Vacance du Saint-Siège

Réponse au numéro spécial de La Tradizione cattolica

sur le sédévacantisme (n° 1/2003, 52) - Cinquième partie

 Par Monsieur l'abbé Francesco Ricossa

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°55

La réponse de Sodalitium aux objections de la TC pourrait être considérée finalement comme conclue, si ce n’est qu’à des arguments doctrinaux, tous rattachables à la question de l’indéfectibilité de l’Église, la TC ajoute des arguments d’ordre pratique, qui n’ont en soi rien à voir avec la question débattue (le Siège vacant). Ce sont : la difficulté de la question pour les fidèles (“une question d’approche difficile”, pp. 42-43), les consécrations épiscopales réalisées par Mgr Ngo-Dinh-Thuc (“l’action de Mgr Ngo-Dinh-Thuc”, pp. 43-48), la présumée stérilité du sédévacantisme (“les fruits du sédévacantisme”, pp. 48-49). De singulis, pauca.

 

Une question d’approche difficile ?

Pour la TC la question (“le siège apostolique est-il vacant ?”) est d’approche difficile ; le fidèle ne peut et n’est pas tenu de l’examiner, et si quelques fidèles croient au sédévavantisme, ils le font plutôt par confiance en qui l’incarne ou tente de l’expliquer. Aussi les prêtres sédévacantistes imposeraient-ils aux fidèles un poids insupportable, comme le firent les pharisiens, et ils privent les fidèles de la Messe una cum…

 

A cette objection je réponds en rappelant que l’obéissance au Pape légitime n’est pas peu de chose, mais que d’elle dépend le salut éternel des âmes (cf. par exemple Boniface VIII, DS 875) ; même le fidèle le plus simple comprend qu’il ne peut se sauver s’il désobéit au Pape. Par ailleurs même un simple fidèle peut comprendre qu’un ‘pape’ qui fait l’éloge de Luther, prie au Mur des Lamentations, visite les synagogues et les mosquées, baise le Coran, offre des sacrifices aux dieux, fait adorer la statue de Bouddha sur l’autel d’Assise, se fait initier aux cultes hindouistes etc… ne peut être le “doux Christ sur terre”, son représentant visible. Quant aux actes de “repentance” pour le passé de l’Église, ils offrent, même aux gens les plus simples, la possibilité d’observer une contradiction impossible en celui qui devrait être infailliblement assisté. La TC considère que les fidèles peuvent et doivent conclure au fait qu’un Concile œcuménique a erré dans des matières difficiles telles que la liberté religieuse, ou la constitution de l’Église, et qu’ils peuvent saisir dans le rite de la Messe communément acceptée une opposition au Concile de Trente ! Et après elle n’admet pas que ce même fidèle puisse conclure qu’un Pape qui s’est trompé en promulguant un Concile et un rite de la Messe ne soit pas infaillible… et par conséquent ne soit pas même le Pape !

 

La TC pense démontrer son assertion en opposant un écrit de Mgr Sanborn (qui soutient la nécessité de l’étude de la métaphysique aristotélo-thomiste pour comprendre notre Thèse) et un écrit de l’abbé Belmont (qui explique que notre position fait partie de l’exercice quotidien de la Foi). La contradiction n’existe pas. Le catéchisme qu’étudient les enfants qui se préparent à la première communion et la Somme théologique de saint Thomas enseignent les mêmes vérités, mais exposées de façon adaptée à l’âge et à la capacité de celui qui étudie. Pour comprendre pleinement une Thèse théologique comme la nôtre, un peu de science théologique est nécessaire ; mais l’essentiel de cette thèse (il est impossible que soit Pape celui qui enseigne quotidiennement l’erreur) est à la portée de tous les fidèles. L’abbé Belmont ne veut pas dire non plus que l’exercice quotidien de la Foi consiste dans la foi aveugle de l’ignorant ; mais il rappelle à qui l’oublie que tous les fidèles ont l’habitus surnaturel de la foi qui les rend capables de saisir les réalités surnaturelles.

 

Les prêtres “sédévacantistes” sont convaincus que la légitimité d’un Pape est une “question de foi”, mais ils n’imposent pas pour cela leurs conclusions à qui ne sait pas les saisir et en comprendre l’intime cohérence, laissant la chose au jugement de Dieu ; le comportement pharisaïque existe seulement dans l’esprit de l’auteur de l’article de la TC. Lequel devrait se rappeler que la Fraternité elle-même enseigne que l’on ne doit pas assister aux messes célébrées selon le nouveau rite, ni même aux messes selon le rite de saint Pie V si elles sont célébrées avec l’Indult (et ceci, vue la position de la Fraternité, nous ne le comprenons vraiment pas) pas plus qu’aux messes des sédévacantistes, sans parler de celles des prêtres qui pensent comme eux mais n’ont pas reçu d’eux “juridiction” (c’est le cas du curé de Riddes, Epiney, et de son collaborateur l’abbé Grenon) (89) … Qui est-ce qui “prive coupablement et inutilement plusieurs âmes de la possibilité d’assister à la Sainte Messe…” (p. 43) ?

 

Mgr Thuc n’est pas l’Homme de la Providence… heureusement !

La TC consacre six pages à la figure de Mgr Thuc et aux consécrations épiscopales qu’il a réalisées (90) ; si le numéro spécial de la TC était un devoir de classe, je barrerais ces pages en rouge avec l’annotation en gros caractères “hors sujet”.

 

En effet, la TC se proposant de démontrer que Jean-Paul II est Pape, ou pour le moins que l’on ne peut pas démontrer qu’il ne l’est pas, la question des consécrations épiscopales est un thème complètement étranger au sujet. Il est des sédévacantistes qui s’opposent radicalement à la possibilité de consécrations épiscopales même durant la vacance du Siège, tous les disciples de Mgr Lefebvre sont au contraire favorables aux consécrations sans mandat romain (ceux qui ont refusé les sacres ont aussi abandonné le lefebvrisme). Je ne vois donc pas ce que ce thème, qui partage des deux côtés sédévacantistes et non sédévacantistes, a à voir avec la question en discussion.

 

Et pourtant, en réalité, il a un rapport avec le thème, mais ce n’est pas celui que la TC voulait mettre en évidence. La TC accuse Mgr Thuc de ne pas être “l’homme de la Providence” ou “un point de référence”, à cause des erreur indubitables qu’il a commises. L’accusation est révélatrice. La TC semble avoir besoin d’un “homme de la Providence”, d’“un point de référence” au-delà de ces points de référence objectifs que Dieu nous a donnés (le Christ, l’Église, le magistère, le Pape). La TC, qui nous a accusés de subjectivisme, de tendance charismatique, de suivre sans comprendre les chefs du sédévacantisme simplement pour la confiance que nous leur accordons (et rien de tout cela n’est vrai) démontre au contraire que sa propre position est en réalité dépendante de la confiance aveugle qu’elle accorde à un homme, et même de grande qualité : Mgr Lefebvre, et dans la pratique, à ses héritiers actuels (dotés indubitablement de qualités moindres). Voilà le vrai, le grand, l’unique argument qui convainc les membres de la Fraternité et ses fidèles : l’autorité de Mgr Lefebvre, l’“Homme de la Providence” ; si Mgr Lefebvre avait déclaré la vacance du Siège (comme il fut plusieurs fois sur le point de le faire) les vrais lefebvristes qui jusqu’alors avaient déclaré “Jean-Paul II est Pape” auraient crié “Jean-Paul II n’est pas Pape” (la chose, comique en soi, se passa réellement à Écône, après le sermon “sédévacantiste” de Mgr Lefebvre à Pâques en 1986).

 

Quant à nous, nous ne connaissons pas d’“hommes de la Providence” ou de “points de référence” en dehors de ceux qui nous ont été donnés par le Christ : son Église, la papauté, l’épiscopat. Nous pensons que la Providence s’est servi de Mgr Thuc, comme de Mgr Lefebvre ou de Mgr de Castro Mayer… auxquels nous reconnaissons qualités et défauts (91). Quant aux canonisations, nous les laissons au Pape, croyant – à l’inverse des prêtres de la Fraternité - à son infaillibilité en la matière.

 

“Les fruits du sédévacantisme” selon la TC : stérilité, aigreur, venin… (pp. 48-49).

Naturellement, la TC est totalement immune de ces fautes…

Dernier argument de la TC : la présumée “stérilité” du sédévacantisme. “Vous les reconnaîtrez à leurs fruits”, dit l’Évangile et “ne manque pas qui pense pouvoir argumenter contre le sédévacantisme simplement en en constatant la stérilité” (TC, p. 48). L’auteur de l’article jette la pierre et cache la main, parce qu’en ce qui concerne cet argument, “nous nous contentons de le signaler sans prendre le luxe de l’appliquer nous-mêmes” (ibidem). Il l’applique tout de même un tout petit peu : “il y a toutefois dans le sédévacantisme un facteur constant de stérilité qui ne dépend pas des intentions bonnes ou mauvaises, mais plutôt de la situation objective dans laquelle il se trouve : sur ce danger nous pensons pouvoir nous exprimer”. Et voici le “danger” comme le voit la TC : le sédévacantiste “moyen” [ ?] “n’a plus un véritable intérêt à combattre pour le triomphe de la vérité dans une Église qu’il ne peut, de fait, considérer comme sienne à aucun titre”. Nous rassurons immédiatement la TC : le triomphe de la vérité dans l’Église nous intéresse plus que tout autre chose, tant il est vrai qu’aussi bien le sédévacantisme strict (P. Barbara, à cette époque) que les guérardiens ont contacté les ‘évêques’ conciliaires pour les pousser à revoir Vatican II ; disons plutôt que “le triomphe de la vérité dans l’Église” ne s’obtient pas avec des négociations qui ont comme fin un compromis tout au détriment de la vérité.

 

La TC insiste pour expliquer notre stérilité : “il est forcé qu’à la longue le sédévacantisme reverse sa propre aigreur et son propre venin non plus sur le modernisme en tant que tel” mais sur la Fraternité Saint-Pie X : “cela traduit certainement une stérilité chronique” (p. 49). Certes, nous écrivons souvent sur les erreurs de la Fraternité, lesquelles ne concernent pas tant hélas directement la reconnaissance de Jean-Paul II que des vérités catholiques (infaillibilité du magistère, obéissance aux autorités légitimes, impossibilité de créer des Tribunaux ecclésiastiques parallèles à ceux du Pape, ou de nier l’infaillibilité des canonisations, etc…). Cependant, pour ne parler que de Sodalitium, la “Fraternité” est une question parmi tant d’autres : nous avons écrit des articles, fait des conférences et publié des livres sur les encycliques de Jean- Paul II, sur Jean XXIII et l’histoire du Concile, sur les rapports entre Église et état, sur la question juive, la Maçonnerie, le gnosticisme, sur l’actualité politique ou la philosophie thomiste, et aussi sur la vie spirituelle, etc… Pratiquement toutes les homélies dominicales roulent sur la vie chrétienne à laquelle nous consacrons les fatigues du ministère, l’Apostolat de la prière, la Croisade eucharistique, l’école catholique (auprès des sœurs du Christ-Roi), les exercices spirituels… Le portrait que fait la TC du prêtre et du fidèle dit “sédévacantiste” n’est pas un portrait mais une caricature.

 

“Enfin, dans les rangs du sédévacantisme, ne manque pas qui espère voir (…) une capitulation générale de la Fraternité Saint-Pie X, et s’efforce donc, depuis des décennies, d’en démontrer l’imminence” (p. 49). Les efforts n’ont pas été très difficiles, d’autant plus que l’imminence de la capitulation nous a souvent été confirmée par les prêtres mêmes de la Fraternité (écriraient-ils dans la TC ?) et était même dénoncée par un Évêque de la Fraternité comme une “trahison”. En réalité, nous ne souhaitons pas cette “capitulation générale” pas plus que nous ne souhaitons que la Fraternité reste telle qu’elle est, toujours plus portée à devenir (c’est l’abbé Simoulin, supérieur du district italien qui l’a dit) une “petite Église”. Nous souhaitons que la Fraternité prenne jusqu’au bout la position catholique contre le modernisme. Mgr Guérard des Lauriers déclarait et écrivait toujours qu’en ce cas il aurait renoncé à exercer son épiscopat, Mgr Lefebvre ayant finalement accompli pleinement son devoir. L’espoir de Mgr Guérard des Lauriers fut déçu : nous souhaitons pouvoir un jour combattre coude à coude avec les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X, lorsqu’ils professeront intégralement la doctrine catholique, et nous souhaitons aussi, et même encore plus, que ce joyeux événement se réalise aussi pour tous les autres prêtres catholiques qui errent en suivant le Concile, afin qu’ayant abandonné leurs funestes illusions, ils reprennent la voie interrompue il y plus de trente ans, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Que le Seigneur convertisse aussi ceux qui, dans les siècles passés, se sont séparés de Son Église par l’hérésie et le schisme, et que se réalise un seul troupeau sous un seul Pasteur !

 

Prions :

“Dieu tout-puissant et éternel qui sauvez tous les hommes, et ne voulez pas qu’aucun périsse, jetez les yeux sur les âmes séduites par les artifices du démon ; afin que, déposant toute la perversité de l’hérésie, leurs cœurs égarés viennent à résipiscence, et retournent à l’unité de votre vérité” (Oraison du Vendredi saint).

“O Dieu, qui remettez les égarés sur le chemin, qui regroupez le troupeau dispersé et qui gardez uni le troupeau rassemblé, répandez dans votre bonté, la grâce de l’unité sur votre peuple chrétien, afin qu’il rejette ce qui divise, qu’il s’unisse sous le vrai pasteur de votre Église et qu’il puisse ainsi vous servir comme vous le méritez.” (Oraison pour supprimer le schisme).

“Seigneur, nous vous en prions humblement, que votre bonté infinie accorde à la sainte Église romaine un Pontife qui vous plaise toujours par sa sollicitude paternelle envers nous et dont le bienfaisant gouvernement mérite la vénération de votre peuple, pour la gloire de votre Nom”. (Oraison pour l’élection du Souverain Pontife).

“Ut inimicos sanctæ Ecclesiæ umiliare digneris, Te rogamus, audi nos” (Litanies des Saints).

 

Notes et références

89) Cf. prise de position officielle du district suisse de la Fraternité Saint-Pie X sur les événements de Riddes. Riddes est la paroisse où fut édifié le séminaire d’Écône ; son curé, Epiney, a toujours collaboré avec la Fraternité, ce pour quoi il fut à une époque privé de sa paroisse. En 2001 il a accueilli un prêtre sorti de la Fraternité, l’abbé Grenon. Le Supérieur du dictrict, Pfluger, soutenu par le Supérieur général, Mgr Fellay (ancien paroissien de l’abbé Epiney), a déclaré que l’abbé Grenon, n’étant plus incardiné dans la Fraternité, ne pouvait célébrer la Messe et que s’il la célébrait il s’agissait d’“une messe illicite c’est-à-dire une messe ne portant pas de mérites ou de grâces” (Avertissement du District concernant l’affaire de Riddes de l’abbé Niklaus Pfluger, janvier 2002). Les fidèles doivent aussi éviter d’aller à la Messe du curé. Dans son communiqué, le supérieur de district invoque pour la Fraternité le pouvoir de juridiction, le fait d’être mandaté par le Christ, le fait qu’on lui doit obéissance. (“Qui vous écoute m’écoute, qui vous méprise me méprise” Luc X, 16). Le même communiqué, de janvier 2002, affirme que le curé, incardiné en réalité dans le diocèse de Sion, serait contraint à être “soumis à ses décisions [de la Fraternité] (c’est-à-dire celles de l’autorité épiscopale”) de Mgr Fellay et non de l’évêque diocésain. Le communiqué en question est extrêmement grave et donne à la Fraternité la configuration d’une véritable église parallèle et schismatique.

90) Bien que ce soit hors sujet, il me semble opportun de répondre quelque chose, au moins en note, à ce qu’écrit la TC à propos des consécrations sans mandat romain opérées par Mgr Thuc. La TC publie aux pp. 44-45 une liste non exhaustive des consécrations qui ont Mgr Thuc pour origine (origine parfois désormais lointaine) ; cette liste inclut environ 43 noms, dont 10 consécrations épiscopales directes par Mgr Thuc. Je pense à ce propos que les consécrations attribuables à Mgr Thuc ne concernent que trois actes accomplis par lui : la consécration du 12 janvier 1976 à Palmar de Troya (5 évêques), celle de Toulon du 7 mai 1981 (Mgr Guérard des Lauriers) et celle de Toulon du 17 octobre 1981 (Mgr Zamora et Mgr Carmona). Par contre il faut exclure les consécrations supposées et pas le moins du monde démontrées de Laborie et de Datessen (désigné, mais à tort, par la TC, p. 47, comme le chef de l’Union des Petites Églises) ; Mgr Thuc n’a jamais officiellement reconnu lesdites consécrations, qui en tout cas n’auraient été que des consécrations “sous condition” de personnes déjà consacrées n’ayant donc pas reçu véritablement de lui l’épiscopat. Si les choses sont ainsi, de la liste publiée par la TC il faut soustraire 21 “évêques” qui n’ont en réalité rien à voir avec Mgr Thuc. Ultérieurement il faut soustraire les cinq évêques du Palmar avec leur descendance douteuse, en ce qu’ils n’ont rien à voir avec le sédévacantisme : au Palmar, comme à Écône, on croyait à la légitimité de Paul VI (et c’est un professeur d’Écône, le chanoine Rivaz qui convainquit Mgr Thuc de se rendre au Palmar). Par contre, les consécrations de Guérard des Lauriers, Zamora et Carmona, furent accomplies sur la base de la vacance (au moins formelle) du Siège apostolique, comme il fut déclaré publiquement en 1982 et comme Jean-Paul II et le Cardinal Ratzinger l’ont parfaitement compris, puisqu’ils ont associé dans des actes officiels les consécrations épiscopales en question et la déclaration sur le Siège vacant.

91) Sodalitium ne nie pas les défauts de Mgr Thuc, et partage, partiellement, le jugement porté sur lui par la TC. Cependant nous rappelons à nos contradicteurs la parabole évangélique sur la paille et la poutre. La TC reproche à Mgr Thuc, entre autres : a) les consécrations de Palmar de Troya ; b) la consécration de deux “vieux catholiques” ; c) le fait que parmi les descendants desdits évêques il se trouve même des gnostiques ; d) la “discontinuité des positions de Thuc” ; e) l’“hétérogénéité des consacrés” ; f) et elle avance les doutes de certains sur la validité de ses consécrations. Nous répondons : medice cura te ipsum. Voyons brièvement les points signalés.

A) Par exemple, la consécration épiscopale au Palmar de Troya (avec le rit traditionnel et pour la messe traditionnelle) eut lieu dans un cadre “apparitioniste”, qui ne peut que discréditer la personne de Mgr Thuc : comment a-t-il pu prêter foi à des faux voyants ? Et pourtant c’est arrivé à Mgr Lefebvre et même à Mgr de Castro Mayer. Je ne veux certes pas nier la foi et le sérieux de ces deux excellents prélats, mais eux aussi ont eu des faiblesses. Mgr de Castro Mayer, par exemple, a suivi de longues années le Professeur Plinio Correa de Oliveira, fondateur de T.F.P., homme de grande culture et de profonde préparation doctrinale, mais aussi gourou idolâtré de ses disciples, dans un climat de véritable “secte”, comme le dénonça par la suite ce même prélat. Mgr Lefebvre, bien que sceptique sur les “apparitions”, ne manqua pas de se fier à des voyants et même pour des choix très importants : de l’influence de Claire Ferchaud, de Marthe Robin et “des apparitions” de San Damiano, il n’est pas jusqu’à Tissier son biographe, qui ne l’écrive (pp. 455, 433, 479). Le groupe des ‘fidélissimes’ valaisans propriétaires d’Écône suivaient les apparitions de San Damiano et la voyante de Fribourg, Eliane Gaille (récemment, le district italien a perçu des fonds provenant de San Damiano). En Italie, la TC et l’auteur de l’article devraient être parfaitement au courant de ce qui est arrivé à Rimini, où le prieuré de la Fraternité fut fondé en accord avec les fidèles de “Mamma Elvira”, une fausse voyante à laquelle Mgr Lefebvre donna cependant son plein appui. Dans ce cas peut-on affirmer que le bien accompli par le prieuré de Rimini (y compris certaines vocations sacerdotales) ne peut venir de Dieu parce que mamma Elvira n’était pas une “Femme de la Providence” ? L’apparitionisme dans la Fraternité ne regarde pas seulement les origines : Mgr Fellay, supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, a reconnu dans l’œuvre d’une voyante, une certaine Germaine Rossinière (pseudonyme) “un don du Ciel” et “un trésor de grâces”, œuvre qu’il a officiellement présentée dans le bulletin interne de la Fraternité, Cor Unum (supplément au n° 60, juin 1998). Ce sont là quelques exemples parmi de nombreux autres que l’on pourrait citer…

B) On accuse Mgr Thuc de contacts avec des “vieux catholiques” ; j’ai vu moi-même à Écône un évêque “vieux catholique” ré-accueilli dans l’Église par Mgr Lefebvre (comme Mgr Thuc a fait de son côté) ; un prêtre et religieux qui avait abandonné le ministère (à cause de l’Action Française), qui s’était marié, était devenu prêtre grec schismatique, pour revenir ensuite à l’état laïc, enseigna à Écône, etc…

C) Mgr Thuc n’est certainement pas responsable des consécrations de certains guénoniens qui ont reçu l’épiscopat ( ?) d’évêques ( ?) prétendant avoir reçu de lui [Mgr Thuc] leur épiscopat. Par contre Mgr Lefebvre est de façon certaine responsable de l’ordination de plus d’un prêtre guénonien (donc gnostique) directement ordonnés par lui, après avoir été mis en garde, avant l’ordination, sur la chose en question. Je suis convaincu que Mgr Lefebvre n’avait rien à voir avec ces doctrines : mais il fut certainement imprudent dans ces ordinations.

D) Quant à la “discontinuité des positions de Thuc (oscillant entre le sédévacantisme et la réconciliation avec le Vatican)” (TC, p. 47) on oublie les oscillations de Mgr Lefebvre entre un possible sédévacantisme, le traditionalisme et la réconciliation avec le Vatican : il alla même jusqu’à signer puis rétracter le protocole d’accord.

E) Passons à l’“hétérogénéité des consacrés” (TC, p. 47). Mgr Lefebvre a ordonné d’excellents prêtres et – hélas - aussi des prêtres scandaleux ; dans certains cas il était au courant, malheureusement, de défauts moraux décisifs pour ne pas ordonner de tels candidats. Par contre on ne pouvait prévoir le triste cas d’un prêtre qui d’abord attenta à la vie de Jean-Paul II, puis abandonna le sacerdoce (pour plus de détails se référer à son autobiographie). Si ce pauvre prêtre avait été ordonné par Mgr Thuc, que n’auraient pas écrit (et pis encore, dit) les prêtres de la Fraternité ? N’aurait-ce pas été la preuve de la folie de Mgr Thuc ? Hélas, l’évêque qui ordonna ce malheureux était Mgr Lefebvre (et je ne lui en attribue pas la responsabilité, car il ne pouvait prévoir l’avenir).

F) Enfin, la TC insinue le doute sur la santé mentale de Mgr Thuc et sur la validité de ses consécrations. Le “doute fondé” (p. 47) est basé sur les oscillations de Mgr Thuc, sur l’“hétérogénéité” de ses consécrations, sur des doutes avancés par des tierces personnes… Nous avons vu que les mêmes accusations (quoique de manière différente) pourraient être portées contre Mgr Lefebvre, et effectivement il y a eu des gens pour nier la validité de ses ordinations et de ses consécrations. Dans Sodalitium, j’ai nié absolument cette thèse inconsistante. La TC devrait nier de la même manière la thèse inconsistante qui veut douter de la validité des consécrations et ordinations de Mgr Thuc, ne serait-ce que par cohérence avec ce que la Fraternité elle-même a fait en acceptant la validité du sacerdoce de l’abbé Schaeffer, ordonné par Mgr Thuc en 1981. Lorsqu’il s’agit d’avoir un prêtre supplémentaire, les ordres de Mgr Thuc sont valides ; quand il s’agit de dissuader les fidèles de recevoir la Confirmation d’un évêque qui a reçu l’épiscopat de Mgr Thuc, alors ces ordres sont invalides ou douteux… Où sont la cohérence et la bonne foi ?

Pour conclure. Je ne prétends certes pas être meilleur que les autres, ni que notre Institut soit exempt de fautes et de reproches. Je ne veux pas même comparer Mgr Lefebvre à Mgr Thuc ; le rôle prépondérant, la plus grande importance du prélat français sont évidents ; cependant, la Fraternité ne peut pas mettre en lumière uniquement ce qui honore son fondateur, et cacher systématiquement ce qui peut être moins honorable et pourrait nuire à sa figure d’“Homme de la Providence”. Nous invitons la TC à une plus grande sincérité, ou bien à renoncer à fonder ses argumentations sur la sainteté présumée de ses membres et la présumée ou vraie indignité de ses adversaires…

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