“Je suis prêt à mourir pour la cause de Dieu et de son Eglise”.

VIE DE SAINT THOMAS BECKET,

ARCHEVEQUE DE CANTERBURY

Par M. l'abbé Ugolino Giugni

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n° 43, 45 et 46.

 

Introduction

 

Enluminure du xiiie siècle représentant

le meurtre de Thomas Becket.

Le saint dont je traiterai dans cet article est un martyr qui a accepté la mort pour ne pas trahir l’Eglise et la fidélité au Souverain Pontife et pour en défendre les droits contrecarrés par le roi. St Thomas nous enseigne à aimer l’Eglise, et nous rappelle que rien n’est petit au service de Dieu; la Sainte Eglise doit être libre d’exercer sa mission suprême du salut des âmes, que tout pasteur et tout chrétien doivent être prêts à sacrifier leur vie afin de défendre ses droits. Ce saint nous est donc d’une grande aide et d’un grand encouragement dans les temps difficiles où nous vivons.

 

Période historique

Nous sommes au Moyen Age, environ cent ans après les événements de Canossa qui ont eu comme protagoniste le glorieux Pape St Grégoire VII dont nous avons déjà parlé dans les pages de cette revue (1). L’idée grégorienne a désormais triomphé, mais les séquelles de la querelle des investitures (qui s’est conclue, à proprement parler, avec le concordat de Worms de 1112) se prolongent encore avec la lutte entre le Pape Alexandre III et l’empereur Frédéric Barberousse de Hohenstaufen (2 ).

 

Après la mort d’Adrien IV à Anagni en 1159 le conclave, sous le signe du désaccord entre le Pape et l’empereur, avait élu le cardinal Orlando Bandinelli, déjà chancelier de l’Eglise Romaine qui prit le nom d’Alexandre III (1159-1181). Mais une minorité de tendance impériale (seulement 4 voix sur 7) “élut” un antipape sous le nom de Victor IV qui était soutenu par Frédéric Ier. Alexandre III excommunia l’empereur et l’antipape et délia les sujets de Frédéric du serment de fidélité, comme l’avait déjà fait St Grégoire VII. Cette lutte entre papauté et empire dura 17 ans et servit de toile de fond aux péripéties de St Thomas Becket dans ses rapports difficiles avec le roi Henri II. Elle explique l’attitude particulièrement prudente du Pape Alexandre qui voulait éviter que le roi d’Angleterre, qui durant le schisme avait reconnu la légitimité d’Alexandre III, ne se ralliât au contraire pour l’antipape (en effet durant le différend entre le roi et l’archevêque, le premier se rapprocha beaucoup du parti de Frédéric Ier préludant à un éventuel changement de “pape”).

 

La situation en Angleterre

En 1066 après la bataille de Hastings contre le dernier roi anglo-saxon Harold II, Guillaume de Normandiele Conquérant” s’était emparé du pays et avec le consentement du pape Alexandre II y avait établi la domination normande. Bien qu’il pratiquât le vieux système féodal pour les investitures ecclésiastiques, il favorisa la réforme grégorienne en prenant position contre le concubinat et la simonie du clergé aidé par le bon archevêque de Cantorbéry Lanfranc. Son grossier fils Guillaume IILe Roux” (1087-1100) qui faisait commerce des charges ecclésiastiques, persécuta ouvertement l’archevêque de Cantorbéry St Anselme d’Aoste qui fut obligé de partir en exil auprès du pape Urbain II; St Anselme ne put revenir en Angleterre que sous le règne du frère et successeur de Guillaume II: Henri Ier. A cause des ingé- rences des souverains dans la vie de l’Eglise et du fait de la grande distance qui séparait l’Angleterre de Rome ainsi que de la situation particulière du pays, l’église anglaise tendit à se développer toujours plus en église 72 d’Etat ou nationale [cette fâcheuse tendance se concrétisa de manière définitive avec le schisme anglican du temps d’Henri VIII. C’est également à ce moment qu’un autre St Thomas, le More, mourut martyr pour dé- fendre les droits de l’Eglise et du Souverain Pontife]. C’est précisément contre cette tendance que luttèrent d’abord St Anselme d’Aoste et ensuite St Thomas Becket qui furent tous deux, bien qu’à des époques diffé- rentes, archevêques de Cantorbéry.

 

A la mort d’Henri Ier, puisqu’il n’y avait aucun héritier désigné, s’ouvrit une période chaotique pour l’Angleterre à cause des revendications légitimistes de sa fille Mathilde, veuve de l’empereur de Germanie Henri V (fils de cet Henri IV qui s’affronta avec St Grégoire VII) qui ne purent empê- cher le couronnement d’Etienne de Blois, neveu du côté de la mère du Conquérant (Adèle, sa mère, était en effet la fille de Guillaume le Conquérant). Cette Mathilde, première femme d’Henri V et qui épousa en secondes noces Geoffroi Plantagenêt comte d’Anjou, revendiqua le droit au trône d’Angleterre pour son fils aîné Henri II qui monta sur le trône en 1154 et devint ainsi le premier roi de la dynastie des Plantagenêts.

 

Le roi Henri II…

Henri était un homme de culture peu commune pour son temps, c’était un linguiste très doué et il parlait le latin et le français. Il avait de profondes notions de droit et suivait l’antique coutume de siéger lui-même au jugement pour instruire les causes. Il était doué d’une énergie hors du commun. “Il ne reste jamais immobile, on ne le voit jamais assis: même quand il mange ou tient conseil il reste debout causant une grande gêne à ses courtisans et dignitaires”. “Il était capable de marcher ou de chevaucher jusqu’à ce que serviteurs et courtisans soient complètement exténués et que ses pieds et ses jambes soient recouverts d’ampoules et de plaies… les hommes restaient intimidés quand ils le regardaient même s’ils l’avaient déjà vu un millier de fois” (3 ). A peine âgé de dix-neuf ans Henri avait épousé une des femmes les plus en vue de son temps: Eléonore d’Aquitaine, ex-épouse du roi de France Louis VII (4 ), qui déjà du temps de la seconde croisade ne jouissait pas d’une trop bonne réputation. Ce mariage lui avait apporté en dot l’Aquitaine pour laquelle, avec l’Anjou, la Normandie et le Maine, il était vassal du roi de France; mais cet empire continental représentait une grave menace pour les Français.

 

Parvenu au trône Henri avait commencé à restaurer les droits et les privilèges royaux fortement compromis par des temps troublés, en revendiquant le contrôle des diocèses et des abbayes au motif de l’importante position que l’église anglaise occupait dans la structure sociale et politique du royaume, organisé d’après le droit féodal. Voici ce que dit de lui Mgr Benigni: “Henri marqua dans l’histoire de l’Eglise le retour du type abhorré du genre de l’empereur Henri IV; nous le retrouverons sous peu sur le trône de France sous le nom de Philippe le Bel.

 

Henri II Plantagenêt

Le Plantagenêt hérita complètement de la politique ecclésiastique et économique normande de la mainmise sur la vie sociale et économique de l’Eglise, mais la poussa à des excès inouïs dans l’île. Voulant se comporter en patron despotique sur les nominations, les fonctions, et les prébendes ecclé- siastiques, Henri trouva habile de nommer au siège de Cantorbéry un laïc de sa cour, précisément le chancelier Thomas Becket. Henri IV ne s’était pas moins trompé en faisant élire Hildebrand” (5 ).

 

Thomas Becket: origines et jeunesse

L’origine de Thomas Becket est un peu controversée. Les auteurs modernes considè- rent comme une légende l’histoire de sa mère qui de musulmane qu’elle était, se serait faite chrétienne pour épouser Gilbert Becket. L’abbé Pierre Balan, qui a écrit une longue biographie de Becket dit en note avoir douté lui aussi; mais il reconnaît s’être convaincu du contraire après avoir approfondi dans de “nombreux historiens modernes et sérieux et dans deux anciens” étant donné que “les arguments portés par les adversaires sont trop faibles pour faire douter raisonnablement de sa véracité” (8 ). La “Bibliotheca Sanctorum” ne dit pas un mot de l’origine musulmane de sa mère, mais la définit d’“origine normande et exceptionnellement pieuse” (9 ) démontrant ainsi ne tenir aucun compte de la tradition. Mgr Benigni confirme l’origine musulmane de la mère de Becket.

 

S’agissant d’une histoire très belle et édifiante nous la rapportons telle que nous l’avons trouvée chez les auteurs qui en parlent.

 

Parmi les Normands qui allèrent en Palestine pour la première croisade il y eut un certain Gilbert Beck, appelé par diminutif Becket, de Londres (10) lequel fut fait prisonnier dans un combat par un sarrasin appelé Amirald. La fille du sarrasin commençant à avoir compassion pour la manière avec laquelle il supportait son infortune s’éprit de Gilbert. En parlant avec lui, elle le questionna sur sa patrie et sa foi au Christ, sur les récompenses et les châtiments futurs. La jeune femme manifesta le désir d’être baptisée elle aussi si Gilbert l’épousait. Le prisonnier n’ayant pas confiance, il fit traîner la chose tant qu’il ne réussit pas à s’enfuir et à se sauver en terre chrétienne pour ensuite rentrer en Europe. Il paraît que la jeune fille abandonnée s’affligea davantage d’être restée encore païenne que d’avoir perdu son futur mari. Ayant rassemblé ses biens (or et pierres précieuses) elle quitta la maison de son père et ne mettant sa confiance que dans le Dieu des Chrétiens, elle traversa les terres musulmanes pour arriver près de celles occupées par les Francs. Là elle se joignit à des pèlerins qui retournaient en Europe et grâce à quelqu’un qui connaissait sa langue elle s’embarqua pour l’Angleterre. Arrivée sur l’Ile, délaissée par les pèlerins qui rejoignaient leurs maisons, elle continuait à ré- péter “Londres, Londres”. Parvenue dans cette ville, puisqu’elle n’avait pas d’autre façon pour s’expliquer et se faire comprendre, elle continuait à répéter “Gilbert, Gilbert”. Parmi les gens qui tournaient autour pour se moquer d’elle et pour observer “cette bête curieuse” il y eut un serviteur de Gilbert Becket qui avait été avec lui en Orient: il reconnut la jeune femme et annonça stupéfait la nouvelle à son maître. La jeune fille par ordre de Gilbert fut conduite chez une dame qui la soigna comme une fille, tandis que Gilbert allait demander conseil sur ce fait extraordinaire à plusieurs évêques craignant Dieu. L’un d’eux, un certain Raulph, évêque de Chichester, en écoutant le récit s’écria: “Ici ce n’est pas la main de l’homme, c’est la main de Dieu qui opère et d’un mariage entre Gilbert et celle-ci, naîtra un fils qui illustrera l’Eglise par l’exemple et les souffrances”. Ce fut d’un avis unanime que Gilbert l’épousa une fois devenue chrétienne. De son côté la jeune femme confessa publiquement qu’elle était venue de pays aussi lointains uniquement pour avoir le baptême et être épousée par Gilbert. Baptisée solennellement sous le nom de Mathilde elle fut ensuite unie sacramentellement à Gilbert. Le mariage fut béni par Dieu et très vite Mathilde, le 21 décembre 1119 mit au monde un enfant qui fut baptisé sous le nom de Thomas.

 

L’enfant grandit au milieu des soins de sa très pieuse mère, fervente chrétienne, qui 74 lui inculqua une profonde dévotion à la Très Sainte Vierge Marie et des attentions de son père, qui étant riche, put l’éduquer dans les études, dont, grâce à son intelligence, il retira de très grands fruits. Sa mère avait l’habitude de le peser de temps en temps et de donner l’équivalent de son poids, en nourriture, vêtements et argent aux pauvres mendiants, en priant Notre-Dame de le faire croître en vertu et piété.

 

Thomas fit d’abord ses études auprès de l’abbé Robert de Merton, puis alla à Oxford, à Paris, et à l’université de Bologne. A l’âge de vingt ans sa mère mourut et son père désormais âgé et en proie à des difficultés financières ne put plus prendre soin de lui comme il aurait voulu; Thomas fut donc mis sous la protection de Richer de l’Aigle, un riche seigneur qui fréquentait la maison de son père et qui le voulut comme compagnon de chasse et de table. Au milieu de tous ces plaisirs le jeune Thomas n’oubliait pas d’être chrétien: il ne contamina jamais sa conscience par ces fautes dans lesquelles tombent souvent les jeunes gens mais se montra toujours prudent en évitant même les plus légères, au point qu’on ne l’entendit jamais dire un seul mensonge. Après la mort de son père ses belles qualités d’éloquence, de prudence, de gaieté, de gentillesse lui permirent de fréquenter les nobles normands et en lui grandit d’abord le désir des honneurs et des dignités, mais très vite il s’aperçut que tout cela ne satisfaisait pas son cœur et au milieu des joies qui s’évanouissaient comme la fumée il ne trouvait que fatigue et ennui. Dieu évidemment l’appelait ailleurs. En fréquentant les barons normands il avait connu leurs abus et leurs violences contre le clergé et ses membres avec lesquels ils perpétraient l’usurpation des droits d’autrui. Thomas ne pouvait supporter tout ceci et désirait s’éloigner de ce milieu qui ne lui convenait pas; cette expérience lui sera cependant utile par la suite.

 

L’appel de Dieu: Thomas devient clerc

L’archevêque de Cantorbéry Thibaut, ayant entendu parler en très bons termes du jeune Becket, l’appela parmi ses familiers. Thomas alla habiter à la cour de l’archevêque devenant vite l’un de ses plus fidèles conseillers et se faisant aimer tant de l’évêque que de tous les membres de sa maison. Ce fut à cette époque que Thomas, avec la permission de l’archevêque, se rendit pendant une année en Italie à l’université de Bologne pour étudier le droit.

 

L’archevêque avait l’habitude de confier à son protégé les nombreuses affaires concernant son siège, le consultait pour tout, et répétait souvent qu’il n’avait jamais trouvé une personne aussi fidèle que Thomas. Seul un homme à la cour de Cantorbéry s’opposait à Becket en essayant de le montrer sous un jour défavorable par des mé- chancetés, grossièretés et calomnies: c’était l’archidiacre Roger de Pont-l’Evêque. L’épreuve ne dura pas longtemps pour Becket, puisque, le siège épiscopal d’York étant devenu vacant, Roger fut appelé à en prendre possession. Ce fut providentiel pour Thomas de connaître le caractère de cet homme puisqu’on le retrouvera, plus tard, qui combattra contre lui (11).

 

Le départ de Roger de la cour de Cantorbéry rendit vacant la charge d’archidiacre, et l’archevêque Thibaut voulant avoir toujours à proximité Thomas saisit l’occasion pour y mettre Becket. Thomas Becket devint ainsi archidiacre de Cantorbéry obtenant aussi la prévôté de Beverley. Dans sa nouvelle charge Becket rendit de grands services à l’Eglise, en traitant des affaires importantes pour le diocèse et toute l’Eglise anglaise (12). Il séjourna plusieurs fois à Rome, ce qui lui permit de connaître toujours plus profondé- ment les conditions, les droits et les canons de l’Eglise Romaine en puisant à la source 75 cet esprit romain de fidélité au Souverain Pontife, et de fermeté dans la doctrine qui fut peut-être plus grande en lui que dans ses pré- décesseurs et qui le conduira au martyre.

 

Pendant ce temps en 1154 était monté sur le trône, à l’âge de 19 ans, Henri II qui fut couronné à Westminster par Thibaut archevêque de Cantorbéry

 

L’ami du roi et son chancelier

En 1154 Henri II monta sur le trône et fut couronné par l’archevêque de Canterbury Thibaud. Le règne de Henri avait ranimé des espérances d’une plus grande justice et d’une plus grande prospérité pour l’Angleterre. L’archevêque, pour prévenir les influences néfastes avec lesquelles les mauvais courtisans essayaient de pervertir le roi en le poussant à opprimer l’Eglise pour s’enrichir, ou du moins à ne pas en défendre les droits, chercha à mettre à ses côtés un homme d’une grande intégrité qui le conseillerait au mieux. Son choix tomba naturellement sur Thomas Becket. Par l’intermédiaire de quelques évêques, conseillers royaux, il loua tellement la prudence, la fidélité, la sincérité et la rectitude de Becket que Henri exprima le désir de le connaître.

 

Thomas fut présenté au roi. Son humeur gaie et vivante, son comportement, sa maniè- re de parler, sa gentillesse et sa civilité, sa maturité d’esprit prometteuse de sages conseils et l’esprit éloigné du vice qui influencerait en bien les mœurs du prince plurent tant au roi qu’immédiatement il le fit son chancelier (1 ).

 

Avec sa nouvelle fonction les possessions et les richesses de Thomas, qui devint l’un des plus puissants barons du royaume, s’accrurent; il fut aussi chargé de l’éducation du fils aîné du roi qu’il forma dans la crainte de Dieu, l’amour des peuples et le zèle pour la religion jusqu’au don de sa vie si nécessaire. Il eut la riche prébende de Hastings, la garde des châteaux de Berkhamsted et de Eye, le gouvernement de la tour de Londres et en conséquence se vit en peu de temps entouré de toutes sortes de personnes toujours prêtes à graviter autour des puissants. Il étala tout de suite un grand luxe pour satisfaire peut-être son ancien désir de magnificence et de largesse. Meubles précieux et vases d’or et d’argent, habits somptueux, chiens, faucons et chevaux des meilleures races, grands banquets et festins; il avait constamment sept cent soldats armés à ses frais. De nombreux fils de grands du royaume étaient envoyés près de lui pour être éduqués comme ses familiers et étaient renvoyés chez eux une fois armés chevaliers.

 

“Mais au milieu d’une telle grandeur et somptuosité il sut se conserver pur et chaste et c’est en vain que Henri essaya d’en enlever la vertu par des embûches et des arts indignes d’un roi, très indignes d’un chrétien. (…) Telle était la vertu de cet homme malgré tout ce qu’il étalait en luxe et en vanité; sous les habits dorés et parmi les magnificences il cachait une âme chrétienne et pieuse” (2 ). Pour conserver la vertu il employait les moyens de défense et de force de la religion: dans les moments libres, après avoir expédié les affaires de sa charge, il s’adonnait avec ferveur à la prière qui faisait ses délices. Il s’imposait des privations au milieu de l’abondance dans laquelle il vivait et pratiquait en secret diverses austérités qu’il avait lues dans les vies des saints anachorètes de l’Egypte et de la Palestine.

 

Thomas, dans son office de chancelier, était du même avis que le roi dans le comportement et dans les actes: sérieux quand il le fallait, sachant plaisanter quand c’était le moment, se réjouissant d’accompagner le roi dans les jeux et à la chasse, partageant avec lui le repas et les voyages. Henri le considé- rait comme très fidèle et l’aimait plus que quiconque. Becket, conscient de son devoir, combattait contre l’avidité des membres de la cour et les abus des barons, tantôt pour l’honneur et l’intérêt du roi, tantôt pour l’avantage de l’Eglise ou l’utilité des peuples. L’habileté et l’intelligence de Becket se révélèrent précieuses pour ramener l’ordre dans le pays tourmenté par les conséquences de la guerre civile. Envers les barons et soutenu par Henri, il employait la manière forte: une partie de son travail de chancelier consista à obliger les barons à démanteler les forteresses construites sans l’autorisation royale.

 

L’Angleterre, qui sous le règne d’Etienne avait été agitée par des guerres de tout genre, était, aux dires d’un contemporain, “dans les premiers mois du règne de Henri un nid de brigands, et presque chacune de ses villes, du côté de la mer [était] une caverne d’assassins”. Mais avec le travail de Thomas Becket elle changea d’aspect en quelques mois. “Les châteaux qui servaient de refuge aux malfaiteurs furent détruits, le refuge des bois fut enlevé aux bandits, les droits de la couronne usurpés par les violents furent recouvrés, les possessions paternelles furent restituées aux déshérités. Les voleurs épouvantés par la potence revenaient à une vie honnête et la paix et la sécurité à nouveau apparaissaient de toutes parts et faisaient prospérer le commerce” (3 ). Becket dans ces circonstances se comporta certainement avec sévérité (certains l’accusèrent de cruauté excessive pour un ecclésiastique); mais on ne peut pas le blâmer dans la mesure où il agissait en qualité de magistrat et comme tel, étant donné l’époque, il se devait d’employer les moyens appropriés! D’autre part “Le noble royaume d’Angleterre se renouvelait comme un nouveau printemps, la Sainte Eglise était honorée, les évêchés et les abbayes étaient confiés à des personnalités honorables, sans simonie, les affaires du roi, avec l’aide divine, marchaient bien, l’Angleterre s’enrichissait, jouissant d’une grande abondance…” (4 ). Le roi Henri le considérait comme un autre lui-même, un frère très aimé plus qu’un sujet et un ministre, parfois en effet ils jouaient ensemble comme des enfants. De son amitié avec le roi on raconte l’anecdote suivante: ordinairement Thomas, en tant que chancelier ne portait pas les habits ecclésiastiques (selon une habitude commune à son temps) mais de très riches vêtements à la mode laïque, souvent plus beaux que ceux du roi. Un jour d’hiver, passant avec Henri II à cheval par les rues de Londres, ils rencontrèrent un vieux mendiant qui frissonnait dans ses haillons. “Ne serait-ce pas une bonne action de donner à ce petit pauvre un manteau chaud?” suggéra le roi, et à la ré- ponse affirmative du chancelier, d’un geste rapide et avec un grand éclat de rire, il saisit le manteau de fourrure de Becket, lui arracha des épaules et en s’écriant “je veux que le mérite t’en revienne!” le jeta au pauvre mendiant qui regardait la scène ébahi (5 ).

En 1158 Becket fut envoyé à Paris comme ambassadeur pour traiter le mariage du fils du roi d’Angleterre avec Marguerite, fille aînée du roi de France. A cette occasion il étala une magnificence hors du commun. Il avait à sa suite quelque chose comme deux cents personnes entre soldats, clercs, écuyers, serviteurs armés, fils de nobles armés à cheval. Chars, chiens, oiseaux, faucons, tapis et toutes sortes de vivres et nourritures complétaient l’expédition. Au passage du cortège les habitants sortaient pour le voir et sachant qu’il s’agissait “seulement” du chancelier du roi d’Angleterre, ils se faisaient une idée merveilleuse de la grandeur de ce souverain, puisque son ministre voyageait dans un tel équipage. Arrivé à la cour, il fit des cadeaux à chaque visiteur se gagnant la faveur de tous, il conclut remarquablement l’affaire du mariage, acquit en outre à son roi cinq forteresses qui se trouvaient aux frontières des terres du roi de France et qui par un droit antique appartenaient au duc de Normandie. Sur le chemin du retour il réussit à arrêter Guy de Laval, voleur et ennemi de son souverain.

 

L’année suivante Thomas participa aux côtés de Henri II à l’expédition de guerre contre le comte de Toulouse. Il arma à ses frais 700 chevaliers et en maintint 1200 sur le champ de bataille avec leur suite de 4000 hommes. Il fut le bras et la tête de cette expé- dition; le roi le voulut toujours auprès de lui pour bénéficier de ses conseils. Il combattit lui-même aux côtés de ses hommes, accomplissant des prodiges de bravoure avec une poignée de soldats, comme quand il désarçonna, en lui prenant même son cheval, Enguerrand de Trie, valeureux chevalier français, avec lequel il s’était affronté. Sa vaillance lui mérita l’admiration de ses ennemis eux-mêmes. Il conserva les garnisons conquises, il en enleva d’autres et quand Henri dut se retirer de Toulouse, seul Thomas parmi tous accepta de rester pour défendre les châteaux conquis précédemment.

 

Pendant sept années Thomas Becket gouverna l’Angleterre, comme chancelier de Henri II, mais le Seigneur voulait maintenant que celui qui avait montré tant de zèle pour le roi d’Angleterre fût trouvé “serviteur fidèle et prudent” du Roi des rois, une fois mis au gouvernement de Son Eglise.

 

Henri II sur le trône

(miniature du XIIème siècles)

“Vous me haïrez autant que vous m’aimez maintenant, parce que je n’accepte pas l’autorité que vous voulez vous arroger dans les affaires de l’Eglise”.

 

Alors que Thomas se trouvait en France à la suite du roi, l’archevêque de Canterbury Thibaud l’avait conjuré plusieurs fois de retourner dans sa patrie, puisqu’il se sentait toujours plus affaibli et vieilli et avait besoin du conseil de son archidiacre. Il mourut en effet le 18 avril 1161 laissant vacante la plus haute dignité de l’Eglise anglaise. Peu avant de mourir Thibaud avait écrit à Henri: « Je vous recommande la sainte Eglise de Canterbury, des mains de laquelle par mon intermédiaire vous avez reçu le gouvernement du royaume… A moi qui l’ai gouvernée, par disposition divine, malgré mon indignité, jusqu’ici comme j’ai pu, faites succéder un homme qui ne se montre pas indigne de ce siège; un homme qui aime la religion et qui pour ses mérites soit estimé digne ami de Dieu. (…) Sire ne cherchez pas dans cette affaire votre avantage mais la gloire de Dieu et je vous assure que, si vous prenez soin de Sa cause, Il fera que votre avantage en sera plus grand … ». Peu de temps après, voyant que le roi désormais inclinait à usurper les pouvoirs de l’Eglise, le pieux archevêque, désormais mourant lui écrivait encore: « Souvenez vous que la gloire du prince Chrétien resplendit singulièrement lorsqu’il est fidèle au pieux service de ce Seigneur dont vient tout pouvoir; gardez bien à l’esprit comment l’héritage de la paix, de la gloire, de l’exultation, revient à celui qui apaise les tempêtes de l’Eglise souffrante et à celui qui avec un prudent et fidèle respect fait que l’Epouse sacrée du Christ puisse rester unie à son Epoux dans la divine dilection. Mais n’oubliez jamais non 6 plus comment provoque contre lui la colère toute-puissante du Seigneur celui qui ne voit pas avec un sentiment plein de commisération les agitations de l’Eglise et opère ou laisse opérer en elle des tumultes et des discordes ou, abusant de la puissance qui lui est accordée, favorise et avec son consentement renforce cette malice qu’il ne veut pas réprimer et éteindre; puisque c’est une chose certaine que l’inimitié entre les deux pouvoirs est l’occasion indubitable de ruine pour les royaumes, prétexte aux schismatiques et le signe certain que le royaume est maudit et en train de tomber » (6 ). Paroles prophétiques que celles de Thibaud qui faisaient présager l’affrontement entre le prince et le futur archevêque si le premier ne renonçait pas à ses intentions d’opprimer l’Eglise anglaise. Henri d’autre part, espérait être vainqueur dans la lutte entre les deux pouvoirs en faisant justement élire archevêque de Canterbury son ami et chancelier Thomas Becket en pensant qu’en lui étant dévoué et fidèle il ne lui causerait pas d’oppositions et de désaccords.

 

La coutume à l’époque était encore que ce soit le souverain qui désigne l’évêque qui devait ensuite être approuvé par le Pape ré- gnant. La lutte des investitures, comme déjà dit dans la partie précédente (7 ), avec le désaccord entre le Pape Alexandre III et Frédéric Barberousse, fait le fond de notre histoire (et ici il s’agissait précisément de l’investiture clé- ricale la plus importante d’Angleterre…).

 

La faveur dont Becket jouissait auprès du roi le désignait comme le plus probable successeur de Thibaud, tant est si bien que tous les courtisans l’appelaient déjà le futur archevêque. De son côté Becket répondait que la vie publique qu’il avait menée jusqu’alors semblait l’exclure d’une charge aussi sainte et terrible et qu’il connaissait quatre pauvres prêtres qui avaient plus droit que lui à cette dignité.

 

En général le clergé était opposé à l’élection du chancelier parce qu’il pouvait justement craindre, ne connaissant pas à fond Becket, qu’il prendrait davantage soin des intérêts de la couronne que de ceux de l’autel. Mgr Benigni écrit à ce propos: « La prévention du milieu ecclésiastique forcé par le roi à donner à Thomas la succession de Thibaud, fut étrange. La réputation du chancelier fidèle au roi pour réprimer les barons rupestres, fit craindre les prélats électeurs qui connaissaient bien Henri et qui croyaient bien connaître Thomas, que celui-ci devînt… un instrument royal pour diminuer les droits et privilèges de la seigneurie ecclésiastique. La réalité montra ce que fut la haute mentalité de l’homme qui avait étudié le droit à l’université de Bologne d’où Barberousse tira les docteurs romanistes pour affirmer la “lex regia”, et qui avait été à Rome toute frémissante de la rescousse ecclésiastique [inspirée de l’idée grégorienne…! n.d.a.] contre l’oppression césarienne. Peu, pensons-nous, ont vu clair dans cet état d’esprit du chancelier fait primat. Alors tous se trompèrent: le roi dans ses espérances, le clergé dans ses craintes » (8 ). D’autres opposaient le fait que Thomas avait été courtisan et soldat, oublieux presque de sa dignité ecclésiastique; ne seraitil pas peut-être plus dissipateur et dévorateur du troupeau que pasteur? Oserait-il s’opposer aux puissants laïcs, et aller à la rencontre de la colère de ses anciens amis? L’histoire montrera que les voies de Dieu ne sont pas celles des hommes; comme cela s’était déjà produit d’autres fois, Il pouvait se choisir des serviteurs fidèles et saints même au milieu du monde, parmi les soldats et avides courtisans.

 

Le roi resta ferme dans son intention de faire élire Becket comme primat d’Angleterre; ses protestations d’indignité et d’incompatibilité de sa vie passée avec la sainteté de la charge ne servirent à rien: Thomas comprenait que s’il ne voulait pas désobéir à Dieu il devrait, d’ici peu, rompre avec le roi. Il dit ouvertement à Henri II, quand celui-ci lui communiqua sa décision: “Si Dieu veut par Sa disposition qu’il en soit ainsi, vous m’enlèverez très vite votre bienveillance. Rapidement vous me haïrez autant que vous m’aimez maintenant, puisque je ne peux pas accepter en conscience l’autorité que vous voulez vous arroger dans les affaires de l’Eglise. Les envieux ne manqueront pas de se servir de cette occasion pour entretenir à jamais la discorde entre nous”.

 

Le roi ne porta aucune attention aux paroles du chancelier et fit en sorte que les choses aillent selon son désir. Becket de son côté se refusait d’accepter, sachant par expé- rience à quelles luttes devait être préparé le primat d’Angleterre (l’exemple de St Anselme d’Aoste n’était pas très éloigné) et ne se sentait pas prêt à les soutenir. Becket finit par accepter seulement après l’insistance du cardinal légat Henri de Pise qui réussit à le persuader.

 

L’élection canonique venant d’avoir lieu, Thomas fut déclaré libre de tous les engagements et promesses de la cour. Le samedi de 7 Pentecôte 1162 à Canterbury Thomas fut ordonné prêtre et le lendemain, dimanche de l’octave, en présence du fils aîné du souverain et d’un grand concours de monde et de noblesse, il reçut la consécration épiscopale de Henri, évêque de Winchester, le siège de Londres auquel revenait de droit la consé- cration du Primat étant vacant. L’un des premiers actes du nouvel évêque fut d’envoyer des légats au Pape Alexandre III, qui se trouvait à Montpellier, pour demander le pallium (9 ), symbole de la juridiction, qui lui fut tout de suite accordé. En voyant son élection approuvée par Rome, Thomas Becket devenait ainsi archevêque; il gardait cependant pour le moment la charge de chancelier du royaume.

 

“Quatre yeux voient mieux que deux”. Thomas Becket change son mode de vie

Investi de la nouvelle charge pastorale Becket dut réfléchir sur les graves obligations qu’elle comportait; il fut vite rempli du désir de l’accomplir avec tout le zèle dont il était capable. Regardant sa vie passée, il considérait comme perdu le temps consacré aux affaires du monde; il pria donc Dieu de le sanctifier afin qu’il puisse dignement travailler au service de l’Eglise et de son peuple. « Thomas chargea son fidèle clerc Herbert de Bosham de l’avertir de tout ce qu’il entendait dire de lui et de le corriger de tout défaut ou excès qu’il pourrait découvrir dans sa manière de faire en disant que “quatre yeux voient mieux que deux”.

 

Désormais Thomas ne sera plus le léger et rapide chevalier, le guerrier intrépide, le noble splendide: il sera seulement le serviteur fidèle de Dieu » (10). La consécration épiscopale l’avait séparé du monde et des intérêts humains; à partir de ce moment il devait se donner tout entier au Christ, combattre pour Son honneur et pour la liberté de l’Eglise Son Epouse. L’archevêque, placé au sommet de toute l’Eglise anglaise, devait être lumière et sel pour illuminer et pour conserver; toutes les vertus devaient resplendir en lui, puisque les sujets se formaient sur le modèle du supérieur. En lui devaient se trouver l’abnégation des confesseurs et la fermeté des martyrs, car contre lui se déchaîneraient tous les ennemis de l’Eglise; tous les usurpateurs, tous les ambitieux et les voleurs le prendraient pour ennemi. Dans son humilité Becket se sentait privé de ces dons et était conscient de les trouver seulement dans la plaie du côté du Rédempteur et dans l’amour de Jésus, parce que comme dit l’Apôtre “qui donc nous sé- parera de l’amour du Christ? Est-ce la tribulation? est-ce l’angoisse? est-ce la faim, est-ce la nudité, est-ce le péril, est-ce la persécution, est-ce le glaive? … Mais en tout cela nous triomphons par Celui qui nous a aimés” (Rom. VIII, 35). Thomas prit donc comme modèles Jésus et son prédécesseur Anselme.

 

La consécration épiscopale avait maintenant transformé Becket en un autre homme; le vieil homme avait cédé la place à l’homme nouveau qui s’était revêtu de Jésus-Christ. Dans les premiers mois de son épiscopat, il entra, afin de se perfectionner, au monastère des chanoines réguliers à Christchurch de Canterbury où l’on observait la règle de St Benoît. Là il se ceignit sous son vêtement d’un cilice qu’il porta jusqu’à sa mort et s’adonna à des pénitences et à des austérités très dures; court sommeil, maigre nourriture, longues prières, veilles presque continues. Il satisfaisait autant aux devoirs d’archevêque qu’à ceux de chanoine régulier de ce monastère; il avait coutume de dire “si jusqu’à maintenant nous avons vécu avec tiédeur ce fut par le feu de la jeunesse et par l’ignorance, mais désormais il ne nous reste plus aucune excuse”.

 

Chaque jour, imitant Jésus, il lavait les pieds à treize pauvres puis les servait à table et en les congédiant leur donnait quatre pièces d’argent. Il doubla les aumônes déjà consistantes pour les pauvres et les abandonnés instituées par son prédécesseur Thibaud, de telle sorte que pratiquement toutes les dîmes de son Eglise étaient consacrées à cette œuvre. Il était l’ennemi de l’oisiveté, origine disait-il, de la plupart des vices qui affligent l’homme; ou il priait, ou il méditait, ou il lisait surtout les écrits de son saint prédécesseur Anselme dont il avait toujours avec lui un petit livre d’oraisons. Aux hérétiques et aux schismatiques il ne donnait jamais la paix mais il en combattait infatigablement les doctrines; il ne voulait pas traiter avec les excommuniés.

 

Zèle pour le bien de l’Eglise et premiers désaccords

Il portait la plus grande diligence dans tout ce qui regardait l’Eglise, particulièrement dans l’ordination des clercs. Puisque celui qui se met dans l’état ecclésiastique sans 8 avoir la vocation ne se perd pas seulement lui-même, mais entraîne avec lui beaucoup d’autres âmes et est cause de tant de scandales et douleurs pour l’Eglise, Thomas ne laissait accéder personne aux ordres sacrés sans l’avoir d’abord examiné personnellement. Il le faisait avec la plus grande sollicitude, ne se fiant pour cet examen qu’à luimême, conscient que la responsabilité du mal ou du bien qui en dériverait retomberait sur les épaules de l’évêque; il examinait avec le plus grand soin la piété, la bonté de la vie, la doctrine du candidat. “Si un prêtre qui n’est pas bon cause du tort à l’Eglise, très souvent un prêtre ignorant lui en cause davantage encore; on comprend que ce serait injustice et iniquité de montrer aux peuples comme exemple dans le bien quelqu’un de mauvais et de donner aux gens comme maître quelqu’un privé de science” (11).

 

Parmi les autres soucis pour la restauration de l’Eglise anglaise il s’employa à procurer un nouvel évêque au siège de Londres - vacant depuis un an - en la personne de Gilbert Foliot, déjà évêque de Hereford. Ce dernier était l’ami de Becket et avait plusieurs fois dans le passé fait preuve d’attachement au Saint-Siège et de zèle pour la liberté de l’Eglise, de telle sorte que le primat s’employa à en obtenir l’élection par le Pape et à vaincre les répugnances de l’élu. “Gilbert fut finalement élu et tout d’abord fut merveilleusement d’accord avec son primat en soutenant les droits, en aidant les œuvres et en défendant les privilèges du siège de Canterbury contre l’ambition et la superbe des barons et de certains prélats. Si cette harmonie ne s’était jamais rompue, si ces deux cœurs généreux et faits pour la vertu avaient marché toujours de concert, si les passions de l’un n’en étaient pas venues à troubler la paix, l’Angleterre n’aurait peut-être pas eu à pleurer sur le sanctuaire profané, sur la religion avilie. (…) Les destinées futures de l’Angleterre étaient aux mains de trois hommes, un saint, un faible, un mauvais; Thomas de Canterbury, Gilbert de Londres, Roger d’York (12). L’union et la concorde de ces trois auraient fait fleurir le royaume dans la paix et dans l’abondance, auraient remis à l’honneur et en puissance l’Eglise, auraient mis un frein infranchissable à l’avidité des seigneurs, mais l’esprit malin les sépara et il en résulta des malheurs pour la patrie, pour la couronne, pour le sanctuaire. Ce fut grande providence que les douleurs et la mort de Thomas détruisirent les iniquités de Roger et rendirent Gilbert à la vertu, puisque le sang des martyrs est toujours fécond” (13).

 

Becket analysa l’œuvre de ses prédécesseurs et voyant qu’ils avaient parfois donné des terres et des droits à des barons et à des puissants de leurs familles de manière injuste, il s’efforçait de récupérer à l’Eglise les biens perdus et d’en racheter les droits. Quand la justice ou la prudence le réclamaient, connaissant la nonchalance arrogante et la superbe des barons, il leur parlait avec franchise et même avec force, sans considérer les titres, les mérites ancestraux, la puissance ou la fierté; il usait d’indulgence avec ceux qui étaient disposés à reconnaître leur tort, tandis qu’avec les violents et les endurcis, il se montrait inexorable. Sévère avec les oppresseurs des pauvres, très sévère avec les voleurs de leurs biens, il considérait comme faites à luimême les injures faites à ceux qu’il avait coutume d’appeler avec une ardente affection “maîtres, frères, fils”. Inutile de dire que cette manière d’opérer lui procurait l’aversion de ceux qui se croyaient offensés dans des droits qui ne leur appartenaient même pas, et beaucoup voulaient se venger de lui. De nombreux clercs courtisans commencèrent à le craindre ayant peur de perdre leurs bénéfices, peutêtre acquis avec simonie. “Mais comment attaquer un homme qui avant de réformer les autres s’était réformé lui-même? Comment se vexer des bonnes œuvres d’un homme qui donnait l’exemple de chaque belle vertu comme s’il s’agissait de caprices vaniteux, qui paraissait non le maître de ses biens mais le dispensateur et l’administrateur des pauvres? Et ce qui donnait le plus à penser, comment accuser aussitôt d’usurpation de droits celui qui en avait eu jusqu’à hier en main la garde et la protection? Il connaissait les lois, il avait donné tant de preuves de fidélité à son prince que ç’eut été un mauvais conseil que d’essayer de le mettre en doute. Nombreux et puissants certainement étaient les ennemis de Thomas, d’abord freinés par son grand pouvoir, ensuite affaiblis par sa vertu” (14). Puisqu’il jouissait encore de l’estime et de l’amitié du roi qui l’aimait comme son serviteur et ministre fidèle, pour perdre Thomas il fallait tromper Henri; enlever l’affection du cœur du souverain et y substituer la jalousie et la haine; c’est à cela que s’employèrent avec ruse les ennemis de Becket.

 

Tout ce que l’archevêque faisait était interprété à tort et à travers. Sa piété était considérée comme de la superstition, sa justice 9 comme de la cruauté, son zèle pour l’intégrité des droits ecclésiastiques superbe ou avarice, l’austérité de sa vie et son changement de mœurs était montré comme une hypocrisie pour dominer les ignorants et les crédules. La faveur du roi retenait beaucoup de ceux qui s’estimaient blessés par lui, mais certains, plus courageux, passèrent la Manche (puisque le souverain se trouvait sur ses terres du continent) et vinrent à murmurer des soupçons à ses oreilles en déplorant le “désir effréné de dominer du nouvel archevêque”, insinuant aussi que Becket voulait s’approprier le pouvoir suprême. Ces ragots ne manquèrent pas de faire du mal: entendus d’abord comme calomnies, puis avec indifférence, ils finissaient par être crus au moins en partie et à enraciner le soupçon dans le cœur de Henri (15), mais il se réserva de traiter la chose une fois rentré dans sa patrie. Quand Henri II retourna en Angleterre il rencontra avec fête et allégresse son ancien chancelier, qui lui ramena son fils dont il s’occupait de l’éducation. Indescriptible fut l’affection avec laquelle les deux vieux amis s’embrassèrent; tout soupçon avait disparu de l’esprit du roi, qui ne se rassasiait pas de donner des signes d’honneur et de familiarité à l’archevêque, si grande était encore sur son âme le pouvoir et l’influence de Becket. Les mauvaises langues se turent remettant à un moment plus favorable leurs accusations. En tout cas ce fut la dernière rencontre où le roi d’Angleterre se montra avec l’archevêque de Canterbury tel qu’il s’était toujours montré avec son chancelier. Henri II aurait dû se rendre compte du changement de son ancien ministre, comprendre avoir désormais devant lui un homme en rupture avec le passé, mais il préféra fermer les yeux…

 

Vers la Pentecôte de 1163 le Pape Alexandre III avait convoqué un Concile à Tours, auquel prirent part 17 cardinaux, 124 évêques et 414 abbés. Thomas Becket, en tant que primat de Canterbury, s’y rendit comme représentant de tout le royaume; il y fut accueilli avec grand honneur et respect par tous les présents et le Pontife lui montra des signes particuliers d’affection et d’estime. Dans ce concile certaines erreurs de l’époque furent condamnées et la position d’Alexandre III contre l’antipape Victor que Barberousse avait fait élire (c’était à une période de schisme) fut renforcée (16). A Tours se manifesta aussi l’inconciliable contraste entre Canterbury et York pour le primat en Angleterre: l’archevêque Roger se mettrait jusqu’à la fin du côté du roi, contre Thomas Becket (12).

 

Ce fut au retour du concile que Becket, voyant la difficulté de remplir en même temps le double office d’archevêque de Canterbury et de chancelier, décida de renvoyer au roi le grand sceau de l’Etat, en lui demandant de nommer un autre chancelier à sa place. Sa résolution était prise avec l’intention d’accomplir au mieux ses devoirs, mais le roi la prit comme une offense. La faveur des princes, observent certains, est un poids dont on ne peut pas se décharger quand on veut. Henri se considérait comme injurié qu’un homme par lui comblé de grâces ne soit pas plus jaloux des charges qui lui étaient confiées, et commença à concevoir envers lui une aversion qui n’attendait qu’une étincelle pour se changer en haine, comme Thomas lui-même l’avait prédit avant d’être élu archevêque.

 

L’année 1163 se termina pour Becket par la consécration de deux évêques pour les sièges de Worchester et de Hereford depuis longtemps vacants et pour lesquels il avait dû insister longuement auprès de Henri afin qu’il laisse au clergé la liberté pour l’élection canonique. Roger de Gloucester fut élu évêque de Worchester, Robert de Melun, savant célèbre de son temps, fut fait évêque de Hereford.

 

L’assemblée du clergé à Westminster en 1163

L’année 1163, comme nous l’avons vu dans la précédente partie de cette étude, se termina avec la consécration de deux évêques et fut la dernière année d’une certaine tranquillité pour Becket, puisque les signes de la bataille s’entrevoyaient désormais comme très proches. Mais les adversaires n’étaient plus les mêmes: “Deux années de pénitence et d’exercices de l’esprit, deux années d’abnégation et de mortification, deux années de vie sainte et exemplaire ornée de toutes les vertus du cloître et corroborée de tous les bénéfices des activités du travail et de la fatigue, avaient renforcé et revigoré Becket. Du vif chancelier il ne restait plus rien, l’ardeur du chevalier plein d’entrain, le luxe du splendide baron, tout avait disparu. La grâce avait changé entièrement cet homme; il avait tourné tout amour, toute force, toute pensée vers l’Eglise de Dieu, il avait recueilli toute affection en Jésus-Christ. Quand le roi Henri II osa faire revivre en lui-même Guillaume le Roux, il se trouva face à Anselme ressuscité dans la personne de Thomas qui soutint valeureusement la lutte” (1).

Mais quelle était l’attitude de Thomas Becket et celle du roi Henri II? “En se référant au droit coutumier et à d’autres cas pré- cédents (la common law), le roi voulait restaurer dans l’Eglise anglaise la domination de la couronne, limiter et tenir en échec la juridiction ecclésiastique, en l’assujettissant au tribunal royal, et tenir sous le contrôle du roi les appels adressés à la curie.

 

L’archevêque au contraire n’hésita pas à soutenir les droits et les libertés ecclésiastiques, jusqu’alors obtenues ou conquises sous 4 le roi Etienne, et à donner toujours plus de place au droit canonique général introduit aussi en Angleterre depuis le Décret de Gratien (1139-40). Alors que pour l’archevêque le droit canonique avait une part importante, pour le roi, qui suivait l’exemple de Frédérique Ier, le droit romain rénové était plus important, même si au dehors on voulait faire croire qu’il s’agissait seulement de restaurer les coutumes juridiques locales. Un choc frontal était donc inévitable et il devait être d’autant plus rude et dramatique dans la mesure où tous les deux, tant le roi que l’archevêque, se considéraient comme les défenseurs du droit juste et vrai, et que tous deux étaient prêts à employer pour leurs idéaux suprêmes leur vive intelligence respective, l’art diplomatique, une volonté tenace, combative même, en recourant à l’aide de tous les moyens intellectuels, matériels et personnels, que l’état et l’Eglise mettaient à leur disposition” (2).

 

Une des premières étincelles qui alluma la querelle fut le cas d’un chanoine du nom de Philippe de Broc de Berford. Celui-ci était accusé de l’assassinat d’un soldat; jugé par le tribunal ecclésiastique compétent il fut absout, les preuves de sa culpabilité n’existant pas. Le juge royal du comté, par vieille rancune avec le chanoine en appela au roi. D’après le droit on ne peut être jugé deux fois pour le même délit et de Broc, en tant que prêtre, se refusa à comparaître  devant  le  juge  laïc.  Thomas  Becket, avec  tout  le

Saint Thomas Becket

clergé qu’il représentait, soutint le prêtre en s’opposant à la prétention du roi. Henri II voulait que de cet événement résultât une prééminence du pouvoir civil sur le pouvoir spirituel. Le chanoine fut appelé à Canterbury: cependant il ne fut plus jugé pour l’homicide, mais dut s’excuser pour les injures que dans son indignation il avait adressées au juge du comté; il perdit en outre ses prébendes pour deux ans et fut condamné à s’exiler d’Angleterre. Le “cas de Broc” eut de longues séquelles d’ordre juridique concernant les compétences respectives. Il prépara les esprits à la discussion sur le droit et la liberté de l’Eglise qui s’ensuivit et qui éclata plus violemment à Westminster (1er octobre 1163) durant l’assemblée royale à laquelle Henri II convoqua tous les évêques du royaume (3). Le prince déplora la criminalité croissante du clergé et l’indulgence des tribunaux ecclésiastiques. Il prétendit que le for de l’Eglise soit mis entre les mains des officiers royaux et que, une fois jugé par le for ecclésiastique, le coupable soit à nouveau appelé en jugement face au tribunal civil et qu’un ministre du roi soit présent au tribunal ecclésiastique pour pouvoir s’emparer immédiatement de l’accusé sans que celui-ci réussisse à “échapper à sa justice”.

 

Les évêques se réunirent pour délibérer sur la réponse à donner au roi. Celui qui conseillait modération et indulgence à cause de la “perversité des temps”, se heurta à la fermeté de l’archevêque de Canterbury qui, parlant au nom de tout le clergé qu’il repré- sentait, rappela comment « la liberté ecclé- siastique ne dut pas périr par la main même des évêques qui avaient le devoir de la garder et de la défendre et que “dans les jours de combat, dit St Jérôme, on doit rester ferme dans la foi sans s’inquiéter de la tempête. Tout pilote est capable de naviguer avec les vents favorables, mais le vrai pilote se voit dans les tempêtes, comme affirmait St Antoine”. Au souverain en outre il dit que puisque le sacerdoce constituait un peuple saint, séparé du peuple et consacré à Dieu, il devait être jugé avec les lois propres de l’Eglise qui savait bien récompenser les bons et punir les mauvais. Et puisque le roi du sacerdoce était Dieu, ainsi la loi et la peine étaient-elles spirituelles, c’est-à-dire ne portaient pas de mutilations ou démembrements 5 ou marque de feu. (…) Il eut été honteux et déplacé de supporter que des mains à Dieu consacrées et qui peu auparavant serraient entre leurs doigts le Rédempteur et en bénissant représentaient le Sauveur du monde, maintenant liées représenteraient un abject brigand… Et serait-il convenable que la hache tranche ces mêmes mains qui peu de temps avant avaient béni le roi au nom de Dieu? On admettait que si quelqu’un dégradé et privé des privilèges sacerdotaux, pour un nouveau délit dut être puni, la cour laïque le jugerait, et c’est dans ce sens qu’on trouve dans le canon le tradendum curiæ, puisque dans ce cas-là, la peine infligée à celui-ci n’était pas infligée à un clerc mais à quelqu’un du peuple » (4).

 

Henri avec ruse sembla donner raison à ses arguments mais demanda si les évêques étaient au moins disposés à promettre d’observer en tout les coutumes royales. La ré- ponse quasi unanime fut qu’ils l’auraient promis mais avec la clause “salvo ordine nostro” (5). Le roi prétendit voir un piège dans cette réponse et se fâcha profondé- ment; en proférant des menaces il quitta l’assemblée sans même saluer les évêques. Avant de partir le roi avait intimé à Thomas de « “renoncer aux châteaux et aux biens reçus quand il était chancelier”. Le saint ne se fit pas prier et renonça immédiatement, prouvant ainsi que seule la conscience le faisait résister aux prétentions royales contre l’Eglise, non l’intérêt ou sa propre utilité, qu’il perdait et cédait sans regret » (6).

 

Le soir même Henri II rencontra Becket poussé par un reste de cette amitié qui les avait liés précédemment; ils chevauchèrent tous les deux côte à côte en parlant ensemble. Le roi traita l’archevêque d’ingrat et d’ennemi. Ce dernier se défendit en lui faisant remarquer que le devoir et la conscience l’obligeaient à obéir d’abord à Dieu plutôt qu’aux hommes: “Sire, vous savez combien je vous ai été fidèle, même si de vous je ne pouvais m’attendre qu’à une récompense terrestre; voyez donc comment avec combien plus de diligence je dois servir Dieu qui me donnera une récompense éternelle… vous êtes mon seigneur mais Il est mon Seigneur et le vôtre… Au jour du jugement nous serons jugés tous les deux comme serviteurs du Seigneur et l’un ne pourra pas répondre pour l’autre”. “Je n’ai pas besoin de sermons - répliqua le prince - et je ne suis pas venu ici pour les entendre de votre part. N’êtes-vous pas le fils d’un de mes vassaux?”. “Oh! mon roi, c’est vrai que je ne suis pas issu de lignée royale; mais St Pierre à qui le Christ daigna donner les clefs du ciel et l’autorité sur toute l’Eglise n’était pas d’origine illustre” répondit humblement l’archevêque. “C’est bien vrai - répliqua Henri - mais il mourut pour son maître”. A ces mots toute la foi et la charité du saint s’enflammèrent et son âme s’élança dans l’avenir, et avec une phrase prophétique il dit: “Oh oui! Moi aussi quand sera venu le temps je mourrai pour mon maître”. Henri resta froid à cette profession d’espérance et de foi; au contraire il lui reprocha d’avoir trop confiance en lui-même. « Sire je n’ai pas d’autre confiance que dans le Seigneur, parce qu’il est écrit “malheur à l’homme qui se confie en l’homme”. Je suis prêt à présent, comme je fus toujours prêt, à faire toute chose pour votre honneur et selon votre désir, [étant] saufs toujours les droits de mon ordre » (7 ). Le roi resta ferme en voulant le serment sans la clause, chose à laquelle Thomas ne pouvait consentir; il s’en sépara donc toujours plus en colère.

 

Les constitutions de Clarendon

Après ces événements les esprits furent très troublés; on craignait la colère du prince et ses funestes conséquences. Certains évê- ques essayaient de convaincre Becket de conjurer, par sa prompte soumission la tempête qui se déchaînerait sur tout le clergé. Ils lui suggérèrent que la prudence est la voie la plus certaine pour la sécurité et que pour éviter un plus grand mal, on devait renoncer même aux droits les plus sacro-saints. Plusieurs s’éloignèrent de l’archevêque de Canterbury craignant pour eux-mêmes au cas où le roi les aurait vu traiter avec le Primat, d’autres comme Roger d’York et Arnaud de Lisieux pactisèrent avec le roi. Les esprits étaient donc divisés: et Becket se trouvait toujours plus seul, peu lui restèrent secrètement fidèles. « Le saint éprouvait de la douleur dans son âme du fait de tant de bassesse, il en avait une très grande douleur puisqu’il savait clairement qu’il y avait peu à espérer de ces mercenaires. Ce fut alors qu’il se mit à chercher du réconfort hors du royaume et qu’il écrivit au Pape Alexandre et à plusieurs prélats en racontant les douleurs de l’Eglise d’Angleterre et en les conjurant de l’aider et de le conseiller. (…) Le Pape Alexandre fut touché par le récit des “graves 6 anxiétés et amertumes qui affligeaient l’archevêque”… et lui écrivit en employant tous les arguments possibles pour le réconforter» (8 ). A la pusillanimité des évêques s’ajouta la calomnie des seigneurs et des nobles déjà ennemis de Becket qui profitèrent de cette occasion pour aigrir l’âme du souverain envers son ancien chancelier. Un abbé, pour ébranler la fermeté de Becket, lui dit qu’il avait reçu ordre du Pape de faire tout son possible pour le convaincre de consentir aux désirs du roi, puisque le prince avait promis à certains cardinaux de n’avoir aucune intention de nuire aux intérêts de l’Eglise.

 

Ce fut ainsi que “le primat, fatigué par les représentations de ses amis, et les menaces de ses ennemis, entraîné par un pré- tendu avis du Souverain Pontife, et par l’assurance que Henri se contenterait du seul honneur de la victoire, se rendit chez le roi à Woodstock, et lui offrit de faire la promesse d’observer les coutumes, en omettant la clause qui avait occasionné tant de débats” (9 ). D’après Balan Thomas Becket promit d’observer les coutumes royales de bonne foi (bona fide) et ajouta: “Qu’il serait luimême fidèle à la parole donnée”.

 

“Becket s’imaginait sans doute que le monarque se serait contenté de la démarche gé- néreuse qu’il venait de faire, et que, fort de la parole donnée du prélat, il pouvait se présenter devant les barons et les seigneurs, sans avoir à rougir du prétendu affront que lui, Henri II, croyait avoir reçu dans l’assemblée de Westminster; mais soit que ce prince fût mal conseillé par ses flatteurs, qui s’étaient déclarés les ennemis du primat, soit qu’il voulût humilier ce pontife, dont la fermeté était le principal obstacle à ses projets iniques d’envahissement et de domination, soit qu’il se plût à opprimer l’Eglise, et à fouler aux pieds ses immunités, ses intérêts et ses droits, toujours est-il que, mu par l’un de ces motifs ou par tous ensemble, il exigea une rétraction publique, de la part des évêques” (10).

 

A ce propos le roi convoqua à Clarendon, bourg pas très éloigné de Salisbery où Henri possédait un palais, une assemblée du clergé et de la noblesse.

 

Cette assemblée s’ouvrit le 25 janvier 1164. Thomas Becket dut vaincre sa répugnance pour s’y rendre puisqu’il craignait que le roi abuserait de la promesse faite à Woodstock, et proposerait à la signature des évêques des coutumes du royaume opposées aux intérêts de l’Eglise. Jean d’Oxford, chapelain du roi et nommé président par lui, somma immédiatement, avec un air irrité, les évêques de remplir leur promesse. L’archevêque de Canterbury exprima le désir d’admettre la clause d’exception. L’indignation de Henri éclata au-dessus de toutes les bornes, il menaça le primat de l’exil et de la mort; les portes de la salle voisine s’ouvrirent et tout le monde put voir un corps de chevaliers avec leurs armes hautes et l’épée nue, prêts à exécuter les ordres extrêmes que le roi pourrait leur donner dans sa colère. Le prince sortit brusquement de l’assemblée laissant tous les membres livrés aux sentiments de la crainte et de l’angoisse. Les comtes de Cornwalt et de Leicester se jetè- rent aux pieds de Becket pour le conjurer de prévenir par sa soumission le massacre des évêques présents qui autrement s’ensuivrait inévitablement. “Becket, sacrifiant sa propre pensée plutôt à leurs prières qu’à leurs arguments, promit, oralement, d’observer les coutumes du royaume de bonne foi, sans aucune addition; et tous les autres évêques firent la même promesse. Toutefois il demanda au roi de l’informer en quoi consistaient les coutumes du royaume” (11). En effet, chose inouïe, ces coutumes royales, cause de tant de débats étaient encore officiellement inconnues. Un comité de recherche fut immédiatement nommé et le lendemain furent présentés seize articles, qui furent appelés les constitutions de Clarendon.

« Les seize articles du document de Clarendon, quoique dans les détails traitent de questions diverses, dans leur ensemble veulent annuler l’indépendance croissante de l’Eglise anglaise dans ses rapports avec la couronne. La dépendance féodale de l’épiscopat fut accentuée, les élections épiscopales doivent se dérouler sous le contrôle du roi, les élus doivent avant la consécration prêter serment de fidélité, leur droit de disposer des biens de l’Eglise est limité et dans les relations de la couronne ils sont eux aussi soumis aux mêmes services et aux mêmes prestations que les vassaux laïcs. Les tribunaux ecclésiastiques doivent se conformer à la procédure judiciaire de celle des tribunaux laïcs, leur compétence est considérablement limitée, tandis que celle des tribunaux laïcs est amplifiée et étendue aux questions des dettes, au parjure, aux controverses pour les prébendes, aux questions de propriété, aux cas criminels et aux affaires civiles des clercs. Les pouvoirs d’excommunication des évêques à l’égard des vassaux de la couronne, des membres de la cour royale et des tribunaux sont restreints. Tout appel des tribunaux anglais est sujet à l’examen et à l’approbation du roi, y compris pour les voyages des évêques à la curie ou aux conciles. Dans les détails tout ceci n’était pas nouveau, mais était maintenant exprimé pour la première fois par des formules juridiques et élevé à force de loi avec l’adhésion écrite de l’épiscopat » (12).

 

Des bruits couraient aussi sur les desseins occultes du prince courroucé de se rapprocher de l’antipape schismatique Victor IV. Thomas Becket resta tout d’abord ferme sur les résolutions précédentes; ensuite, poussé surtout par les prières de ses amis, par la crainte des autres évêques et par l’indulgence qu’Alexandre III conseillerait d’employer, par charité envers l’Eglise et le prochain, il consentit de renouveler les promesses mais seulement oralement refusant d’y apposer son sceau, chose qu’au contraire firent les autres prélats. “Il pouvait en effet, comme cela se faisait aussi à la curie, dissimuler quelque règle, mais non approuver avec signature et sceau des dispositions qui contrastaient ouvertement avec le droit canonique en vigueur. (…) Contre la limitation de la juridiction ecclésiastique et de la liberté des évêques Thomas Becket fit entendre sa protestation, en appelant aux principes juridiques exprimés dans le décret de Gratien. Dans les constitution de Clarendon Thomas craignait une complète féodalisation de l’Eglise anglaise, laquelle risquait de perdre peu à peu ses privilèges essentiels (fori et canonis), d’être exclue du domaine juridictionnel de l’Eglise universelle et d’éloigner ainsi le lien avec sa foi et son chef” (12). En outre ces constitutions, telles qu’elles étaient pré- sentées dans les seize articles, n’étaient pas les “anciennes coutumes du royaume” mais contenaient beaucoup d’innovations et de lois qui allaient contre les usages et les lois de l’Eglise universelle telles qu’elles étaient appliquées et permises dans tous les états catholiques. D’une façon particulière les restrictions du for ecclésiastique et l’imposition du tribunal laïc pour la plupart des causes des clercs, et l’interdiction d’excommunication et d’appel à Rome sans le consentement du roi. 

Le martyre de Saint Thomas Becket

(fresque se trouvant sur le mur de la cathédrale de Canterbury, à l’endroit où le saint a été tué)

Mgr Umberto Benigni fait remarquer comment la politique de Henri II fut la même que celle de Philippe le Bel: c’est-à- dire qu’il imposa à l’Eglise le droit commun qui “était la subversion radicale non seulement du droit ecclésiastique, mais aussi de toute l’armature politico-sociale de l’époque. Le droit commun pour l’Eglise a toujours été le moyen de son amoindrissement moral et matériel, social et spirituel; c’était alors l’écroulement d’une colonne qui soutenait l’édifice social”. Les paroles de Becket au roi furent les suivantes: “Si le désaccord était pour mes droits propres, certainement j’aurais tout de suite cédé à ta volonté; mais s’agissant d’affaires ecclésiastiques que Dieu me confia, cela ne doit te paraître ni indigne ni étonnant si j’ai été plus ferme, puisque tu sais combien je dois rendre raison à Dieu qui m’en demandera compte. Maintenant ayant conçu plus d’espérance dans ta prudence et dans ta bonté et ayant confiance, je consens à ton désir, je promets que j’observerai de 8 bonne foi les coutumes du royaume et je te l’assure en parole et en vérité” (13). Après l’archevêque de Canterbury les autres jurè- rent aussi sans proférer les paroles: salvo ordine nostro. En tout cas Becket ne signa pas et ne scella pas les iniques constitutions, il en accepta seulement la copie qui, selon l’usage, lui fut apportée.

 

“Non possumus”. Le jugement à Northampton

« Sorti du concile Becket prit la route de Winchester pensif et mélancolique. A quelques pas de lui chevauchait son portecroix Alexandre Llevellen qui retenant mal sa douleur à cause des usurpations tentées par le prince, se lamentait tout haut: “Il n’y a plus de salut pour les amis de la vérité… Hélas! Cette tempête a frappé le pasteur, a dispersé les brebis. Maintenant que le chef est perdu qui se lèvera pour défendre l’Eglise? Et que reste-t-il donc à qui a perdu l’honneur et la conscience?”. Thomas lui demanda à qui s’adressaient ces paroles. “A vous - répondit le clerc - qui avez perdu honneur et conscience, donnant ainsi à vos descendants un exemple que Dieu déteste et que la conscience réprouve, quand vous étendez les mains consacrées à Dieu pour jurer l’observance de lois iniques, vous unissant aux ministres de Satan pour renverser la liberté de l’Eglise” (14).

L’archevêque fut touché par ces paroles qui blesseraient quiconque n’aurait pas eu sa profonde humilité et sa vertu consommée. Il rentra en lui-même, dans son cœur se réveilla l’amour pour l’Epouse de Jésus dont les droits lui avaient été confiés pour les protéger et les garder. Il se reprocha d’avoir été trop téméraire en acceptant la charge de primat et trop faible puisqu’à cause de ses péchés l’Eglise d’Angleterre perdait la liberté et le peuple était scandalisé. L’esprit de Becket fut dans un véritable état d’agonie et il était inconsolable même de la part de ses plus chers collaborateurs. Mais puisque St Paul dit: “diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum” (Rom. VIII, 28), même les péchés quand ils viennent plus de la fragilité humaine que d’une malice consommée sont pour les âmes qui aiment Dieu un éperon au bien et un aiguillon à la sainteté. “De toute manière l’erreur de Thomas ne vient ni de la malice ni de la pusillanimité; elle fut l’effet de la compassion, elle fut la conséquence de tromperies. Si le Pape Alexandre conseillait vraiment de céder [ce qui n’était pas vrai du tout; il s’agissait plutôt, comme nous l’avons vu, d’une contrefaçon, n.d.a.] et d’être plus indulgent, pourquoi l’archevêque devrait-il agir contre ce conseil? (…) Son humilité même l’aurait présenté comme coupable de ne pas écouter les conseils d’Alexandre. En somme l’erreur de Becket fut l’imprudence et rien d’autre; même s’il y avait eu faute, le martyre généreux la lava dans son sang” (15). Pour l’historien Mgr Benigni, Thomas s’était soumis dans un moment de découragement mais sa conscience prit sa revanche quand “je déclarai au roi le non possumus, refusant de ratifier la constitution” (16).

Arrivé à Canterbury, pour mieux condamner sa faiblesse il redoubla ses pénitences et austérités; il écrivit au Pape Alexandre en lui racontant par le menu ce qui s’était passé, se déclarant coupable de ses manquements et lui demandant son absolution et son pardon. Il s’interdit luimême l’exercice de ses fonctions, s’appliquant les peines canoniques prévues en s’abstenant de la célébration de la sainte Messe jusqu’à ce qu’il eût reçu la réponse avec l’absolution du Pape. En même temps il écrivit à Henri en rétractant son serment.

« La réponse d’Alexandre ne se fit point attendre; comme il vit que la faute de Becket devait être attribuée aux fâcheuses circonstances dans lesquelles il avait été placé, plutôt qu’à la perversité et à la malice de son cœur, il consola l’archevêque, en lui mandant que le moyen le plus efficace et le plus prompt de réparer cette faute, consistait à combattre de nouveau, avec un courage d’Apôtre, contre tous ceux qui useraient d’artifice pour le surprendre, et qu’ainsi serait réparé le scandale qu’il croyait avoir donné à l’Eglise de Dieu. Le Pape ajoutait qu’il ne lui conseillait point de demeurer plus longtemps séparé du saint Autel, à raison du rang élevé qu’il occupait parmi les fidèles, et que, bien que sa conscience ne fût point liée par un serment qui avait été fait au détriment de l’Eglise, il lui donnait toutefois l’absolution de la faute qu’il croyait avoir commise, afin de dissiper ses angoisses, et lui rendre le calme et la paix du cœur » (17).

Henri s’emporta toujours plus, menaça de mort son ancien ami: “Inutile de me parler de paix, tant que je vivrai on ne l’aura jamais si l’archevêque n’obtient pas du pontife l’approbation des lois de mon royaume”. Le Pontife Alexandre au contraire, après avoir reçu les lettres de Becket, dans une épître qu’il envoya à tous les évêques anglais, condamna ces lois, en les exhortant: “Si l’illustre roi des Anglais vous demandait… une chose nuisible à la liberté de l’Eglise, ne vous appliquez pas à la faire ni ne vous obligez pas en quoique ce soit à lui, surtout si c’est une chose contraire à l’Eglise Romaine. Et que si ensuite vous vous croyez obligés envers le roi en quelque chose, n’observez pas ce que vous avez promis, mais employez-vous plutôt à révoquer la promesse, et faites en sorte de vous faire pardonner par Dieu et par l’Eglise les promesses illicites” (18). Dans les mois qui suivirent, l’archevêque, comme c’était son devoir, agissait comme si les coutumes iniques n’existaient pas; avec des menaces d’interdit (19) et d’excommunication, fort des lois de l’Eglise qui pour les crimes ecclésiastiques voulaient jugement ecclésiastique, il lui rappelait le jugement interdisant aux clercs de comparaître devant les tribunaux laïcs, essayant ainsi de réparer au moins en partie l’erreur commise à Clarendon. De son côté au contraire le roi agissait de manière opposée; en appelant en justice devant les tribunaux laïcs des clercs: ils étaient mis en prison, punis, condamnés à mort avec une grande infamie pour le sacerdoce et pour l’Eglise. “S’ils étaient coupables et méritaient punition, l’archevêque était prompt à l’infliger en les privant de l’honneur et des droits sacerdotaux, et les ayant rendus infâmes, les abandonner au cas où ils feraient à nouveau un crime, au pouvoir des tribunaux du roi qui les punirait selon leur volonté” (20).

Mais en octobre de cette même année, Henri II se prévalant de l’article neuf des constitutions de Clarendon cita Thomas Becket à comparaître à Northampton devant les évêques et les nobles du royaume (21), pour rendre raison de son changement et pour être jugé, également sur certaines questions secondaires concernant des sommes d’argent que les vexations de ses ennemis et du roi lui enjoignaient de payer et qui étaient utilisées, comme le firent déjà les juifs au procès de Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme prétexte pour persécuter l’archevêque. Thomas y alla, se présenta à l’assemblée, et parla ainsi: « “J’ai cru à tort, en jurant, éviter de plus grands maux à l’Eglise: mais maintenant que Dieu, par son infinie miséricorde, illumine mon esprit, je vous ré- pète ce que j’ai déjà fait savoir au roi, que je me repens de ma grave faute, je rétracte mon serment”. Alors d’une seule voix tous les évêques courtisans et vilement liés au roi dé- clarèrent Thomas parjure et rebelle. Il répliqua immédiatement: “Vous obéissez donc aux commandements d’un roi terrestre plutôt qu’à ceux du roi céleste et immortel? Vous comme moi devez bien savoir que le roi n’a aucun pouvoir dans l’Eglise de Dieu; et que dans les choses spirituelles ce n’est pas lui qui doit commander à celle-ci, mais celleci qui doit lui commander. En tant qu’évêque je n’entends donc pas me soumettre à la juridiction du roi, mais uniquement à celle du Pontife Romain qui seul peut me juger. J’en appelle à lui; et c’est sous sa protection que je place l’Eglise de Canterbury et ma dignité épiscopale” (22). Becket s’était présenté à la lecture de la sentence contre lui revêtu des habits pontificaux et portant lui-même sa croix accompagné du petit nombre qui lui était resté fidèle; la Sainte Croix de Jésus était l’arme qu’il opposait à l’épée et à la pré- varication de l’injustice portée contre lui. Après de longs et tumultueux colloques, durant lesquels Thomas attendait, seul avec ses clercs dans une autre salle du château royal le résultat de la sentence, les nobles du royaume et les évêques se présentèrent pour la lui notifier. Le comte Robert de Leicester, ami de Becket, avec les larmes aux yeux et un profond embarras, en qualité de doyen devait en donner lecture. Il commença: « “Le roi t’enjoint de venir rendre compte de ton œuvre. Si tu te refusais, comme tu l’as promis, à écouter la sentence…”. L’archevêque qui avait écouté assis jusqu’à ce moment (puisqu’en tant que Primat d’Angleterre et donc père spirituel de tous les Anglais il ne devait pas se lever devant ses fils) se leva et l’interrompit immédiatement: « Sentence? O comte mon fils écoute-la toi-même. Tu sais bien combien j’ai été proche de mon prince et combien fidèle selon l’estime du monde… et comment dans ma promotion à l’archiépiscopat je montais sur le siège “libre et délié de tout lien séculier” comme on me dit en pré- sence du fils du roi. Ainsi maintenant délié et libre ni je ne dois ni je ne veux répondre davantage à des choses dont on promit de ne plus me demander compte [en effet il avait été accusé sous un faux prétexte et condamné à payer des amendes au sujet de faits antérieurs à son élévation à Canterbury]. (…) Je ne tiens rien du roi comme fief ou ba10 ronnie, et tout ce que tient l’Eglise, je le possède en liberté perpétuelle, non en hommage ou sujétion à une seigneurie terrestre. Ce que les rois anciens et modernes donnèrent à l’Eglise, ce fut à titre de perpétuelle aumône, libre et exempte du pouvoir séculier comme l’a confirmé et déclaré dans ses privilèges le roi lui-même. C’est pourquoi au nom de cette autorité paternelle qu’au-dessus de vous me confère la consécration archiépiscopale, je défends que vous prononciez un jugement au-dessus de nous”. “Jamais je ne désobéirai contre mon âme à un commandement d’une telle autorité, au contraire je me tais et pour ma part, je te laisse libre” répondit Robert qui pria Thomas d’attendre afin que l’on portât au roi sa réponse. “Suis-je donc prisonnier?” demanda Becket “Non! par saint Lazare” répondit le comte de Leicester. “Dans la mesure où l’âme est plus noble que le corps - reprit le saint - combien es-tu à plus forte raison tenu d’obéir à Dieu et à moi plus qu’au roi. Ni lois ni raison ne permettent que les fils jugent et condamnent leur père” » (23). Après avoir rappelé qu’il en appelait au Pape et qu’il mettait sous sa protection l’Eglise de Canterbury, Thomas Becket d’un pas décidé se dirigea vers la sortie du château au milieu des hurlements et des insultes des courtisans qui déchaînaient ainsi leur servilité. Arrivé à la porte principale il la trouva fermée. Un clerc qui l’accompagnait vit un trousseau de clefs à proximité, le saisit et la première clef introduite ouvrit la porte, ce qui apparut comme un miracle de la protection divine puisque parmi tant de clefs l’unique essayée fut la bonne. S’il avait attendu encore un moment devant cette porte les soldats l’auraient probablement tué. A l’extérieur du château royal le peuple l’attendait pour savoir le résultat de la sentence; quand il sortit il fut porté comme en triomphe jusqu’à son logement dans le monastère de saint André. 

 

Ainsi l’archevêque avait refusé la sentence; l’épiscopat s’était éloigné de lui en lui demandant de donner sa démission. Le souverain furieux décréta que lui seraient confisqués tous ses biens et le condamna à mort.

 

L’exil en France

Cette même nuit St Thomas quitta Northampton, et avec l’aide des chanoines réguliers de Sempringham, il s’enfuit vers la côte, passa la Manche et vint en France où il devait rester en exil pendant six longues années. Sous un faux nom, pour ne pas être reconnu des sicaires de Henri II, le primat d’Angleterre rejoignit Sens où se trouvait le Pape Alexandre III pour l’entretenir de son cas.

Le roi anglais avait envoyé des ambassadeurs au roi de France pour demander la vengeance et l’arrestation du fugitif; mais Louis VII au contraire prit avec joie Becket sous sa protection. Les légats eux-mêmes, parmi lesquels les évêques de Londres, d’York et de Chichester, se rendirent chez le Pape à Sens. Ils accusèrent Becket de s’être comporté imprudemment en causant par sa faute la division dans l’Eglise d’Angleterre, ils demandè- rent à Alexandre III d’ordonner au primat de retourner en Angleterre et d’envoyer avec lui un légat revêtu de tous les pouvoirs pour juger du différend. Roger d’York l’accusa d’être obstinément attaché à ses idées et à ses résolutions. Le Pape se trouva dans l’incertitude de la décision: d’une part il craignait qu’en se prononçant contre Henri ce dernier ne se ralliât aux schismatiques, et d’autre part s’il ordonnait au primat de retourner dans son pays il le jetterait sans défense aux mains de ses ennemis. Alexandre dit donc qu’il ne se prononcerait pas sans avoir d’abord écouté l’archevêque de Canterbury lui-même.

Après avoir rencontré le roi de France à Soissons, Thomas Becket arriva chez le Souverain Pontife, quand les ambassadeurs 11 de Henri étaient déjà repartis. “A Sens, il exposa son cas au Pape et aux cardinaux et donna lecture des constitutions de Clarendon, dont Alexandre condamna presque les deux tiers (les nn° 1, 3, 4, 5, 8, 9, 10, 12, 15). Le Pape le délia de la promesse de les observer, qu’il avait faite en son temps oralement, repoussa aussi son offre de déposer sa charge, le confirma même dans sa dignité en reconnaissant en même temps la position primatiale de Canterbury.

« Plusieurs ont remarqué que la Curie Romaine ne fut pas à la hauteur de la situation, en ne prenant pas parti de manière précise pour celui qui en Angleterre menait le même combat qu’Alexandre menait à Rome contre Frédéric. C’est l’occasion d’appliquer le “comprendre c’est pardonner”. Précisément parce que Becket menait la même lutte, il arrivait à un mauvais moment… Comme déjà Grégoire VII, ainsi Alexandre mesurait ses forces et celles des siens, et il ne les trouvait pas telles en ce dur moment de manière à pouvoir se mettre sur le dos une autre puissance ennemie et de l’associer aux représailles du César, ennemi central » (24).

“Thomas Becket - par ordre du Pape - résida à l’abbaye cistercienne de Pontigny, près d’Auxerre, non loin de Sens (fin novembre 1164 - novembre 1166). Vêtu comme un cistercien, il s’adonna à la prière, aux études de théologie et de droit canonique. Entre-temps Henri II séquestra les possessions ecclésiastiques de Canterbury, expulsa du pays la famille de l’archevêque, les clercs qui lui étaient restés fidèles et leurs parents” (25); il interdit à quiconque, dans son royaume, d’aider financièrement ou autrement le primat ou ceux qui lui étaient restés fidèles, établissant des peines très sévères, entre autres la prison, pour les transgresseurs. Le roi anglais écrivit plusieurs fois au Pape en essayant de faire condamner et destituer Becket, mais sans résultat. Il arriva même à menacer de soustraire lui-même et son peuple à l’obéissance à l’égard du Souverain Pontife et de passer au parti de l’antipape; à ce propos il envoya des légats à Würzburg auprès du schismatique Pascal III qui était protégé par l’empereur Frédéric Ier. L’unique concession que Henri avait pu obtenir d’Alexandre III fut de faire nommer Roger d’York légat du Saint-Siège, mais de sa juridiction fut excepté l’archidiocèse de Canterbury et toutes ses possessions.

Mais à peine Alexandre III fut-il de retour à Rome, voyant que les ennemis de l’Eglise au lieu d’abandonner leurs prétentions semblaient vouloir prolonger sans fin le débat entre le monarque anglais et l’archevêque, il “fit un acte qui donnait à Thomas la reconnaissance solennelle de sa droiture, et montrait solennellement la confiance de Rome en lui: le Pape nomma Thomas légat papal dans les terres de la couronne anglaise [l’ôtant à l’archevêque d’York, n.d.a.]. A cette époque les légats avaient de très grands pouvoirs; et on le vit dans le légat de Canterbury” (26). En même temps le Pape ordonna au clergé de la province du Kent d’obéir au saint pontife comme à son légat, et ordonna à tous ceux qui avaient usurpé, par ordre du roi, les terres et les rentes de l’archevêque de les restituer dans les deux mois. Becket, de son côté, notifia sa nomination aux évêques de Hereford et de Worchester en disant qu’ils en feraient part à leurs confrères. Malgré toutes les précautions prises par Henri la bulle de légation pénétra dans le royaume et fut remise à Gilbert évêque de Londres. En 1166, comme il sut que Henri II se trouvait sur ses terres en Normandie, Thomas sortit de l’abbaye de Pontigny pour se rendre à Vézelay. Là en présence d’un grand concours de peuple, le jour de la Pentecôte, il fulmina l’excommunication contre les défenseurs des constitutions de Clarendon, les dé- tenteurs des biens séquestrés à l’Eglise de Canterbury et tous ceux qui retenaient en prison quelqu’un, clerc ou laïc, à cause de sa fidé- lité à l’archevêque de Canterbury. Il délia, en outre, les évêques du serment de fidélité au roi. Certaines personnes furent excommuniées nominalement pour avoir adhéré au schisme. En apprenant cette nouvelle le roi fut pris d’une furieuse attaque de colère qui le poussa à dé- chirer ses vêtements et à se rouler par terre. “Ce monarque altier, souverain de tant de nations, affectait de mépriser, mais redoutait en effet les armes spirituelles de sa victime. Il avait donné les ordres les plus positifs de fouiller tous ceux qui passaient la mer, de saisir toutes les lettres du Pape ou de l’archevêque, et d’infliger aux porteurs les châtiments les plus cruels et les plus ignominieux; il voulut aussi que tous les hommes libres jurassent de ne point obéir aux censures publiées par l’autorité ecclésiastique contre le roi et son royaume. Mais ses possessions continentales lui inspirè- rent les plus vives alarmes. Tous les grands barons, qui haïssaient son gouvernement, se trouvaient fort disposés à saisir cette occasion de 12 révolte, et le roi de France, son antagoniste naturel, leur eût volontiers prêté main forte contre l’ennemi de l’Eglise. Aussi, pendant quelques années, le principal objet de sa politique fut de détourner ou, au moins, de retarder le coup qu’il redoutait” (27). Ensuite Henri écrivit à tous les supérieurs cisterciens qui s’étaient réunis en chapitre général d’éloigner de Pontigny son adversaire en les menaçant que s’ils ne le faisaient pas il détruirait toutes leurs maisons et abbayes qui se trouvaient sur ses terres des deux côtés de la mer.

Comme Becket eut connaissance de cette menace, pour sortir d’embarras ses hôtes, il quitta lui-même Pontigny et s’établit à Sens au monastère de Ste Colombe, menant là aussi la vie d’un religieux observant. Si St Thomas n’excommunia pas, à cette occasion, le roi lui-même, ce fut uniquement parce que c’est ce que lui inspirait sa prudence: ç’aurait été fournir à ses adversaires et au prince, si cruel et vindicatif, un prétexte à de nouveaux excès et à de nouvelles violences. Il fulmina au contraire l’excommunication à son ancien ami et protecteur Gilbert Foliot évêque de Londres (28) puisqu’il vit que justement celuici était un des plus ardents à paralyser son œuvre apostolique, et craignait qu’il puisse être cause de grand préjudice à l’Eglise: il lui ordonna de s’abstenir de la communion avec les fidèles pour ne pas infecter le troupeau du Christ. Cette excommunication eut un bon effet sur les autres évêques, dont certains rentrèrent en eux-mêmes et, conscients de leur devoir, refusèrent la communion avec les excommuniés, ordonnant au peuple d’éviter les révoltés. Avec ces évêques qui lui étaient redevenus fidèles Becket se comporta avec la tendre sollicitude du bon pasteur et du père, leur écrivant des lettres pleines de consolation et d’encouragement. Le saint archevêque de Canterbury savait montrer, selon les circonstances, la tendresse d’un père pour conserver les évêques fidèles dans l’unité de vues et de sentiments, ou bien il armait sa main des censures ecclésiastiques, pour chasser de la maison de Dieu les faux pasteurs et les mercenaires qui saccageaient les choses saintes ou les profanaient indignement.

 

Tentatives de réconciliation entre Thomas Becket et Henri II

Durant les années d’exil eurent lieu plusieurs tentatives de réconciliation entre l’archevêque et le souverain d’Angleterre.

Après les excommunications fulminées par Becket et bien que cela fût “interdit” en toute rigueur par les néfastes constitutions de Clarendon, Henri II permit aux évêques de faire recours même en son nom à Rome. Ce fait montre combien il était sans scrupules et utilisait tous les moyens dont il disposait (violant aussi les lois iniques qu’il avait établies lui-même et qui étaient la cause du différend) pour atteindre le but qu’il se proposait. Ce recours à l’autorité du Souverain Pontife était en effet un moyen astucieux pour diminuer l’autorité de Becket sur l’Angleterre; de fait elle fut provisoirement suspendue dans la mesure où Alexandre accepta le recours et nomma deux cardinaux légats a latere. De son côté Henri promit des aides et prodigua de l’argent à droite et à gauche pour gagner l’appui des autres états dans les tractations, afin d’obtenir du Pape la destitution de Becket ou au moins sa translation à un siège moins important.

Une première rencontre entre Thomas et Henri eut lieu à Montmirail (6 janvier 1169), sous la protection du roi de France; mais elle n’aboutit à rien. Thomas, après avoir été pré- senté à Henri II par le roi Louis, parla ainsi à son prince: “Seigneur, je viens implorer votre clémence pour l’Eglise d’Angleterre; et je me soumets à votre arbitrage, [étant] sauf l’honneur de Dieu sur tout ce qui concerne la cause qui nous intéresse”. A ces paroles le roi bouillit de colère et lançant un œil de travers à Thomas, le couvrit d’injures en lui reprochant âprement son ingratitude, le traitant d’orgueilleux et de parjure. Puis se tournant vers le roi de France il dit: “Seigneur, observez son astuce: tout ce qui le contrariera, il le déclarera contraire au service de Dieu de manière à légitimer toutes ses usurpations. Mais pour vous convaincre que l’honneur de Dieu m’est tout aussi cher  qu’à  lui-même,  voici  l’offre 

Henri II et Saint Thomas Becket

que je lui fais: ce que le plus saint de ses prédécesseurs sur le siège de Canterbury fit au moindre de mes prédécesseurs sur le trône d’Angleterre, qu’il le fasse, et cela me suffit”. Il s’agissait d’une proposition astucieuse, captieuse et vague dans la bouche de ce roi. Plusieurs s’écrièrent alors que le roi s’abaissait trop, que la paix était à la portée de Thomas s’il la voulait; le roi Louis lui-même le poussait fortement à accepter. Becket qui connaissait la fausseté de Henri resta silencieux, puis dit que, certainement moins saint que ses prédécesseurs, il voulait les imiter non dans la faiblesse qu’ils pouvaient avoir eue, comme quand St Pierre renia le Christ, mais plutôt dans la fermeté, et qu’il n’y avait ni exemple ni raison qui doive le conduire à sacrifier la gloire de Dieu pour retrouver la grâce d’un homme. Henri pendant ce temps continuait à exiger l’omission de cette formule “sauf l’honneur de Dieu et le nôtre” que Thomas, comme nous l’avons vu, ne pouvait autoriser. Enfin le roi se retira irrité. Même les amis de l’archevêque furent déçus et pareillement le roi français; tous s’en repartirent en le laissant seul et sans le saluer. Tous les courtisans désapprouvaient l’archevêque et en le rencontrant lui reprochaient d’être cause des maux de l’Eglise: ils le disaient orgueilleux, obstiné, fou et têtu. De son côté, Henri au retour, en montrant sa satisfaction avait laissé échapper cette phrase: “Aujourd’hui je me suis vengé de ce traître”. Seul le peuple acclamait à son passage Becket en l’indiquant comme “celui que l’amour de deux rois n’avait pu faire renoncer à Dieu”. Cet enthousiasme populaire fit réfléchir Louis VII, qui rentré en lui-même, quelques jours après fit appeler Thomas et lui dit: “vous seul avez l’esprit de Dieu, Père, et vous seul avez vu juste. Nous avons tous été aveugles puisque nous Vous avons conseillé de sacrifier l’amour de Dieu à la volonté d’un homme. Je m’en repens, et très amèrement. Pardonnezmoi et absolvez-moi de ma faute. A Dieu et à vous j’offre mon royaume et promets qu’à compter de ce moment rien ne vous manquera jamais à vous-même et aux vôtres, tant que Dieu me laissera en cette vie”. En effet à partir de ce moment, le roi d’Angleterre eut beau implorer et menacer, la protection de Louis à l’archevêque fut inviolable.

Une autre rencontre entre les deux adversaires eut lieu en novembre de cette même année (1169) à Montmartre. Elle avait été préparée par la mission de deux nouveaux légats, envoyés par le Pape auprès de Henri II avec la demande explicite de rétablir l’archevêque de Canterbury dans son Eglise, lui rendre sincèrement sa faveur, ré- tablir le clergé dans ses droits, honneurs et privilèges. Alexandre avait donné aux légats Gratien, neveu d’Eugène III, et Vivien archidiacre d’Orvieto, la formule exacte de la paix, leur avait fait jurer de ne pas aller audelà des termes par lui fixés et de ne pas accepter de dons du roi, et de ne pas séjourner chez lui. Dans la conférence, qui eut lieu à Domfront, Henri qui voulait toujours humilier son adversaire, exigeait que les nonces rendent nulles toutes les sentences d’excommunication prononcées par le Primat tant contre les officiers du roi que contre les membres du clergé. Les légats répondirent que leur pouvoir n’allait pas jusqu’à condamner l’œuvre de l’archevêque. Le souverain anglais éclata dans ses habituels accès de colère proférant ces paroles: “Par les yeux de Dieu, je ferai autre chose”. A quoi Gratien répliqua avec dignité: “Seigneur, gardezvous bien de nous faire des menaces, nous ne les craignons point; nous sommes les envoyés du chef de l’Eglise, lequel a l’habitude de commander aux puissants et aux monarques eux-mêmes” (29). « Le prince dans la formule de réconciliation de l’archevêque, exigeait que l’on insérât cette clause: “Sauf l’honneur de sa couronne et la dignité de son royaume” et s’opposait à celle qu’au contraire réclamait le saint archevêque: “sauf l’honneur de Dieu et de l’Eglise”. Il est facile de voir quelle dut être la réponse des légats: en admettant les propositions du monarque, n’auraient-ils pas sanctionné son prétendu droit d’opprimer le clergé et même d’asservir toute l’Eglise d’Angleterre? » (30). Henri faisait toujours des promesses de paix qu’il ne maintenait pas ensuite ou qu’il reniait dans des moments de colère. Etant donné les pré- misses la rencontre qui s’ensuivit entre Thomas et Henri fut tout à fait inutile: ce dernier se refusa de donner le baiser de paix à l’archevêque. Ils se quittèrent donc aussi à cette occasion sans s’être “réconciliés”.

Ouvrons ici une parenthèse dans la suite des événements pour voir comment vivait en exil le saint archevêque. Au milieu de toutes les afflictions de la vie, exilé de sa patrie, avec peu de moyens de subsistance à sa disposition, lui habitué à tant de magnificence, n’avait en rien omis son austérité habituelle; ni l’espérance d’une paix, qui à peine se montrait disparaissait, n’affaiblissait son esprit. L’amour de la mortification grandissait en lui avec l’accroissement des maux qui l’opprimaient. Jamais un jour on ne le vit se reposer; la nuit il dormait rarement dans un lit (seulement à l’approche de quelques infirmités). A peine levé il allait à l’église pour assister aux offices divins et célébrer avec piété la Sainte Messe. Après les heures canoniques il entrait dans son oratoire et là il priait longuement; ses familiers entendaient les gémissements et les soupirs avec lesquels il s’offrait lui-même à Dieu comme victime pour la liberté de l’Eglise. Il mangeait tous 14 les aliments si grossiers fussent-ils, bien qu’il fût habitué à des mets délicats. Il lisait beaucoup et instruisait ses domestiques. La nuit, quand on pensait qu’il se reposait, il veillait en priant et en se donnant la discipline; parfois il se faisait flageller par son chapelain Robert qui y était obligé par obéissance. Durant le temps de l’exil plusieurs fois dans la prière il eut la révélation de ce que serait sa fin; même un saint ermite qui vivait dans une grotte en Angleterre lui avait prophétisé qu’il verserait son sang pour la Sainte Eglise.

 

Une “réconciliation” officielle mais fictive…

Entre-temps Henri semblait tout faire pour aggraver ses torts et rendre plus difficile la réconciliation avec le saint archevêque de Canterbury. Il voulait faire couronner son fils, mais ce droit appartenait à l’archevêque de Canterbury. Thomas possédait aussi une lettre explicite du Pape Alexandre qui interdisait à tout évêque anglais d’usurper cette prérogative du siège primatial; mais étant donné les lois promulguées par le prince anglais il lui était impossible de la faire parvenir officiellement en Angleterre (en réalité les destinataires des lettres étaient au courant de leur contenu et pour ne pas aller contre la loi ils n’avaient pas voulu les recevoir). Mais les adversaires de Becket pour plaire au souverain et enlever les scrupules aux évêques fabriquèrent une fausse lettre du Pape qui autorisait l’archevêque d’York à couronner le prince. Cette cérémonie eut lieu le 14 juin 1170. Le Pape Alexandre avant même d’apprendre la réconciliation, arrivée en juillet, estimant fini le temps de la prudence et de la modération se décida à employer la rigueur de sa puissance spirituelle: il envoya à Becket les lettres de suspension ou d’excommunication contre les évêques qui avaient officié à ce couronnement. Il renouvela ensuite ces lettres (16 septembre) contre Roger d’York, Gilbert de Londres, Jocelin de Salisbury, puisque à leur mauvaise foi et aux faux rapports rédigés par eux on attribuait les retards continuels de la part du roi à accomplir les promesses faites.

« Dès le début de l’année 1170 Henri isola complètement l’Angleterre du continent, spécialement de la curie. Les constitutions de Clarendon furent rigoureusement appliquées (…). [Le couronnement du prince, fils du roi] avait été un clair affront que le roi faisait aux interdictions réitérées que le Pape encore peu de temps avant avait renouvelées, et une violation ouverte des droits de l’antique siège métropolitain de Canterbury. Henri II qui devait craindre que Thomas ferait usage de son droit de  prononcer  l’interdit  sur  l’Angleterre  ou  sur  une

Le Pape Alexandre III

partie du royaume vint sur le continent pour traiter personnellement avec l’archevêque » (31). Cette rencontre aussi, comme les précédentes avait été préparée par une mission de légats papaux (l’archevêque de Rouen et l’évêque de Nevers), mais cette fois avait été ajoutée la menace que si la pacification n’arrivait pas à bonne fin, s’ensuivraient les probables censures d’excommunication pour le roi et d’interdit pour tout son royaume. “Le roi d’Angleterre, qui présageait les suites terribles d’un interdit prononcé contre son royaume, qui de plus avait aggravé ses torts à l’égard de Becket, en faisant sacrer son fils par l’archevêque d’York, contre le droit constant de l’Eglise de Canterbury, qui enfin avait insulté le roi de France, en négligeant de faire couronner la fille de ce prince, fiancée au jeune Henri… n’eut d’autre moyen de sortir de tant d’embarras que de faire diligence pour suivre le plan d’accommodement 15 proposé par le Pape Alexandre” (32). Selon l’historien Fitz Stephen, quelqu’un dut conseiller à Henri de faire rentrer l’archevêque dans son royaume puisqu’il “sera plus facile de le tenir dedans que dehors”, c’est-à- dire qu’il serait un adversaire que l’on pourrait plus facilement freiner et qui serait moins dangereux s’il demeurait dans le royaume. C’étaient donc, encore une fois, des motifs de convenance et de tromperie plus qu’un sincè- re repentir qui poussèrent finalement ce souverain à se réconcilier avec l’archevêque, comme le montrera la fin de cette histoire.

Thomas Becket et Henri II se rencontrè- rent à Fréteval-en-Dunois (Orléanais) le 22 juillet 1170 dans une vaste prairie aux confins de la Touraine. Le roi alla à la rencontre du primat et le salua le premier; ils parlèrent tous les deux avec cette familiarité qui avait caractérisé leurs rapports d’autrefois. “Thomas blâma modérément Henri de la voie dans laquelle il s’était engagé et lui montra les dangers qui en conséquence menaçaient sa tête de tout côté; il l’exhorta au repentir, à la réparation du mal fait et à retrouver la renommée de bon prince chrétien, lui fit connaître combien était mal ce que lui avaient conseillé ses courtisans et lui indiqua de quel côté était vraiment la justice. Henri écouta tout, montrant non seulement de la patience mais de la bienveillance; il promit de se corriger et dit vouloir réparer le mal. Alors l’archevêque lui parla du grave tort et de l’offense faite à l’Eglise de Canterbury par le couronnement de son fils dans lequel l’archevêque d’York s’était usurpé un droit qui ne lui appartenait pas, et avait agi contre la coutume et l’interdiction du Pape et qui plus est dans un autre diocèse” (33). Becket présenta donc sa demande au roi en le priant de le recevoir dans sa grâce, de lui accorder la protection royale ainsi qu’aux siens, de restituer les biens du siège de Canterbury, et de vouloir dans sa clémence réparer l’injure faite à cette Eglise à l’occasion du couronnement de son fils. En réponse il promettait son affection, respect, et tous les services qu’un archevêque pouvait accorder en Dieu à son souverain. Henri consentit à ces requêtes, ils parlèrent encore un peu ensemble et convinrent que Thomas rentrerait en Angleterre après avoir arrangé ses affaires en France. “Il pouvait sembler qu’ils se séparèrent réconciliés. Mais le roi n’avait pas donné de garanties et l’accomplissement des différentes promesses semblait presque impossible surtout parce que les évêques, après le couronnement, firent tout pour empêcher une réhabilitation de l’archevêque. Avant de retourner en Angleterre, Thomas se fit donner par Alexandre les plus vastes pouvoirs (34); mais il infligea l’excommunication aux évêques avant de se mettre en route, parce qu’il prévoyait que les autorités lui séquestreraient les documents au moment d’entrer dans le royaume britannique [chose qui d’ailleurs se produisit, n.d.a.]” (35).

 

Le retour de l’exil de l’archevêque de Canterbury: “Mais qui donc me libérera

de ce prêtre qui me donne plus de peine que le reste de mes sujets?”

Avant de rentrer sur l’île Becket avait envoyé des messagers pour préparer sa venue et assister à la restitution des biens usurpés à son Eglise. Ils trouvèrent ça et là de très mauvais indices, et nombreuses étaient les choses qui faisaient présager le pire. Les fonctionnaires royaux maltraitè- rent les envoyés de Thomas. L’archevêque ne se faisait pas d’illusions, il savait aller à la rencontre de mille difficultés et probablement même à la mort. Quand il salua et remercia chaleureusement de son hospitalité le roi de France il lui dit clairement: “Je vais mourir en Angleterre”. Louis VII répondit qu’il pensait lui aussi la même chose et l’invita à rester en France, où rien ne lui manquerait tant qu’il serait en vie; mais le saint évêque répondit que l’on devait accomplir la volonté de Dieu et que sept années d’absence de son Siège étaient trop pour le troupeau et pour le pasteur.

Pour maintenir la paix Thomas Becket avait tout d’abord pensé ne pas publier les lettres d’excommunication des évêques, mais les trois prélats en question “sachant qu’il les portait sur lui, s’étaient assemblés à Canterbury, et avaient envoyé sur la côte Ranulf de Broc (administrateur des biens ecclésiastiques séquestrés à Canterbury, mais surtout usufruitier de ces biens…), avec un corps de soldats pour le chercher dans ses terres, et les lui arracher. Le primat en fut informé à Wissant (encore sur la côte française); et dans un moment d’irritation, il les envoya devant lui par un messager de confiance qui les fit publiquement délivrer aux évêques, en présence de leur suite” (36).

Ce fut durant le mois de novembre que le saint archevêque, après avoir demandé en 16 prêt une somme d’argent à l’évêque de Boulogne puisque celle que lui avait promise le roi n’était jamais arrivée, passa la Manche pour débarquer en Angleterre à Sandwich, port le plus proche de Canterbury. Là vinrent à sa rencontre avec les épées dégainées les chevaliers qui l’attendaient sur la côte, et ce fut seulement la pré- sence de Jean d’Oxford, ennemi du primat mais que Henri lui avait donné comme “garde”, qui évita le pire; il apostropha ces hommes en disant: “Que faites-vous donc! Remettez vos épées dans leur fourreau; voulez-vous que le roi passe pour un traître?”.

« Le jour suivant Becket partit de Sandwich pour aller à Canterbury, qui n’en est guère éloignée. Il fut reçu par tous les peuples de ce pays comme l’étaient autrefois ces grands évêques des premiers siècles, lorsqu’après avoir longtemps souffert pour toute l’Eglise un rude exil, et s’être rendu victorieux du monde et du démon par leur patience, ils s’en retournaient à leur siège chargés de mérites. Dans tous les lieux par où il passait, les pauvres, les riches, les enfants, les vieillards et toutes sortes de personnes se prosternaient à ses pieds pour recevoir sa bénédiction, chantant tous ensemble: “Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur”. L’on eût dit que c’eût été JésusChrist même qui fût venu une seconde fois, comme en triomphe, non pas à Jérusalem, mais à Canterbury, afin de mourir pour cette Eglise particulière en la personne de saint Thomas, comme il est mort véritablement une fois pour toute l’Eglise » (37). Arrivé à grand peine dans la cathédrale, à cause de la grande foule, après avoir prié devant le Très Saint-Sacrement, il embrassa ses chanoines avec une grande tendresse les uns après les autres, et ne put même s’empê- cher de verser quelques larmes. « Il fit ensuite un beau sermon sur ces paroles de saint Paul “non habemus hic manentem civitatem”… nous n’avons point ici-bas une ville qui soit permanente, et nous cherchons celle qui doit durer éternellement. Car il était tout plein de l’éternité, et il ne pensait plus à toutes les choses de la terre, que pour en faire un sacrifice à Dieu, en les quittant pour son amour et pour celui de son Eglise » (37).

Depuis que Thomas était de retour sur l’île, il avait vu se multiplier autour de lui la haine de ses ennemis, qui par des injustices et des mesquineries continuelles lui rendaient la vie amère. Ses possessions avaient été à nouveau usurpées par des favoris du roi. Des méchancetés continuelles étaient commises à l’encontre des serviteurs de l’archevêque et de ceux qui travaillaient sur ses terres. Un de ses bateaux fut volé et son équipage emprisonné par de Broc. Les chars qui des camps portaient la marchandise à Canterbury étaient renversés, ses adversaires franchissaient les limites et chassaient impunément sur ses terres sans son accord, tout scélérat qui avait eu une quelconque charge à la cour s’estimait en droit de maltraiter l’archevêque ou les siens et il était désormais clair que même sa vie n’était plus en sécurité; et de cette manière toute vexation semblait être permise à l’égard de celui qui était montré comme “ennemi du roi”. Le jeune roi Henri [qui fut éduqué par Becket quand il était encore chancelier…], qui régnait sur l’île à la place de son père qui était en Normandie, refusa de recevoir Thomas Becket qui s’était rendu jusqu’à Londres pour lui rendre hommage; même ses courtisans, craignant l’influence que Becket pourrait exercer sur son ancien pupille lui enjoignirent de retourner à Canterbury l’empê- chant de sortir du territoire de son diocèse. Si Thomas traversait les terres de son diocè- se accompagné de cinq chevaliers pour sa sé- curité personnelle il se trouvait des calomniateurs qui le rapportait à Henri qui réunissait ses armées pour lui usurper le pouvoir.

“Becket voyait que désormais il ne lui restait plus beaucoup à vivre et que très vite ses ennemis se maculeraient de son sang, il se donna donc avec encore plus d’ardeur aux œuvres de piété et au soin de son troupeau. Tout son temps était divisé entre les choses de l’épiscopat, l’oraison, la lecture et la méditation; ses aumônes étaient encore plus larges que celles de ses jours tranquilles; il parcourait le diocèse prêchant, administrant la Confirmation, réconfortant. Et Dieu voulut le glorifier, puisque les lieux où il s’arrêtait pour imposer les mains aux enfants furent illustrés par des prodiges et des guérisons miraculeuses” (38).

« De retour dans sa patrie, Thomas trouva [donc] que le roi “réconcilié” était plus irréconciliable que jamais. Les biens qu’il avait volés à Canterbury restaient aux mains de ses complices. (…) En somme la plus exécrable mauvaise foi avait maintenu et maintenait tous les abus par lesquels était né le conflit. L’Eglise d’Angleterre courrait les plus graves dangers dans sa vie religieuse et sociale. (…) En somme tout était à refaire. Henri dans sa luciférienne insolence, se considéra outragé par l’intrépide primat. Mais le tyran comprenait que si Thomas retournait en exil et allait à Rome, celle-ci ne se contenterait plus de promesses qui se tournaient en dérision » (39).

Le lendemain (4 décembre) quelques officiers du roi arrivèrent, accompagnés des clercs des prélats excommuniés, pour demander l’absolution de leurs maîtres. Le primat leur répondit avec une grande douceur, qu’il n’était point en sa puissance de lever les censures imposées par le Souverain Pontife (il avait seulement promulgué les excommunications prescrites par le Pape); du reste il ajouta que, si les évêques excommuniés observaient ce que les canons prescrivaient en pareille circonstance, il ferait certainement tout ce qui dépendrait de lui pour obtenir d’Alexandre III leur absolution. Si les évêques de Londres et de Salisbury étaient prêts à se soumettre, l’évêque d’York refusa et prenant la tête de la révolte leur conseilla de se rendre en Normandie auprès de Henri II pour se plaindre de la conduite “despotique” du primat. « Le monarque, qui n’avait permis à Becket de retourner à son église que mû par la seule crainte de voir lancer contre son royaume un arrêt d’interdit, crut sans peine aux nouvelles calomnies articulées contre l’archevêque; et dans une grande irritation qu’avait produite la représentation des trois évêques, il s’écria et même répéta à plusieurs reprises: “Qu’il maudissait tous ceux qu’il avait honorés de son amitié, et qu’il avait comblés de biens; puisqu’aucun d’eux n’avait le courage de le défaire d’un prêtre qui lui donnait plus de peine que le reste de ses sujets! Puisque par un seul prêtre la paix n’existe plus dans mon royaume” » (40). Pour ces barons rudes et sanguinaires cette critique fut un point d’honneur, et sensibles à elle plus qu’à un ordre explicite, il s’en trouvèrent quatre qui passèrent la mer pour accomplir la volonté du roi. Ce furent Regnault Fitzurse, Guillaume de Tracy, Hugues de Morville et Richard le Breton.

 

“J’accepte la mort au nom de Jésus et de l’Eglise”

Le jour de Noël Thomas monta en chaire et son sermon se fit remarquer par l’ardeur et l’enthousiasme avec lesquels il parla. En terminant il annonça que ceux qui avaient soif de son sang seraient bientôt satisfaits et il excommunia Renouf et Robert de Broc pour les outrages faits à son Eglise puisqu’au lieu d’administrer les biens ils les usurpaient, s’enrichissant depuis sept années et qu’ils injuriaient son clergé et ses moines.

Cependant, les paroles prononcées par Henri en Normandie, avaient été comme une sentence de mort, et les quatre chevaliers, bien qu’ils eussent abordé à différents ports, se retrouvèrent le jour des Saints Innocents au château de Saltwood, résidence de la famille de Broc pour mettre à exé- cution les pensées de meurtre qu’ils avaient conçues contre le saint archevêque.

 

Le 29 décembre Thomas s’était montré plus gai que d’habitude, et à tous ceux qui lui en demandaient la raison il avait répondu que “c’est ce qui convenait à quelqu’un qui se tenait prêt pour partir à la rencontre de son Seigneur”. Des habitants de la ville lui avaient signalé la présence dans les parages d’hommes du roi, ses ennemis, et il avait répondu: “Je me trouverai prêt à mourir; qu’ils fassent ce qu’ils veulent, je sais que je mourrai de mort violente, mais nulle part ailleurs que dans mon église”.

Vers les deux heures de l’après-midi, l’archevêque ayant fini son repas s’était retiré avec certains de ses clercs dans ses appartements pour traiter les affaires ecclésiastiques quand arrivèrent les quatre chevaliers demandant de parler avec lui de la part du roi. On les fit passer et ils entrèrent  dans  la  chambre  de  l’évêque   et   s’assirent   sans   saluer,   en

attendant que Thomas ait fini de parler avec un moine; Becket, donc, après les avoir fixés attentivement, les salua le premier. Le plus féroce des quatre, Regnault Fitzurse, parla pour les autres et prétendant en avoir eu commission de la part de Henri ordonna à Thomas d’absoudre les prélats excommuniés et d’aller rendre l’hommage de fidélité et soumission dû au fils du roi à Londres (en réalité Becket, comme nous l’avons vu, s’y était déjà rendu, mais le jeune Henri avait refusé de le recevoir).

“Pour ma part - dit Thomas - quant aux évêques de Londres et de Salisbury je leur ai déjà offert l’absolution pourvu qu’ils jurent de se soumettre au jugement de l’Eglise; ils ont refusé. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait avec la permission du roi!” (41). Il fit ensuite remarquer que le cas de l’archevêque d’York était réservé au Souverain Pontife puisque 18 c’est lui qui avait excommunié les évêques et qu’ils devaient donc traiter avec lui. Il se montra enfin surpris que ces hommes vinssent le menacer dans sa propre maison puisque justement trois d’entre eux lui avaient spontanément juré fidélité dans ses jours de puissance. Alors Regnault Fitzurse en le menaçant lui intima de quitter ses terres avec tous les siens puisqu’il perturbait la paix. “Menace encore! Que ce soit la fin une fois pour toutes! - s’écria le saint - Je suis venu ici avec la permission et le bon plaisir du roi, il ne s’est pas passé une journée sans que ré- sonnent autour de moi des injures et des menaces… chaque jour on m’offense dans ma réputation, dans mes hommes, dans mes possessions. Mais cela n’a pas d’importance, mon espérance repose dans le roi du ciel. Désormais je ne traverserai plus la mer, entre moi et mon Eglise il n’y aura plus de distance. Le crucifix me donnera la force. Je ne suis pas venu comme un voleur, et c’est là que me trouvera quiconque viendra à ma recherche. S’ils me veulent hors de mon église ils seront obligés de me traîner par les pieds”. Après avoir encore menacé l’archevêque de mort et l’avoir traité de traître les quatre furibonds sortirent de la pièce en criant “aux armes! aux armes!” (en effet ils avaient laissé leurs armes à l’entrée de la maison).

Peu de temps après, s’étant armés de pied en cap, les chevaliers aidés d’autres soldats qu’ils avaient appelés en renfort, firent à nouveau irruption dans le palais épiscopal en hurlant: “Soldats du roi! Soldats du roi!” qui était leur cri de ralliement. Thomas se trouvait encore avec des clercs dans ses appartements: “Seigneur, seigneur, ils s’arment!” s’écria l’un d’eux: “Pourquoi une telle peur? Qu’ils s’arment donc!” répondit l’archevêque tranquillement. Les serviteurs de Becket eurent juste le temps de fermer les portes d’accès aux appartements du primat, mais ces furies avec des haches et l’aide de Robert de Broc (excommunié le jour de Noël), qui connaissait le palais, réussirent à entrer. Les cris, les pas des troupes, les hurlements des blessés, se faisaient désormais proches, les quelques moines restés avec Becket réussirent à le persuader de passer à l’église où les moines étaient déjà réunis pour chanter les Vêpres. Mais maintenant la cour, le chœur, le jardin et les couloirs étaient aux mains des ennemis. On décida donc d’utiliser un passage secret pour rejoindre la cathédrale; Thomas en dernier comme un pasteur qui ne veut pas perdre une seule brebis, presque en résistant à ses familiers qui le conduisaient, entra dans ce passage qui fut barré tant bien que mal derrière lui et parvint à l’église. Là les chanoines qui avaient déjà commencé à chanter l’office divin allèrent à sa rencontre et l’un d’eux dit: “Père viens, reste avec nous, pour qu’au moins nous puissions souffrir avec toi: nous étions inquiets de ton absence, maintenant ta présence nous réconforte”. Les personnes qui se trouvaient dans l’Eglise étaient tremblantes et terrifiées parce que dehors on entendait les cris des chevaliers; Thomas s’écria: “Je vais à leur rencontre” et à ceux qui voulaient barricader la porte de l’église il dit en les grondant: “Allez-vous-en pusillanimes, laissez… apprenez qu’il ne convient pas de transformer l’église en un château”, et voyant qu’ils hésitaient il continua: “Je vous le commande en vertu de la sainte obéissance” et il alla ouvrir lui-même en disant qu’ils laissent Dieu disposer de lui selon Sa volonté. Les chevaliers entrèrent dans l’église en brandissant leurs épées dégainées et en criant: “Où est le traître?”. Pas de réponse. Alors: “Où est l’archevêque?”. Une voix ferme, majestueuse et assurée répondit: “Me voilà, je suis l’archevêque et non le traître”. « C’était la voix de Thomas qui à l’arrivée des ennemis monta les premiers degrés de l’autel et maintenant redescendait d’un pas tranquille, sans 19 vaciller, allant à la rencontre de ses bourreaux. Ceux-ci étaient couverts de leurs cuirasses, avec des visières basses de sorte que l’on voyait tout juste leurs yeux scintillants. En les voyant les moines s’étaient réfugiés dans le chœur; l’archevêque au contraire, poursuivant son chemin, se plaça près d’une colonne entre l’autel de la Très Sainte Vierge d’un côté et l’autel de saint Benoît de l’autre » (42). Les chevaliers vinrent à sa rencontre et le premier d’entre eux en le frappant du plat de son épée entre les épaules lui cria: “Fuis donc, ou tu es mort”. “Jamais, jamais” répéta l’intrépide prélat, qui s’il avait voulu aurait pu encore se mettre à l’abri dans la crypte qui offrait plusieurs cachettes. L’éclair de son regard en prononçant ces paroles et la majesté de l’aspect de l’archevêque furent tels que les bourreaux se retirèrent et restèrent immobiles quelques instants.

“Que voulez-vous?” demanda-t-il.

 

“Que tu meures - répondit l’un des plus féroces - tu ne peux ni ne dois vivre plus longtemps”.

Impossible de décrire la sainte et joyeuse résignation avec laquelle Becket continua: “Je suis prêt à mourir au nom de JésusChrist, je recommande mon âme et la cause de l’Eglise à Dieu, à la Sainte Vierge, et aux saints patrons de ce lieu”. Et comme le Bon Pasteur il ajouta: “Au nom du Dieu toutpuissant, je te défends de toucher à aucun des membres de mon peuple, clerc ou laïc!”.

Alors ils le prirent par le manteau et par les bras, essayant de le traîner hors de l’Eglise, mais inutilement puisque, aidé des quelques-uns qui étaient restés à ses côtés, il opposa une résistance invincible: “Ici faites ce que vous voulez faire” dit l’archevêque et foudroyant du regard Regnault Fitzurse: “Eloigne-toi, tu ne dois pas me toucher, puisque tu es mon homme, je t’ai tant fait de bien et c’est de cette manière que tu me ré- compenses?”. Celui-ci fou de rage, l’épée levée, abaissa un terrible fendant sur la tête de Thomas qui trancha presque le bras du clerc Edouard Grimm, qui étreignait le pré- lat, et qui était levé pour le défendre: mais le coup blessa quand-même Becket sur la tonsure. Thomas restant immobile et inclinant la tête pour l’offrir à ses bourreaux dit: “J’accepte la mort au nom de Jésus et de l’Eglise”.

Un second coup qui blessa gravement Thomas à la tête, le faisant tomber sur les genoux, fut porté par Guillaume de Tracy. Richard le Breton frappa le saint évêque pour la troisième fois si violemment qu’il lui trancha presque la tête, et Thomas tomba sur le degré de l’autel de saint Benoît; Hugues Mauclerc enfin avec la pointe de l’épée fit jaillir la cervelle du martyr sur le pavé en disant : “Il est mort, il ne ressuscitera plus!”. Hugues de Morville était resté à la porte de l’église pour tenir éloigné le peuple.

Après avoir accompli ce crime exécrable, les chevaliers sortirent en criant “à nous soldats du roi!” et conduits par de Broc se mirent à piller les appartements du primat, volant des vases d’or et d’argent, des monnaies, des vêtements, des chapes, des livres, des ornements d’église, et tout ce qu’ils pouvaient trouver de précieux. Ils prirent même les bulles et les lettres du Pape et les écrits qu’ils trouvèrent pour les envoyer à Henri en Normandie, afin qu’il mutilât ou cachât ceux qui pouvaient s’opposer aux coutumes du royaume.

Il était presque nuit quand les assassins partirent. Alors les clercs et les moines vinrent à l’endroit où gisait le corps du martyr et agenouillés fondirent en larmes; le peuple aussi, informé de la tragique nouvelle et transpercé par l’angoisse, muet, entourait, cet endroit. “L’archevêque gisait encore comme il était tombé et à part les blessures de la tête, tout entier, les yeux doucement fermés, la bouche semblant sourire… et sans l’absence de la partie supérieure du front on aurait cru qu’il se reposait durant son sommeil; le sang s’était coagulé autour du front formant comme une couronne… Les moines recueillaient dévotement ce sang. Et ils le mettaient dans un vase, se coupaient des bandes de vêtements pour les tremper dans ce qu’ils estimaient une précieuse relique” (43). Puis le vénérable corps du martyr fut mis dans le cercueil et à portes closes on cé- lébra l’office funèbre pendant toute la nuit, par crainte que les assassins vinssent en profaner les restes. A l’aube St Thomas Becket fut enseveli avec honneur dans la crypte de la cathédrale de Canterbury où il avait couronné sa vie par le martyre (44).

B

 

Épilogue

Les assassins du primat de Canterbury furent très rapidement poursuivis par la vengeance céleste en mourant dans les trois ans qui suivirent leur crime. N’osant plus se pré- senter à la cour d’où ils étaient partis, ils se retirèrent aux frontières occidentales du 20 royaume d’Angleterre; le déshonneur qui pesait sur leur tête faisait horreur aux gens, personne ne voulait manger ou parler avec eux. Devenus insupportables y compris à eux-mêmes ils allèrent se mettre à la merci du Pape qui leur imposa comme pénitence le pèlerinage à Jérusalem. Le voyage étant entrepris, Guillaume de Tracy mourut à Cosence d’une horrible maladie en invoquant le nouveau martyr Thomas. Les trois autres, une fois arrivés dans la cité sainte, s’enfermèrent dans une espèce de prison sur la Montagne-Noire et quand ils moururent, sur leur tombeau commun fut placée une pierre avec cette inscription: “Ici gisent les misérables qui ont martyrisé le bienheureux Thomas, archevêque de Canterbury”.

“Très vite la chrétienté sut ce qui était arrivé à Canterbury, partout tout le monde fut terrifié, tandis qu’on fit remonter la responsabilité de l’assassinat au roi anglais, à l’archevêque d’York et à l’évêque de Londres, Gilbert Foliot. Le 25 janvier 1171 l’archevêque de Sens, en sa qualité de légat papal, prononça l’interdit sur les possessions de la couronne sur le continent. Henri II personnellement ébranlé par les conséquences de ses paroles de colère (et mû par le remords) envoya à Rome une délégation, qui réussit à empêcher un interdit sur l’Angleterre, mais ne put éviter que le Pape lance l’excommunication contre tous ceux qui directement ou indirectement avaient coopéré à l’assassinat de Thomas Becket. Alexandre III confirma la sentence de l’archevêque de Sens et frappa Henri d’un interdit personnel, dont il ne pourrait être absout que par des légats expressément nommés à cet effet (…). Après son retour (d’une expédition en Irlande) Henri au printemps de 1172 rencontra en Normandie les légats Pontificaux. Le 21 mai avec les évêques accusés, il prêta serment de purification, en déclarant ne pas avoir ordonné ni voulu la mort de l’archevêque de Canterbury. Pendant une année il devrait tenir à disposition 200 chevaliers pour la dé- fense de la Terre Sainte, pendant trois années il devrait prendre la croix à Noël, l’été suivant prendre part personnellement à la croisade et se tenir en tout cas à la disposition du Pape. (…) De plus [et surtout] il laisserait libre cours aux appels adressés à Rome par des tribunaux ecclésiastiques, ré- voquerait les droits coutumiers hostiles à l’Eglise remis en vigueur sous son règne [pratiquement toutes les constitutions de Clarendon déjà condamnées par Alexandre III, n.d.a.], restituerait à l’Eglise de Canterbury toutes ses possessions et enfin accueillerait avec des sentiments de paix les ecclésiastiques et les laïcs restés fidèles à Thomas Becket en leur restituant leurs biens. Ce n’est qu’après que Henri et son fils eurent juré ces promesses que le souverain fut absout et réconcilié avec l’Eglise. (…) Le Pape envoya en Angleterre le cardinal légat Ugo Pierleoni qui non seulement pourvut à l’occupation de plusieurs sièges épiscopaux vacants, mais arriva aussi à un compromis avec le roi sur la question controversée de la juridiction ecclésiastique. Dans le futur seules les affaires féodales et les violations forestières de la part des ecclésiastiques seraient traitées devant le juge laïc. Ce n’est donc pas le cas de trop sous-estimer le résultat global de la longue querelle; la mort de l’archevêque n’avait pas été vaine” (45).

Les années suivantes de la vie de Henri II furent assombries par des guerres et des révoltes au sein de sa famille elle-même; la justice divine l’avait frappé durement. Ses fils et leur mère Eléonore se révoltèrent contre lui; le roi de France et le comte de Flandre attaquèrent ses provinces au-delà de la mer, pénétrant jusqu’en Normandie pour assiéger sa capitale. Le roi d’Ecosse avec les révoltés d’Angleterre avait envahi et saccagé le Northumberland. Henri, pour apaiser la colère de Dieu sur sa tête, se décida alors à faire en 1174 (10 juillet) un pèlerinage à Canterbury sur la tombe du martyr Thomas pour demander pardon. Vêtu de l’habit de pénitence et après avoir passé une nuit en prière, il demanda pardon à tout le chapitre de la cathédrale réuni, et reçut cinq coups de fouet de chaque moine présent (environ 80). Après cette solennelle humiliation le roi retourna à Londres et ses affaires allèrent un peu mieux.

Les miracles qui eurent lieu par l’intercession de Thomas Becket étaient déjà nombreux et le peuple accourrait nombreux sur sa tombe; le roi de France lui-même avait fait un pèlerinage à Canterbury pour demander la guérison de son fils, gravement malade, et l’obtint. Le clergé anglais et beaucoup d’autres personnes qui l’avaient connu demandaient instamment au Pape que Thomas fût élevé aux honneurs des autels. Alexandre III se trouvant à Segni, le 21 février 1175 canonisa solennellement St Thomas Becket archevêque de Canterbury; 21 très peu d’années donc après son martyre.

La gloire de St Thomas n’a point cessé de croître d’âge en âge, et de croître toujours, jusqu’à l’époque où le royaume d’Angleterre arbora l’étendard de la révolte, présenté par les mains impures d’un Henri VIII (digne descendant de Henri II…) et d’un Thomas Cranmer, cet indigne successeur de si saints et si illustres Pontifes, sur le siège primatial de Canterbury. En 1537, Henri VIII, trois ans après avoir consommé le schisme avec la Rome catholique, et s’être établi, de sa propre autorité, le chef suprême de l’Eglise anglicane, en aversion pour St Thomas, qui par sa fermeté était la vive censure de son comportement, fit le procès à sa mémoire, le condamnant comme un traître et comme coupable de lèse-majesté. Il ordonna que son nom fût rayé du catalogue des Saints conservé dans l’“Eglise établie par la loi” (!?), dé- fendit de célébrer sa fête et en fit brûler les reliques qui étaient conservées dans l’église de Canterbury. Mais les délires d’un tyran couronné, hérétique et schismatique, n’enlevèront rien à la gloire et à l’affection que l’Eglise et les fidèles catholiques nourrissaient et nourrissent aujourd’hui encore pour le saint archevêque Becket.

 

Saint Thomas Becket, martyr de la liberté de l’Eglise

Rien n’est petit au regard de Dieu, encore moins le martyre de Saint Thomas Becket, qui avec sa fête du 29 décembre brille comme une étoile avec Saint Etienne, près du berceau du divin Enfant Jésus. Mais écoutons l’illustre abbé de Solesmes dom Guéranger qui pour Becket nourrit, comme nous, une profonde et sincère admiration.

« Un nouveau Martyr vient réclamer sa place auprès du berceau de l’Enfant-Dieu. Il n’appartient point au premier âge de l’Eglise; son nom n’est point écrit dans les livres du Nouveau Testament, comme ceux d’Etienne, de Jean, et des enfants de Bethléem. Néanmoins, il occupe un des premiers rangs dans cette légion de Martyrs qui n’a cessé de se recruter à chaque siècle, et qui atteste la fécondité de l’Eglise et la force immortelle dont l’a douée son divin auteur. Ce glorieux Martyr n’a pas versé son sang pour la foi; il n’a point été amené devant les païens, ou les hérétiques, pour confesser les dogmes révélés par Jésus-Christ et proclamés par l’Eglise. Des mains chrétiennes l’ont immolé; un roi catholique a prononcé son arrêt de mort; il a été abandonné et maudit par le grand nombre de ses frères, dans son propre pays: comment donc est-il Martyr? Comment a-t-il mérité la palme d’Etienne? C’est qu’il a été le Martyr de la Liberté de l’Eglise.

En effet, tous les fidèles de Jésus-Christ sont appelés à l’honneur du martyre, pour confesser les dogmes dont ils ont reçu l’initiation au Baptême. Les droits du Christ qui les a adoptés pour ses frères s’étendent jusque-là. Ce témoignage n’est pas exigé de tous; mais tous doivent être prêts à le rendre, sous peine de la mort éternelle dont la grâce du Sauveur les a rachetés. Un tel devoir est, à plus forte raison, imposé aux pasteurs de l’Eglise; il est la garantie de l’enseignement qu’ils donnent à leur troupeau. (…) Les pasteurs ont un devoir de plus à remplir, le devoir de confesser la Liberté de l’Eglise. Ce mot de Liberté de l’Eglise sonne mal aux oreilles des politiques. Ils y voient tout aussitôt l’annonce d’une conspiration; le monde, de son côté, y trouve un sujet de scandale, et répète les grands mots d’ambition sacerdotale; les gens timides commencent à trembler, et vous disent que tant que la foi n’est pas attaquée, rien n’est en péril. Malgré tout cela, l’Eglise place sur ses autels et associe à saint Etienne, à saint Jean, aux saints Innocents, cet archevêque anglais du XIIème siècle, égorgé dans sa Cathédrale pour la défense des droits extérieurs du sacerdoce. Elle ché- rit la belle maxime de saint Anselme, l’un des prédécesseurs de saint Thomas, que Dieu n’aime rien tant en ce monde que la Liberté de son Eglise; et au XIXème siècle, comme au XIIème, le Siège Apostolique s’écrie, par la bouche de Pie VIII: C’est par l’institution même de Dieu que l’Eglise, épouse sans tache de l’Agneau immaculé Jésus-Christ, est libre, et qu’elle n’est soumise à aucune puissance terrestre (46).

Or, cette Liberté sacrée consiste en la complète indépendance de l’Eglise à l’égard de toute puissance séculière, dans le ministère de la Parole, qu’elle doit pouvoir prêcher, comme parle l’Apôtre, à temps et à contre-temps, à toute espèce de personnes, sans distinction de nations, de races, d’âge, ni de sexe; dans l’administration de ses Sacrements, auxquels elle doit appeler tous les hommes sans exception, pour les sauver tous; dans la pratique, sans contrôle étranger, des conseils aussi bien que des pré- ceptes évangéliques; dans les relations, dé- gagées de toute entrave, entre les divers degrés de sa divine hiérarchie; dans la publication et l’application des ordonnances de sa discipline; dans le maintien et le développement des institutions qu’elle a créées; dans la conservation et l’administration de son patrimoine temporel; enfin dans la défense des privilèges que l’autorité séculière ellemême lui a reconnus, pour assurer l’aisance et la considération de son ministère de paix et de charité sur les peuples.

Telle est la Liberté de l’Eglise: et qui ne voit qu’elle est le boulevard du sanctuaire lui-même; que toute atteinte qui lui serait portée peut mettre à découvert la hiérarchie, et jusqu’au dogme lui-même? Le Pasteur doit donc la défendre d’office, cette sainte Liberté: il ne doit ni fuir, comme le mercenaire; ni se taire, comme ces chiens muets qui ne savent pas aboyer, dont parle Isaïe (LVI, 10). Il est la sentinelle d’Israël; il ne doit pas attendre que l’ennemi soit entré dans la place pour jeter le cri d’alarme, et pour offrir ses mains aux chaînes, et sa tête au glaive. Le devoir de donner sa vie pour son troupeau commence pour lui du moment où l’ennemi assiège ces postes avancés, dont la franchise assure le repos de la cité tout entière » (47).

Citant Bossuet dom Guéranger poursuit: « “C’est une loi établie que l’Eglise ne peut jouir d’aucun avantage qui ne lui coûte la mort de ses enfants, et que, pour affermir ses droits, il faut qu’elle répande du sang. Son Epoux l’a rachetée par le sang qu’il a versé pour elle, et il veut qu’elle achète par un prix semblable les grâces qu’il lui accorde. C’est par le sang des Martyrs qu’elle a étendu ses conquêtes bien loin au-delà de l’Empire Romain; son sang lui a procuré et la paix dont elle a joui sous les empereurs chrétiens, et la victoire qu’elle a remportée sur les empereurs infidèles. Il paraît donc qu’elle devait du sang à l’affermissement de son autorité, comme elle en avait donné à l’établissement de sa doctrine; et ainsi la discipline, aussi bien que la foi de l’Eglise, a dû avoir ses Martyrs. (…) Thomas ne cède pas à l’iniquité, sous prétexte qu’elle est armée et soutenue d’une main royale; au contraire, lui voyant prendre son cours d’un lieu éminent, d’où elle peut se répandre avec plus de force, il se croit plus obligé de s’élever contre, comme une digue que l’on élève à mesure que l’on voit les ondes enflées”.

Mais, dans cette lutte, le Pasteur périra peut-être? Et, sans doute, il pourra obtenir cet insigne honneur. Dans sa lutte contre le monde, dans cette victoire que le Christ a remportée pour nous, il a versé son sang, il est mort sur une croix; et les Martyrs sont morts aussi; mais l’Eglise, arrosée du sang de Jésus-Christ, cimentée par le sang des Martyrs, peut-elle se passer toujours de ce bain salutaire qui ranime sa vigueur, et forme sa pourpre royale? (…) » (47).

Et l’évêque de Meaux continue: “Chrétiens, soyez attentifs: s’il y eut jamais un martyre qui ressemblât parfaitement à un sacrifice, c’est celui de Thomas Becket. L’Evêque est à l’église avec son clergé… il ne faut pas chercher bien loin la victime: le saint Pontife est préparé, et c’est la victime que Dieu a choisie. Ainsi tout est prêt pour le sacrifice, et je vois entrer dans l’église ceux qui doivent donner le coup. Le saint homme va au-devant d’eux, à l’imitation de Jésus-Christ; et pour imiter en tout ce divin modèle, il défend à son clergé toute résistance, et se contente de demander sûreté pour les siens. Si c’est moi que vous cherchez, laissez, dit Jésus, retirer ceux-ci. Ces choses étant accomplies, et l’heure du sacrifice étant arrivée, voyez comme saint Thomas en commence la cérémonie. Victime et Pontife tout ensemble, il présente sa tête et fait sa prière. Voici les vœux solennels et les paroles mystiques de ce sacrifice: Et ego pro Deo mori paratus sum, et pro assertione justitiæ, et pro Ecclesiæ libertate; dummodo effusione sanguinis mei pacem et libertatem consequatur. Je suis prêt à mourir, dit-il, pour la cause de Dieu et de son Eglise; et toute la grâce que je demande, c’est que mon sang lui rende la paix et la liberté qu’on veut lui ravir” (48). Cette paix et cette liberté pour l’Eglise, Saint Thomas Becket l’a obtenue pour son temps par son sacrifice.

 

Notes

1) Cf. Sodalitium n° 30-31 pp. 49-58 et n° 32 pp. 3-26. 2) Pour faciliter la compréhension du lecteur et établir un lien voici la liste des papes légitimes de St Grégoire VII à Alexandre III: St Grégoire VII (1073-85) Bhx Victor III (1086-87) Bhx Urbain II (1088-99) Pascal II (1099-1118) Gélase II (1118-19) Callixte II (1119-24) Honorius II (1124-30) Innocent II (1130-43) Célestin II (1143-44) Lucius II (1144-45) Bhx Eugène III (1145-53) Anastase IV (1153-54) Adrien IV (1154-59) Alexandre III (1159-81) Lucius III (1181-85) Urbain III (1185-87). 3) JOHN HARVEY, I Plantageneti, dall’Oglio, 1965. 4) Au retour de la seconde croisade le pieux roi à la requête de son épouse avait demandé l’annullation du mariage non pour cause d’adultère mais, par un ultime égard envers la reine, à cause d’un lien de consanguinité existant entre les époux (ils étaient cousins éloignés). 5) MGR UMBERTO BENIGNI, Storia sociale della Eglise, vol. V. La crisi medievale, Francesco Vallardi, Milano 1933, p. 234. 6) Dans certains pays anglo-saxons la charge de chancelier est une des plus importantes de l’état et correspond à celle de premier ministre. 7) U. BENIGNI, op. cit., pp. 234-235. 8) ABBÉ PIETRO BALAN, San Thomas di Cantorbery e i suoi tempi, Imm. Concezione, Modena 1867, pp. 25-26 note 2. 9) Bibliotheca Sanctorum, Città Nuova editrice, Roma 1969. Vol XII. Il faut dire que cet ouvrage complété après le Concile Vatican II est de tendance moderniste et rationaliste. 10) D’après certains ses origines étaient modestes. Selon Balan, qui cite Guglielmo Fitz-Stephen, il aurait été un riche marchand, mais “d’origine non méprisable et peut-être noble”. 11) Cet homme, devenu archevêque d’York, se trouvera aussi du mauvais côté au moment du différend entre le roi et Thomas Becket, en soutenant les abus du roi et en arrivant à couronner en 1170 le fils du roi contre la défense du primat qui se trouvait en exil en France. 12) Parmi les affaires dont il s’occupa il y eut peutêtre aussi la cause de la reine Mathilde pour la succession au trône d’Angleterre de son fils Henri II.

1) Le Chancelier “outre la garde du grand sceau, avait alors la jouissance des prélatures et abbayes vacantes, administrait les baronnies retournées à la couronne, siégeait au conseil même s’il n’était pas appelé et, comme un premier ministre, signait n’importe quelle commission, document ou patente et intervenait dans l’expédition de toutes les affaires importantes”. ABATE PIETRO BALAN, San Tommaso di Cantorbery e dei suoi tempi, Tip. Dell’Imm. Concezione, Modena 1867, pp. 36-37. 10 2) BALAN, op. cit., p. 38. 3) BALAN, op. cit., pp. 39-40. 4) C’est ce qu’écrit le biographe contemporain Guglielmo Fitz-Stephen, cité par Balan (op. cit. p. 40). 5) Cf. I Plantageneti, dans la série “Le grandi famiglie d’Europa”, Mondadori 1973, p. 23. 6) Lettres citées par BALAN, op. cit., pp. 76-78. 7) Cf. Sodalitium n° 43, pp. 71-75. Si le lecteur désire en savoir plus sur la question des investitures ecclé- siastiques il peut consulter ce que j’ai déjà écrit à ce propos dans la vie de St Grégoire VII. Cf. “Nous nous reverrons à Canossa… saint Grégoire VII et son époque”, 2ème partie, in Sodalitium n° 32, pp. 3-26 en particulier les paragraphes sur la réforme grégorienne et sur la fin de la lutte pour les investitures. 8) Mgr UMBERTO BENIGNI, Storia sociale della Chiesa, vol. V, La crisi medievale, Francesco Vallardi, Milano 1933, p. 235. 9) Le pallium est un ornement en forme de bande circulaire de laine blanche, ornée de croix et de franges noires qui pendent antérieurement et postérieurement. Il est porté sur la chasuble durant les fonctions liturgiques par le Pape, les patriarches et les archevêques. Il est le signe de la juridiction archiépiscopale et n’est toujours donné que par le Souverain Pontife puisque toute juridiction dans l’Eglise, sur la terre, vient de lui. 10) BALAN, op. cit., p. 83. 11) BALAN, op. cit., p. 100. 12) Il a déjà été question de lui dans la première partie de cet article. Cf. Sodalitium n° 43, p. 75. 13) BALAN, op. cit., p. 111. 14) BALAN, op. cit., p. 103. 15) En général on disait que la calomnie ne plaisait pas à Henri II, dont on raconte cet épisode. A quelqu’un qui pensait gagner sa faveur en parlant mal de l’évêque de Worchester, le roi répondit de la manière suivante: “Peut-être crois-tu, espèce de canaille, que puisque je peux dire ce qui me plaît à un membre de ma famille ou à mon évêque, toi ou n’importe qui d’autre pouviez faire de même, en le calomniant et en le menaçant? C’est avec peine que je me retiens de t’arracher les yeux!” (in JOHN HARVEY, I Plantageneti, Dall’Oglio 1965). Ceci explique la grande amitié démontrée à cette occasion à Becket, malgré les calomnies entendues contre lui. 16) D’après certains auteurs à l’occasion du concile de Tours, St Thomas Becket, essaya d’être relevé de sa charge pastorale par le Pape, puisqu’il lui semblait même que son élection avait eu lieu par inspiration du roi. Alexandre III refusa la démission de Becket mais, pour en apaiser la conscience délicate, voulut remédier à toutes les irrégularités en lui donnant à nouveau par main ecclésiastique la charge pastorale. Il n’existe pas de documents de cet événement, mais seulement des té- moignages oraux. Cf. BALAN, op. cit., p. 138.

1) ABBE PIETRO BALAN, Storia di San Tommaso di Cantorbery e dei suoi tempi, Tip. Dell’Imm. Concezione, Modena 1867, vol. I pp. 141-142. 2) HUBERT JEDIN, Storia della Chiesa, vol. V/1 Civitas medievale, Jaca Book, 1975, pp. 99-100. 3) A cette occasion Roger d’York dressa le roi contre St Thomas Becket en lui suggérant de “rappeler à la vie les droits antiques, de remettre en vigueur les coutumes des ancêtres et en lui suggérant qu’il enlèverait ainsi à l’archevêque tout moyen d’indulgence envers ses offenseurs; que ce serait imprudent de leur laisser la puissance, et que la monarchie ne serait pas entièrement en sécurité, puisque l’archevêque espérait faire périr la puissance royale; le roi penserait à ses fils; s’il laissait faire, après sa mort ce ne serait pas le jeune roi Henri qui lui succèderait, mais celui que le clergé voudrait élire; lui-même ne règnerait que quand cela plaîrait à Thomas” (BALAN, op. cit., p. 159). Paroles prononcées hélas par un membre influent du clergé qui se rangeait du mauvais côté poussé par l’envie et par l’ambition. 4) BALAN, op. cit., pp. 163-164. 5) La clausule [étant] sauf notre ordre était la coutume antique des évêques qui avaient toujours juré fidélité au roi sous cette forme; elle indiquait la fidélité dans les choses temporelles mais l’autonomie dans les choses spirituelles. Dans ces dernières le prince n’avait pas le droit de s’ingérer et le clergé ne pouvait jurer quelque chose qui serait allé contre la foi ou les droits de l’Eglise, qui, en tant que société parfaite dans l’ordre spirituel, est supérieure à l’état. 6) BALAN, op. cit., p. 167. 7) Cf. BALAN, op. cit., pp. 166-169. 8) BALAN, op. cit., p. 171. 9) ABBÉ ROBERT, Histoire de Saint Thomas Becket archevêque de Cantorbéry et martyr, Bardou frères, Limoges 1844, p. 150. D’après Balan cette rencontre eut lieu à Oxford; c’est Roger de Pontigny qui parle de Woodstock. 10) Ibidem. 11) Ibidem, pp. 152-153. 12) HUBERT JEDIN, op. cit., p. 101. 13) BALAN, op. cit., p. 185. 14) Ibidem, pp. 190-191. 15) Ibidem, p. 192. 16) MGR UMBERTO BENIGNI, Storia sociale della Chiesa, vol. V, La crisi medievale, Francesco Vallardi, Milano 1933, p. 236. 17) ABBÉ ROBERT, op. cit., pp. 166-167. 18) Epître CCXXXIX du Pape Alexandre, citée par BALAN, op. cit., pp. 194-195. 19) L’interdit est une censure ecclésiastique qui consiste en la privation de certains sacrements pour tous les fidèles, ou bien par laquelle on interdit dans un territoire déterminé la célébration de tout rite. 20) BALAN, op. cit., p. 211. 21) Avant de l’appeler en jugement à Northampton Henri avait cité Becket à comparaître dans son palais. L’archevêque ne se laissa pas intimider et envoya une personne de sa confiance répondre à sa place puisqu’il ne voulait pas donner scandale en acceptant de comparaître devant des juges laïcs. C’était l’un des principaux points de la querelle. 22) FEDERICO BALSIMELLI, Compendio di storia della Chiesa, Società di S. Giovanni, Desclée, Lefebvre e C, Roma 1900. 23) BALAN, op. cit., pp. 253-257. 24) MGR U. BENIGNI, op. cit., p. 236. 25) HUBERT JEDIN, op. cit., p. 102. Il y eut environ quatre cents personnes chassées du royaume sans égard à l’âge, au sexe ou à la condition. A ces pauvres gens on fit aussi jurer d’aller chez l’archevêque et de lui raconter leurs souffrances. C’est ainsi que sa cellule à Pontigny était tous les jours assiégée par ces proscrits et l’âme noble de Becket était affligée de leurs peines. La charité du roi de France, du Pape et de la reine de Sicile vint en aide à ces personnes. Inutile de dire que toutes ces personnes exilées sur les terres de France constituaient la preuve la plus évidente du déshonneur et de la cruauté du roi Henri et donnaient raison à Thomas qui lui résistait. 26) MGR U. BENIGNI, op. cit., pp. 236-237. 27) ABBÉ ROBERT, op. cit., pp. 259. 28) Rappelons-nous que c’était justement Becket qui l’avait choisi et proposé comme évêque de Londres et confesseur du roi. Un contemporain de Becket, l’évêque d’Auxerre, Guillaume, avait écrit au Pape en l’invitant à confirmer l’excommunication de Gilbert Foliot en le définissant: “Auteur de la division, cause de la discorde, cause du scandale, loup jusqu’alors caché”. Voir la partie précédente de cet article in Sodalitium n° 45 p. 71. 29) ABBÉ ROBERT, op. cit., pp. 292 et ss. BALAN, op. cit., Vol. II pp. 204-205. 30) ABBÉ ROBERT, op. cit., p. 293. 31) HUBERT JEDIN, op. cit., p. 103. Au début de cette année Henri promulgua une loi très injuste qui ordonnait que les ports fussent gardés afin qu’en aucune manière des lettres d’interdit ne puissent être portées. Des peines très sévères devaient s’appliquer aux porteurs (amputation des pieds, perte des yeux pour un frère ou un clerc, pendaison pour un laïc). Les Anglais qui pour des motifs d’étude étaient hors de l’île devaient rentrer au plus vite, sous peine de la perte des bénéfices ou de l’exil perpétuel. En outre il contraignit tous les Anglais, de plus de quinze ans à jurer qu’ils ne recevraient pas de lettres du Pape ni de l’archevêque et qu’ils n’obéiraient pas à leurs messagers. On dit qu’en cette occasion de très nombreux sujets laïcs et même des évêques refusèrent de prêter ce serment, ce qui prouve que la longue résistance de Thomas Becket n’avait pas été vaine mais avait donné du courage à plus d’un qui n’en pouvait plus de la cruauté du souverain. (Cf. BALAN, op. cit., vol. II p. 212). 32) ABBÉ ROBERT, op. cit., p. 304. 33) BALAN, op. cit., vol. II pp. 262-263. 34) Ces vastes pouvoirs comprenaient de plus vastes possibilités de prescrire les excommunications et l’interdit pour le primat d’Angleterre et la soumission du siège d’York à celui de Canterbury pour éviter de 24 nouvelles usurpations de la part de Roger. 35) HUBERT JEDIN, op. cit., pp. 103-104. 36) ABBÉ ROBERT, op. cit., pp. 307-308. 37) ABBÉ ROBERT, op. cit., pp. 312-313. 38) BALAN, op. cit., vol. II p. 297. 39) MGR U. BENIGNI, op. cit., p. 237. 40) ABBÉ ROBERT, op. cit., pp. 314-315. 41) Pour tout ce qui concerne le martyre de Becket cf. ABBÉ ROBERT, op. cit., 316 et ss., et BALAN, op. cit., vol. II p. 303 et ss. 42) BALAN, op. cit., vol. II p. 312. 43) BALAN, op. cit., vol. II pp. 315-316. 44) Quand les moines préparèrent le corps du saint pour la sépulture ils furent surpris de trouver sous les livrées de l’archevêque le froc monacal de saint Benoît et sur la peau nue le très rêche cilice que Becket portait depuis son ordination épiscopale. 45) HUBERT JEDIN, op. cit., pp. 105-106. 46) PIE VIII, Litteræ Apostolicæ ad episcopos provinciæ Rhenanæ, citée par dom Guéranger. 47) DOM GUÉRANGER, L’année Liturgique, Le temps de Noël, tome I, Oudin, Paris 1929, pp. 389-392. 48) Panégyrique de saint Thomas Becket prononcé par Bossuet et cité par DOM GUÉRANGER, op. cit., pp. 392-396.

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