Vacance du Saint-Siège

Réponse au numéro spécial de La Tradizione cattolica

sur le sédévacantisme (n° 1/2003, 52) - Deuxième partie

 Par Monsieur l'abbé Francesco Ricossa

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°55

Avant d’exposer les objections soulevées contre notre position par la TC, et nos réponses, il me semble opportun d’examiner la solution au problème de l’Autorité que le dossier propose aux lecteurs. Je commencerai par rappeler quelle est la matière du litige (et son importance), pour analyser ensuite la solution proposée.

 

Le “vrai problème” : le Pape. Importance du Pape dans la foi catholique et pour le salut

Parler de “sédévacantisme” signifie parler du Pape (et j’écris Pape avec une majuscule, comme il se doit, et comme il est courant de le faire en italien ; et non avec la minuscule, comme c’est l’habitude en France et comme il est écrit dans le “dossier” - dont l’auteur n’est pourtant pas français).

 

J’ai écrit que le grand absent du “dossier” sur le sédévacantisme est précisément le sédévacantisme, c’est-à-dire ce en quoi il consiste et comment se justifie cette position. De la même façon et à plus forte raison, je pourrais dire que le grand absent du “dossier” est le Pape. Et pourtant, en théorie, réfuter la position sédévacantiste voudrait dire démontrer que Jean-Paul II est le pontife légitime de l’Église catholique, autrement dit le successeur de Pierre, le Vicaire du Christ (“doux Christ sur la terre” selon l’expression de sainte Catherine), auquel est due non seulement subordination hiérarchique, mais “vraie obéissance, non seulement dans les questions qui concernent la foi et les mœurs, mais aussi dans celles qui touchent à la discipline et au gouvernement de l’Église” (Vatican I, Pastor Æternus, DS 3060 et 3064). Démontrer que la position sédévacantiste est fausse signifie appliquer à Jean-Paul II ce qu’écrit le Concile Vatican I à propos du Pontife romain : “la primauté apostolique, que le Souverain Pontife [Jean-Paul II, pour la TC] en tant que successeur de Pierre, Chef des Apôtres, possède dans l’Église universelle comprend aussi le pouvoir suprême du magistère (…). En effet les Pères du IVème Concile de Constantinople, suivant les traces de leurs ancêtres, émirent cette solennelle profession de foi : ‘La condition première du salut est de garder la règle de la foi orthodoxe. On ne peut en effet négliger la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui dit ‘Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église (Mt 16,18)’. Cette affirmation se vérifie dans les faits, car la religion catholique a toujours été gardée sans tache dans le Siège Apostolique [3065-3066] et la doctrine catholique toujours professée dans sa sainteté. (…) [Le Pape, pour le IIème Concile de Lyon] “et comme il doit, par dessus tout défendre la vérité de la foi, ainsi les questions qui surgiraient à propos de la foi doivent être définies par son jugement. [3067] (…) [Les Évêques] “ont communiqué au Siège apostolique les dangers particuliers qui surgissent en matière de foi, pour que les dommages causés à la foi fussent réparés là où elle ne saurait subir de défaillance. [n° 3069] (…) Ce charisme de vérité et de foi à jamais indéfectible, a été accordé par Dieu à Pierre et à ses successeurs en cette chaire afin qu’ils remplissent leur haute charge pour le salut de tous, afin que le troupeau universel du Christ, écarté des nourritures empoisonnées de l’erreur, soit nourri de l’aliment de la doctrine céleste, afin que toute occasion de schisme étant supprimée, l’Église soit conservée toute entière dans l’unité et qu’établie sur son fondement, elle tienne ferme contre les portes de l’enfer” (Concile Vatican I, Pastor æternus, DS 3071-3075). Démontrer que la position sédévacantiste est fausse signifie aussi appliquer à Jean-Paul II ce qui a été défini relativement à l’obligation de l’obéissance au Pape pour sauver son âme : “dès lors, nous déclarons, disons, définissons et prononçons qu’il est absolument nécessaire au salut, pour toute créature humaine, d’être soumise au Pontife romain. [Jean-Paul II pour la TC]” (Boniface VIII, Unam sanctam, DS 875) ; “aucun homme (…) ne peut être sauvé à la fin en dehors de cette Église et l’obéissance aux Pontifes romain [Paul VI et Jean-Paul II pour la TC]” (Clément VI, DS 1051) ; “Parmi les commandements du Christ, celui-là n’est pas le moindre qui nous ordonne d’être incorporés par le baptême dans le corps mystique du Christ, qui est l’Église, et de rester unis au Christ et à son vicaire [en l’occurrence Jean-Paul II] par lequel [Jean-Paul II] il gouverne lui-même [le Christ] de façon visible son Église sur terre. C’est pourquoi nul ne sera sauvé si, sachant que l’Église a été divinement instituée par le Christ, il n’accepte pas cependant de se soumettre à l’Église ou refuse l’obéissance au Pontife romain [en l’occurrence Jean-Paul II], vicaire du Christ sur terre” (Pie XII, lettre du Saint-Office à l’Évêque de Boston, DS 3867). Reconnaître Jean-Paul II sans lui obéir équivaut à se déclarer schismatique : “A quoi sert en effet de proclamer le dogme catholique de la primauté du Bienheureux Pierre et de ses successeurs, et d’avoir répandu tant de déclarations de foi catholique et d’obéissance au Siège Apostolique, quand les actions en elles-même démentissent ouvertement les paroles ? Et même l’obstination n’est-elle pas d’autant moins excusable que l’on reconnaît davantage l’obligation du devoir d’obéissance ? L’autorité du Siège Apostolique ne s’étend-elle pas au-delà de ce que Nous avons disposé, ou bien suffit-il d’avoir avec elle la communion de foi, sans obligation d’obéissance, pour que soit considérée comme sauve la foi catholique ? (…) Il s’agit en effet, Vénérables Frères et chers Fils, de l’obéissance que l’on doit prêter ou refuser au Siège Apostolique ; il s’agit de reconnaître le pouvoir suprême, même dans vos Églises, au moins pour ce qui concerne la foi, la vérité et la discipline ; qui l’aura niée est un hérétique. Qui par contre l’aura reconnue, mais par orgueil refuse de lui obéir, est digne de l’anathème” (Pie IX, Enc. Quæ in patriarchatu, nn° 23 et 24, du 1 septembre 1876) (2). Obéissance qui s’étend également aux censures canoniques infligées par l’autorité : “la fraude la plus courante pour obtenir le nouveau schisme est dans le nom de catholique, que les auteurs et leurs disciples assument et usurpent bien qu’ils aient été repris par Notre autorité et condamnés par Notre sentence. Il a toujours été important pour les hérétiques et les schismatiques de se déclarer catholique et le publier à haute voix en s’en glorifiant, pour induire en erreur peuples et Princes. (…)” ; par contre le Pape enseigne que “quiconque a été indiqué comme schismatique par le Pontife romain, doit, tant qu’il n’a pas admis expressément et respecté son autorité, cesser d’usurper le nom de catholique. Tout ceci ne peut pas profiter le moins du monde aux Néoschismatiques qui, suivant les traces des hérétiques les plus récents allèrent jusqu’à protester qu’il était injuste et donc ne comptait ni n’avait aucune valeur la sentence de schisme et d’excommunication portée contre eux en Notre nom (…) Ces raisons sont tout à fait nouvelles et inconnues des anciens Pères de l’Église, et inouïes. (…) Aussi les hérétiques jansénistes ayant osé enseigner de telles affirmations, c’est-à-dire que l’on ne doit pas tenir compte d’une excommunication infligée par un Prélat légitime sous le prétexte qu’elle est injuste, certains d’accomplir, malgré cette dernière, leur devoir - comme ils le disaient - Notre Prédécesseur Clément XI d’heureuse mémoire, dans la Constitution ‘Unigenitus’ publiée contre les erreurs de Quesnel, proscrivit et condamna ces propositions qui ne diffèrent en rien de certains articles de Jean Wicleff, déjà condamnés précédemment par le Concile de Constance et par Martin V. En effet, bien qu’il puisse arriver que du fait de l’incapacité humaine quelqu’un puisse être frappé injustement de censure par son propre Prélat, il est toutefois nécessaire - comme a rappelé Notre prédécesseur Saint Grégoire le Grand - ‘que celui qui est sous la conduite de son Pasteur ait la crainte salutaire d’être toujours lié, même s’il est injustement frappé, et ne reprenne pas témérairement le jugement de son Supérieur, afin que la faute qui n’existait pas ne devienne arrogance à cause de la cuisante réprimande’. Et puis si l’on doit se soucier d’une personne condamnée injustement par son Pasteur, que ne devrions-nous pas dire alors de ceux qui rebelles à leur Pasteur et à ce Siège Apostolique lacèrent et mettent en pièces la tunique sans coutures du Christ, qu’est l’Église ? (…) Mais, affirment les Néoschismatiques, il ne s’agissait pas de dogmes mais de discipline (…) ; et donc à ceux qui la conteste il n’est pas possible de ne pas refuser le nom et la prérogative de catholiques : et Nous sommes certain qu’il ne vous échappera pas combien futile et vain est ce subterfuge. En effet, tous ceux qui résistent obstinément aux Prélats légitimes de l’Église, spécialement au Souverain Pontife de tous, et refusent d’exécuter leurs ordres, ne reconnaissant pas leur dignité, ont toujours été reconnus comme schismatiques par l’Église catholique” (Pie IX, Encyclique Quartus supra, du 6 janvier 1873, nn° 6-12 ; notre traduction) (3).

 

Telle est la doctrine catholique, celle de la vraie Tradition catholique, et non de la revue homonyme qui ne fait pas la moindre allusion à cette doctrine. Et ce, pour des motifs évidents. En effet la position de la Fraternité Saint-Pie X est totalement opposée à celle que nous venons de rappeler. On y soutient que Jean-Paul II est Pape, mais son autorité est réduite à une vaine parole : à son magistère (potestas docendi) est niée non seulement l’infaillibilité, mais même l’existence (Jean-Paul II n’enseignerait jamais : “il est clair que dans cette perspective n’importe quel type d’enseignement - au sens strict et authentique - devient pour Jean-Paul II techniquement impossible, perd sa propre raison d’être et donc la possibilité d’exister” TC, p. 25) ; à son gouvernement (potestas regendi) on refuse toute obéissance. Et aucune trace, dans tout le dossier, de cet amour pour le Pape qui distingue le vrai catholique.

 

La “position prudentielle”, solution de la Fraternité Saint-Pie X au problème de l’autorité du Pape

À la position sédévacantiste définie comme “une fausse solution”, le dossier oppose la “position prudentielle” de la Fraternité Saint-Pie X. En quoi consiste cette position ? Devant la question qui se pose à la conscience de tout catholique - Jean-Paul II est-il, oui ou non, le Vicaire du Christ, auquel on doit adhérer (dans l’enseignement, dans la discipline, dans la communion ecclésiastique) pour être sauvé, la solution prudentielle consiste à répondre : “on ne sait pas”. Ce qui revient à dire que cette question n’a aucune importance réelle pour un catholique.

 

Celui qui pense que le dossier sur le sédévacantisme a démontré que Jean-Paul II est Pape, doit revenir sur son opinion, s’il se base justement sur le dossier : en effet la “solution à caractère prudentiel” que l’on nous propose entend “pouvoir agir sur la base d’un nombre suffisant d’éléments tout en n’envisageant pas cependant la solution définitive du problème de l’autorité dans l’Église” (p. 20). Qui plus est, la position de la Fraternité s’éloignerait de la position sédévacantiste précisément par le fait qu’“avant même de différer dans le contenu, la position de la Fraternité et celles de tendance sédévacantiste diffèrent radicalement quant au niveau sur lequel elles se placent ; par conséquent quelle que soit l’explication que puisse avancer la Fraternité à propos de la situation de l’autorité de Jean-Paul II c’est réellement et qualitativement un élément sur lequel elle admet la possibilité de discuter, alors que dans le cas du sédévacantisme, les positions de fond sur l’autorité de Jean-Paul II sont des exigences absolues, certaines et indiscutables” (p. 20). Ce pour quoi - en tout cohérence – l’intention du dossier n’est pas “de démontrer que Jean-Paul II est pape” (toujours p. 20).

 

Cette position est - naturellement – celle de Mgr Lefebvre, cité par son disciple anonyme mais pas inconnu : “peut-être qu’un jour, dans trente ou quarante ans, une session de cardinaux réunie par un pape futur étudiera et jugera le pontificat de Paul VI ; peut-être dira-t-elle qu’il y a des éléments qui auraient dû sauter aux yeux des contemporains, des affirmations de ce pape absolument contraires à la Tradition [Mgr Lefebvre n’a pas attendu longtemps pour soutenir lui-même cette position, et à Pâques de l’année 1986 il s’attribua à lui-même la possibilité d’être “dans l’obligation de croire que ce pape n’est pas pape” [n.d.a.]. Je préfère à ce jour considérer comme pape celui qui, au moins, est sur le siège de Pierre ; et si un jour on découvrait de façon certaine que ce pape n’était pas pape j’aurai fait toutefois mon devoir” (p. 62).

 

Par conséquent, la position “de la charité et de la prudence”, mais qui exclut de fait tout sédévacantiste - taxé d’esprit schismatique par la Fraternité Saint-Pie X (4) - admet en théorie la possibilité que le Siège Apostolique soit vacant - et puisse être déclaré tel dans le futur (5).

 

Tâchons maintenant de tirer certaines conséquences de cette position définie comme “nécessaire” (cf. p. 20).

 

PREMIÈRE CONSÉQUENCE : La position selon laquelle Jean-Paul II serait Pape est, selon ses propres partisans, non définitive, relative, incertaine, discutable, non démontrée.

 

DEUXIÈME CONSÉQUENCE : tous les arguments que le dossier de la TC présente (et que nous examinerons par la suite) sont eux aussi non définitifs, relatifs, incertains, discutables, non démontrés. Autrement la première conséquence ne serait pas vraie.

 

TROISIÈME CONSÉQUENCE : en particulier, un Pape futur pourra et devra nous dire si Paul VI et Jean-Paul II étaient, oui ou non, des pontifes légitimes. “Pourra” : l’argument du dossier dont nous nous occuperons ensuite (Paul VI et Jean-Paul II sont Papes parce qu’ils ont été reconnus par l’Église universelle ; affirmer le contraire revient à dire que l’Église a cessé d’exister pendant une longue période) n’a donc aucune valeur. “Devra” : Jean-Paul II n’est donc pas le Pape qui peut garantir sa propre légitimité. Pourquoi attendre un Pape futur quand on présuppose qu’il y a actuellement un Pape ? (Jean-Paul II lui-même) “Si Jean-Paul II est pape – observe l’abbé Carandino dans Opportune, importune - il n’est pas nécessaire d’attendre que se prononce l’Église de demain : L’‘Église’ d’aujourd’hui s’est déjà prononcée sur le Concile, sur la nouvelle messe et même sur Mgr Lefebvre qu’elle considère comme schismatique et excommunié (n° 5, p. 2).

 

QUATRIÈME CONSÉQUENCE : la position prudentielle considère comme secondaire la question de savoir s’il y a actuellement un Pape et qui il est, c’est-à-dire la question de la règle prochaine de la Foi. Ce qui équivaut, comme nous l’avons dit, à exclure de fait, du dépôt de la Révélation et de la Tradition que l’on prétend défendre, tout l’enseignement de l’Église sur le Pape, sur son autorité, sur la nécessité de la soumission au Pape pour se sauver. Le Pape deviendra - pour qui adopte cette solution prudentielle – un élément tout à fait marginal dans la pratique de notre propre foi catholique.

 

CINQUIÈME CONSÉQUENCE : qui adopte la solution prudentielle - qui ne se prononce pas définitivement sur la légitimité de Jean-Paul II - s’expose à un naufrage certain, quelle que soit la position qu’il décide de prendre : il s’agit donc d’une position hautement imprudente ! En effet, si Jean-Paul II est Pape, on s’expose au schisme en lui résistant de façon habituelle, en étant excommunié par lui et séparé de sa communion. Par contre si Jean-Paul II n’est pas Pape, on s’expose au danger de suivre un faux Pape, en le citant au Canon de la Messe et en envisageant la possibilité de recevoir de lui une reconnaissance canonique : rien que la perspective d’un accord, alors que l’on doute de la légitimité de ce Pontife, est moralement inacceptable et périlleuse.

 

SIXIÈME CONSÉQUENCE : la solution prudentielle risque fortement d’être une solution qui s’avérera fausse, comme cela s’est déjà passé dans l’histoire de la Fraternité à propos de la question sur la licéité morale de la participation à la nouvelle messe.

 

Le biographe de Mgr Lefebvre, Mgr Bernard Tissier de Mallerais (6), expose très bien ce cas dans le petit chapitre intitulé précisément “Un problème, l’assistance à la nouvelle messe”, ainsi que dans les chapitres suivants. Il faut savoir que dès 1971 les Pères Guérard des Lauriers, Barbara et Vinson (tous “sédévacantistes”) prenaient publiquement position contre l’assistance à la nouvelle messe (cf. Sodalitium n° 50 it., p. 74 ; n° 49 fr., p. 77). Mgr Tissier nous apprend que même Mgr de Castro Mayer, dans une lettre à Mgr Lefebvre du 29 janvier 1969, communiquait à son confrère dans l’épiscopat sa conviction à ce sujet : “on ne peut pas participer à la nouvelle messe et même, pour y être présent on doit avoir une raison grave. On ne peut pas collaborer à la diffusion d’un rite qui, quoique non hérétique, conduit à l’hérésie. C’est la règle que je donne à mes amis” (p. 441). Mgr Tissier, quant à lui, approuve la “prudence” de Mgr Lefebvre (qui consiste à changer souvent de position). En 1969-1970, le fondateur de la Fraternité soutient - prudentiellement ! - que non seulement on peut mais que l’on doit assister à la nouvelle messe, et qu’il est même licite de la célébrer (cf. pp. 441-442) ; les séminaristes de Mgr Lefebvre donnent l’exemple, car, en son absence, ils “iront assister ensemble à la messe chez les bernardines de la Maigrauge où un religieux âgé célèbre la nouvelle messe en latin” (p. 441). Mgr Tissier définit ainsi cette position : “attitude de prudente expectative” (p. 442 ; d’autre part c’est seulement en 1971 que Mgr Lefebvre décide définitivement de refuser la nouvelle messe : p. 487). En décembre 1972, dans ses conférences aux séminaristes, il réaffirme la nécessité d’assister éventuellement à la nouvelle messe pour satisfaire au précepte dominical ; Mgr Tissier commente : “Ainsi, l’archevêque se place en retrait des abbés Coache et Barbara qui, lors des ‘marches sur Rome’ qu’ils ont organisées à la Pentecôte des années 1971 et 1973, ont fait prêter aux pèlerins et aux enfants un ‘serment de fidélité à la messe de Saint Pie V’” (p. 490). En 1973 encore il prêche : “cherchez la messe tridentine, ou au moins la consécration dite en latin” (p. 478). Mais voilà que dans une lettre privée du 23 novembre 1975 (par conséquent après que Paul VI ait décrété la suppression du séminaire et de la Fraternité), Mgr Lefebvre écrit que la nouvelle messe “n’oblige pas pour l’accomplissement du devoir dominical” (p. 490). “En 1975, il admettra encore une ‘assistance occasionnelle’ à la nouvelle messe, lorsqu’on craint de demeurer longtemps sans communier. Mais en 1977 il est quasi absolu : ‘nous conformant à l’évolution qui se produit peu à peu dans les esprits des prêtres (…) nous devons éviter, je dirais presque de manière radicale, toute assistance à la nouvelle messe’” (pp. 490-491). “Bientôt – écrit encore Mgr Tissier - Mgr Lefebvre ne tolère plus qu’on participe à la messe célébrée selon le nouveau rite…” (p. 491). Le biographe ne dit pas que ce “bientôt” date seulement de juin 1981, lors de la division qui se produisit à Écône sur les thèses de l’abbé Cantoni, alors professeur au séminaire (favorable à l’assistance à la nouvelle messe, et épaulé en cela par le directeur lui-même, l’abbé Tissier) (7). En 1982, tout candidat au sacerdoce de la Fraternité devra jurer de ne conseiller à personne l’assistance à la nouvelle messe et en 1983 le district italien exposera - en tant que position de Mgr Lefebvre - la doctrine selon laquelle on commet objectivement un péché en assistant à la nouvelle messe (8). En résumé, pour la Fraternité Saint-Pie X : de 1969 à 1975 il était obligatoire d’assister, dans certains cas, à la nouvelle messe sous peine de péché. De 1975 à 1981 il était licite de ne pas assister à la nouvelle messe, comme d’y assister. A partir de 1981, il est illicite d’y assister sous peine de péché. Nous voyons donc comment la “position prudentielle” de Mgr Lefebvre et de la Fraternité Saint-Pie X sur une importante question morale (la non assistance à la messe est matière de péché grave) et doctrinale (l’utilisation du nouveau missel dépend du jugement doctrinal que l’on porte sur la réforme liturgique) a consisté en une continuelle évolution où le point d’arrivée (pour le moment) (9) est diamétralement opposé au point de départ, et épouse la position de ceux qui étaient initialement condamnés comme “imprudents” par Mgr Lefebvre (Coache, Barbara, Vinson, Guérard des Lauriers, et même Mgr de Castro Mayer). Derrière ces continuels changements de position, aucune motivation de principe, mais seulement le fait de tenir compte “de l’évolution qui se produit peu à peu dans les esprits des prêtres” : la foi et la morale à la remorque, par conséquent, de l’opinion… Ne vient-il pas à l’esprit de l’auteur du dossier que le cas de la “position prudentielle” sur l’assistance à la nouvelle messe est absolument analogue à celui sur la légitimité de Jean-Paul II ?

 

Pour conclure : la “solution prudentielle” proposée par la TC est doctrinalement infondée, intimement contradictoire et extrêmement imprudente. L’unique point partageable est celui selon lequel l’Église hiérarchique (cardinaux, évêques résidentiels, un futur Concile ou un futur Pape) devra se prononcer avec autorité sur la question de la légitimité de Paul VI et de Jean-Paul II. Mais en attendant le problème ne peut être laissé sans solution, car dès maintenant les fidèles doivent savoir si l’actuel occupant du Siège Apostolique est - oui ou non - le Vicaire du Christ auquel il est un devoir d’être soumis (et pas seulement en paroles) pour pouvoir obtenir le salut éternel.

 

Notes et références

2) UGO BELLOCCHI, Tutte le encicliche e i principali documenti pontifici emanati dal 1740, Vol. IV, Pio IX, Libreria Editrice Vaticana, Città del Vaticano 1995, pp. 463-464.

3) Ibidem, pp. 380-383.

4) “Je ne puis admettre que, dans la Fraternité, on refuse de prier pour le Saint-Père [c’est-à-dire nommer Jean-Paul II, en tant que Pape, au canon de la Messe] et donc de reconnaître qu’il y a un pape” (conférence spirituelle à Écône le 3 mai 1979 ; cité in B. TISSIER DE MALLERAIS, Marcel Lefebvre. Une vie, Clovis, 2002, p. 536). Depuis 1982 tous les ordinands de la Fraternité doivent souscrire un serment dans lequel ils reconnaissent Jean-Paul II comme Pape. Cependant qui accepte de maintenir secret son propre sédévacantisme, même en omettant de nommer Jean-Paul II au canon, est toléré dans la Fraternité.

5) Dans un document du 29 mai 1980 envoyé par Mgr Lefebvre à trois prêtres des États-Unis membres de la Fraternité Saint-Pie X, pour qu’ils y souscrivent, on peut lire : “Ce que votre Supérieur et Évêque attend de vous : Que vous donniez comme réponse à ceux qui vous demanderaient ce que l’on doit penser du pape : la pratique et l’attitude de la Fraternité depuis ses origines. Et non pas que vous donniez publiquement une position, tant verbalement que par écrit, à l’encontre de l’attitude de la Fraternité tant à propos du pape que de l’invalidité ex se du Novus Ordo. Plus clairement : sur la question du pape, la pratique (practice) de la Fraternité est de décider en faveur de la validité, au bénéfice du doute ; sur la question du Novus ordo : la politique (policy) de la Fraternité ne décide pas s’il est par sa nature même, ex se, invalide. Cependant, la Fraternité reconnaît que la solution définitive de ces questions doit nécessairement revenir au magistère de l’église dans le futur, lorsque la normalité sera restaurée.””. Le texte fut signé par Mgr Lefebvre et par les trois prêtres (Écône, point final. Numéro 10 - nouvelle série - de la revue Forts dans la Foi, mai 1982, p. 68).

6) BERNARD TISSIER DE MALLERAIS, Marcel Lefebvre, une vie, Clovis, Etampes 2002.

7) Si je peux donner une contribution à une future nouvelle édition de la biographie de Mgr Lefebvre, je me permettrai de rappeler les événements de 1981, dans lesquels je fus directement impliqué. L’abbé Piero Cantoni, professeur à Écône, enseignait durant ses cours que les lois universelles de l’Église étaient garanties par l’infaillibilité, et que par conséquent il était impossible que la nouvelle messe (en tant que loi universelle de l’Église) soit mauvaise en soi, et qu’on ne devait pas s’abstenir d’y assister [tout en maintenant une préférence pour la Messe de saint Pie V]. Tous les professeurs d’Écône, l’abbé Tissier, directeur, en tête, soutinrent l’abbé Cantoni, à l’unique exception de l’abbé Williamson (actuellement l’un des quatre Évêques). Les séminaristes furent tous interrogés par le directeur sur ce sujet ; les italiens, en général solidaires de l’abbé Cantoni, furent tous promus aux Ordres (pour beaucoup il s’agissait de l’ordination au sous-diaconat), même ceux qui déclarèrent tranquillement que pendant les vacances ils assistaient à la nouvelle messe. Unique exclu de l’ordination au sous-diaconat, le soussigné, qui par contre considérait comme illicite l’assistance à la nouvelle Messe. Avec la rentrée de Mgr Lefebvre au séminaire, en juin justement, les choses changèrent. L’Évêque prit définitivement position contre l’assistance à la nouvelle messe. A l’abbé Cantoni il permit de conserver ses opinions, à condition qu’il ne les enseigne plus durant les cours, autrement, disait-il, “je devrais fermer le séminaire” fondé sur la Messe traditionnelle. Aucune réponse satisfaisante ne fut donnée à la thèse de l’abbé Cantoni (et de l’Église) sur l’infaillibilité pratique des lois universelles ecclésiastiques. Durant l’été l’abbé Cantoni, suivi de presque tous les séminaristes italiens, quitta la Fraternité Saint-Pie X et fut incardiné dans le diocèse de Massa. En octobre, à la rentrée des vacances, le soussigné fut ordonné sous-diacre. Il est triste de constater que l’abbé Cantoni, traité en cette occasion d’apostat, n’ait rien fait d’autre que soutenir ce que soutenait “prudentiellement” la Fraternité jusqu’en 1975, et qu’en 1981 il était devenu de toute évidence “imprudent” de soutenir…

8) Le texte en question, rédigé par l’abbé Francesco Ricossa, est actuellement reproduit dans toutes les éditions du missel pour les fidèles réimprimé par la Fraternité Saint-Pie X en Italie.

9) En cas d’accord avec Jean-Paul II, en effet, les partisans de Mgr Lefebvre retourneront nécessairement à la position des années 1969 à 75. Ceux de Mgr de Castro Mayer, sur les pas de Mgr Rifan, assistent déjà aussi à la nouvelle messe.

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