverse de la première qui du reste l’a formée et produite, elle s’efforce de toutes les façons de donner continuité entre essences post et pré conciliaires, tentant de plier dans le sens de la Tradition les amphibologies et les équivoques textuelles ci-dessus ; la troisième est l’herméneutique véritative d’Amerio et, en général, de tous ceux qui ont été amenés (mais seulement après le Concile) dans ledit “traditionalisme” ; elle est théorétique donc irréfutable et, dans la mesure où elle s’appuie sur la Tradition, contraignante ; elle relève et dénonce dans Vatican II la tentative de rupture et de discontinuité avec l’essence ; s’y ajoute, d’autre part, le fait que le caractère irréalisable de cette tentative est tenu absolument comme de foi par tous les résistants au Concile (à part les dits “sédévacantistes”) et par Amerio comme nous l’avons vu ci-dessus (premier paragraphe) et comme il est mis en évidence dans la postface (§ 3 b, p. 698 it), et même solidement démontré, en sorte que le Trône le plus élevé et toute l’Église en bénéficient à nouveau au plus vite » (E.M. Radaelli). Les dernières paroles de cette longue citation mettent en évidence les contradictions d’Amerio : Vatican II rompt – essentiellement – avec l’enseignement de l’Église, mais [Amerio] – ayant refusé le “sédévacantisme” – attribue l’enseignement de Vatican II à l’Église elle-même, en contradiction pourtant avec elle. Et alors ce n’est pas le “sédévacantisme” (ou du moins, la Thèse de Cassiciacum) qui nie ce qui “de foi doit être absolument cru” (autrement dit l’indéfectibilité de l’Église : les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle) mais les “traditionalistes” qui nient la vacance du Siège, qu’ils suivent Amerio ou Mgr Lefebvre selon lesquels c’est l’Église catholique qui, subissant une variation essentielle, est et n’est pas dans le même temps la même qu’auparavant. C’est pourquoi, si spéculativement Amerio s’oppose à Vatican II (et pas seulement aux abus ou mauvaises interprétations du Concile) dans la praxis, toute sa vie, à l’inverse de Mgr Lefebvre, il a accepté ses réformes (réforme liturgique incluse), sa discipline, sa hiérarchie.

4) B. Gherardini, Quale accordo tra Cristo e Belial ? Osservazioni teologiche sui problemi, gli equivoci ed i compromessi del dialogo interreligioso [Quel accord entre le Christ et Bélial ? Observations théologiques sur les problèmes, les équivoques et les compromissions du dialogue interreligieux], Fede e cultura, Vérone, avril 2009 et, du même auteur, Ecumene tradita. Il dialogo ecumenico tra equivoci e passi falsi [L’œcumène trahie. Le dialogue œcuménique entre équivoques et faux pas], Fede e cultura, septembre 2009.

5) Voici comment l’un de ses éditeurs, Fede e cultura, présente Mgr Gherardini : “Brunero Gherardini (Prato, 1925), prêtre (1948), diplômé en théologie (1952) avec spécialisation en Allemagne (1954-1955), ancien professeur à l’université Pontificale du Latran, et doyen de la Faculté théologique, chanoine de la basilique de Saint-Pierre au Vatican depuis 1994, Directeur responsable de la Revue internationale “Divinitas” depuis 2000, consulteur de la Congrégation pour les Causes des Saints durant un trentaine d’années, a écrit plus de 80 volumes et des centaines d’articles variés. Centre de ses recherches : l’Église. Collatéralement mais de façon complémentaire, il a approfondi le personnage et l’œuvre de Luther, la Réforme, l’œcuménisme, la Mariologie et la théologie spirituelle. Il représente l’une des voix italiennes parmi les plus connues y compris à l’étranger”. Nous pouvons ajouter que Mgr Gherardini fut postulateur de la cause de béatification de Pie IX. À l’inverse d’Amerio, Mgr Gherardini n’est pas rosminien, mais thomiste, quoique de l’école du Père stigmatin Cornelio Fabro (école qui prétend avoir redécouvert le “thomisme original” et le concilier avec Kierkegaard). Le Père Guérard des Lauriers ne partageait pas l’interprétation que Fabro donnait de la pensée de saint Thomas.

6) Un mot sur la maison d’édition Fede e Cultura de Vérone, à ne pas confondre avec l’association Fede, Cultura e Società de l’abbé Guillaume Fichera. F&C n’est pas l’éditeur du livre recensé ici, mais celui des œuvres ultérieures de Mgr Gherardini : comme pour les éditions Lindau, en savoir plus sur cet autre éditeur de Romano Amerio – concurrent de Lindau - n’est pas sans intérêt. La maison d’édition, née en 2005 seulement, a pris en un rien de temps une place de premier plan parmi les maisons d’édition proches du “traditionalisme”. La ligne n’est pas du tout celle de “l’herméneutique de la rupture” mais celle de “l’herméneutique de la continuité”, de soutien total à Joseph Ratzinger et au motu proprio Summorum Pontificum, de souhait explicite de la Réforme de la réforme. La maison d’édition se présente avec une citation de “saint” Josemaria Escrivà de Balaguer dans laquelle elle se reconnaît, et elle a pour “Protecteur” le “Bienheureux” Antonio Rosmini (condamné par l’Église), “champion de la liberté intellectuelle et responsable culturel”. Une collection lui est dédiée. J’en déduis qu’à F&C, on est “catholique-libéral”. On y est aussi franchement favorable au judaïsme et à l’État d’Israël, malgré Mgr Gherardini ! Parmi les “liens” amis du directeur de la maison, Giovanni Zenone (Prix Attilio Mordini, personnage bien connu aussi de nos lecteurs), figure au premier plan, sous la bannière israélienne, le site d’“Israele.net”, portail d’Israël en italien. Un des livres de Zenone, Il chassidismo. Filosofia ebraica [Hassidisme. Philosophie juive], publié avec préface de Massimo Introvigne (bien connu également de nos lecteurs) décrit la secte judaïque comme “splendide chapitre de la religiosité et de la pensée humaine” et comme magnifique la pensée de Martin Buber. Dans le domaine philosophique, derrière son maître, Mgr Livi (déjà cité à propos des éditions Lindau) G. Zenone a écrit Maritain, Gilson e il senso commune, y faisant l’éloge de l’humanisme intégral de Maritain et se mettant dans la ligne de pensée pascalienne. Les “amis” recommandés sont – entre autres – Cristianità (Alleanza cattolica. Introvigne collabore à F&C et à Lindau), Lepanto (qui a droit à une collection), les disciples de Plinio Correa de Oliveira, les charismatiques de Medjugorje … tout un monde qui ne peut certainement pas être considéré comme opposé à Vatican II, mais qui représente sa “droite”. Pour revenir à Mordini, qui milita durant la guerre dans l’armée allemande, il ne faut pas s’étonner de la sympathie pour Israël d’un “prix Mordini”, étant donné que Mordini considérait le judaïsme et l’islam comme religions sœurs du christianisme et, de même qu’Evola, admirait la Kabbale (cf. Franco Cardini, L’Intellettuale disorganico, Aragno éd. Turin, 2001, pp. 9, 57-59) ; F. Cardini, préface de “Francesco e Maria” de A. Mordini, Cantagalli Siena 1986, pp. 8-9) ; sur tout ce milieu cf. l’article toujours actuel Nous construirons encore des cathédrales : l’ésotérisme chrétien de Giovanni Cantoni à Massimo Introvigne, dans Sodalitium n° 50, pp. 17-36.

7) Mgr Gherardini – dans les plus mauvaises pages peut-être de son livre – va jusqu’à faire sienne la critique de la praxis de l’Église par DH et Vatican II, praxis considérée comme “non conforme” et même “contraire” à “l’esprit évangélique” (cf. DH 12 ; Gherardini p. 173). Ainsi le Christ aurait combattu l’intolérance préchrétienne (tant païenne que vétérotestamentaire) et aurait lui-même été victime de l’intolérance, alors que “certains hommes d’Église ont agi avec la même intolérance qui avait condamné Jésus à mort ; DH 12 fait allusion à eux en soulignant leur manque d’obéissance à l’Évangile. La paix religieuse de Constantin, en 313, même si ce ne fut que ‘l’espace d’un matin’ avait, certes, privilégié l’Église, mais en payant le prix fort : l’intolérance contre les hérétiques et les païens. Une telle intolérance ne correspondait ni à l’enseignement de l’Évangile, ni à l’esprit évangélique, sur lequel la tradition patristique modelait déjà l’existence chrétienne…” (p. 173). Après avoir condamné les conversions forcées opérées par Charlemagne (transeat p. 174), Gherardini fait de saint Thomas un champion de la tolérance (confondue avec la liberté de l’acte de foi, p. 174) pour ajouter ensuite, chose incroyable, “D’autres Papes enfin pensaient différemment” : les coupables d’intolérance antiévangélique auraient été Paul IV (avec l’institution du ghetto), Grégoire XIII (avec l’obligation pour les juifs d’écouter les prédications chrétiennes), l’Inquisition, qui fut “tout sauf équilibrée” (p. 174). Bien que postulateur de la cause de Pie IX, maladroitement défendu par lui (pp. 178- 79), dans ces pages Mgr Gherardini montre ce qu’il est : un catholique libéral.

8) Je précise que j’emploie le mot “lefebvriste” dans le sens, non polémique ou dépréciatif, de partisan des doctrines et de la spiritualité de Mgr Lefebvre, comme on parle de dominicains, de franciscains, d’ignatiens, de salésiens, de thomistes, de scotistes, etc. En ce sens le terme ne désigne pas uniquement les membres de la Fraternité Saint Pie-X.

9) De deux choses l’une. Ou bien les “autorités” conciliaires n’entendent pas enseigner, et ce de manière habituelle, ou bien elles entendent enseigner. Dans le premier cas, elles n’entendent pas réaliser objectivement et habituellement le bien et la fin de l’Église, ni assumer les fonctions essentielles de l’Autorité, donc ne sont pas et ne peuvent pas être l’Autorité ; dans le second cas, enseignant l’erreur, elles manifestent de ne pas avoir l’infaillibilité, la divine assistance, mais surtout et plus clairement encore “l’être avec” (“Je serai avec vous…”) promis par le Christ, et donc elles ne peuvent être l’Autorité. Dans tous les cas, elles ne sont pas l’Autorité.

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