Modernisme

Mgr Gherardini, Vatican II et l’herméneutique de la continuité

Mises au point et approfondissements, objections et réponses…

 Par Monsieur l'abbé Francesco Ricossa

Note : cet article a été publié dans la revue Sodalitium n°64 - partie de l'article "Sodalitium n°63 : mises au point et approfondissements, objections et réponses…" au sujet de l'article de S. 63  : "Mgr Gherardini, Vatican II et l’herméneutique de la continuité"

Plus d’un an s’est écoulé depuis la parution du dernier numéro de Sodalitium ; c’est là un point négatif ; mais une pensée nous console : si Sodalitium sort rarement, lorsqu’il paraît, il fait au moins parler de lui, et qui plus est, il soulève des questions qui ne laissent pas indifférents et permettent d’approfondir les études catholiques.

 

Nous répondrons ici à quelques objections, ce qui nous permettra d’approfondir des sujets déjà traités.

 

Vatican II : continuité ou rupture ? Herméneutique du Concile et herméneutique de Ratzinger

L’article sur Mgr Gherardini, Vatican II et l’herméneutique de la continuité (n° 63 éd. fr., pp. 36-45) a lui aussi occasionné une lettre de ce dernier à l’auteur de l’article, lettre datée du 1er août 2010, très courtoise d’ailleurs, comme celles du Père Cerrato. Mgr Gherardini trouve la critique que Sodalitium a adressée à Vatican II, un discours à faire, “pas très fondée” mais en même temps il concède : “quant à mon livre, vous auriez raison si, au lieu d’un avertissement ou d’une dénonciation d’un fait avec l’invitation à en parler, il se fût agi de la démonstration d’une thèse”. Sur ce plan et dans cette perspective, nous ne pouvons qu’évaluer positivement les efforts de Mgr Gherardini (de nombreux autres écrits de l’insigne théologien ont été publiés après le livre que nous avions recensé) ; il a eu le mérite de relancer le débat d’importance capitale sur la “continuité” ou, au contraire la “rupture” entre la doctrine de l’Église et celle de Vatican II et du post-concile. Des études comme celles de De Mattei et de Mgr Gherardini (sur lesquelles nous émettons quelques graves réserves) ont du moins contraint les défenseurs de Vatican II à quelques réponses non privées d’intérêt, en premier lieu celle de Martin Rhonheimer, suisse, prêtre de l’Opus Dei, enseignant d’Éthique et de Philosophie à l’Université Pontificale de Sainte-Croix à Rome, collaborateur de la revue Nova et vetera, organe autrefois du cardinal Journet et à l’heure actuelle du cardinal Georges Cottier, ancien Théologien de la Maison Pontificale, ainsi que du Père Charles Morerod o.p., Recteur de l’Université Pontificale de Saint-Thomas. Toute la question commence avec le célèbre discours de Benoît XVI à la Curie Romaine le 22 décembre 2005, celui – autrement dit – “de l’herméneutique de la rupture et de la discontinuité” (désavouée par Ratzinger) et au contraire “de l’herméneutique de la continuité” entre Église pré- et post-conciliaire, qu’avait par contre approuvée Ratzinger. Déjà dans Sodalitium n° 59, pp. 28-30, j’avais fait remarquer que c’était la première fois que Benoît XVI admettait explicitement la “discontinuité” entre l’enseignement des Papes et celui de Vatican II sur la liberté religieuse. Le fait d’admettre cela est d’une telle gravité et comporte de si grandes conséquences que certains (parmi lesquels Massimo Introvigne, bien connu de nos lecteurs), qui s’étaient proclamés défenseurs d’office de J. Ratzinger, ont tenté désespérément une “herméneutique de l’herméneutique” de son discours pour nier ce qu’il avait par contre clairement affirmé. Et il n’y a pas seulement ladite “École de Bologne” qui, en appelant précisément au discours qui l’aurait désavouée, s’“annexe le pape” (cf. SANDRO MAGISTER, “Confirmé : le Concile fut ‘un tournant historique’. L’école de Bologne annexe le pape.” sur www.chiesa.espressonline.it, 11 décembre 2007) mais c’est “un essai du philosophe Martin Rhonheimer en soutien du pape” (Magister, 28 avril 2011) qui explique qu’il n’est pas possible d’affirmer une continuité entre la déclaration conciliaire Dignitatis humanæ personæ sur la liberté religieuse et le magistère des “Papes du XIXème siècle”. Cette position, qui est celle de Joseph Ratzinger dans son discours du 22 décembre 2005, Rhonheimer l’a illustrée dans un article publié par Nova et vetera (octobre-décembre 2010 : L’“herméneutique de la réforme” et la liberté de religion) et l’a reprise en réponse aux critiques des défenseurs d’office de Joseph Ratzinger, lesquels, et ce n’est pas un hasard, proviennent des rangs du Traditionalisme renié par la suite, tels que Massimo Introvigne (Vatican II. Pas simple continuité, mais “réforme dans la continuité”, publié par Magister le 11 mai 2011) et le bénédictin Basile Valuet du monastère du Barroux (Pourquoi je ne suis pas d’accord avec Gherardini, De Mattei, Rhonheimer, publié par Magister le 26 mai 2011). Les “concordistes”, explique Rhonheimer, ou ceux qui pensent (ou disent) qu’il n’y a pas contraste mais continuité entre l’enseignement de Vatican II sur la liberté religieuse et sa précédente condamnation prononcée par Pie IX et par d’autres Papes, errent doublement : tant parce qu’objectivement le contraste est évident, que parce que Benoît XVI lui-même le soutient ! De cette façon, en voulant défendre Vatican II et Benoît XVI, les “concordistes” n’acceptent jusqu’au bout ni l’un ni l’autre. Les interventions de l’abbé Rhonheimer devraient être citées intégralement et – cela n’étant pas possible – je renvoie au site de Sandro Magister (voir plus haut) ; ici je me limite à quelques citations : “Quoi qu’il en soit, on ne peut nier que c’est précisément cette doctrine de Vatican II qui a été condamnée par Pie IX dans l’encyclique ‘Quanta cura’”. “La doctrine de Vatican II représente ici une claire volte-face par rapport au passé” ; “au contraire, l’encyclique ‘Quanta Cura’ (1864) de Pie IX ne visait pas les athées libéraux, mais le groupe influent des catholiques libéraux (…) C’est pour cette raison que Pie VI avait condamné la ‘Déclaration des droits de l’homme et du citoyen’ de la Révolution française, dans son bref Quod aliquantum de 1791. Elle représente l’apostasie publique de toute une nation. (…) Dans son discours de 2005, Benoît XVI prend la défense de la première phase, celle ‘libérale’, de la Révolution française – qu’il distingue ainsi de la seconde, la phase jacobine (…). Ce faisant, il réhabilite également la ‘Déclaration des droits de l’homme et du citoyen’ de 1789, issue de l’esprit du parlementarisme représentatif et de la pensée constitutionnelle américaine” ; “Vatican II a eu le mérite de surmonter l’assimilation typique effectuée par la doctrine préconciliaire de la liberté religieuse à l’indifférentisme et à l’agnosticisme. Il s’agit, pour ce qui concerne le magistère de l’Église, d’une étape historique qui ne peut être comprise qu’à la lumière de l’‘herméneutique de la réforme’ préconisée par Benoît XVI. Il vaut la peine de se pencher sur cette exigence et ne pas la délayer dans de faux efforts de continuité…” ; “aujourd’hui l’Église a modifié sa conception de la fonction de l’État et de ses devoirs vis-à-vis de la vraie religion…” ; “ainsi, lorsque Benoît XVI affirme que le Concile Vatican II ‘par le Décret sur la liberté religieuse a reconnu et accepté un important principe de l’État moderne’, cela manifeste clairement une conception de la nature et des devoirs de l’État bien différente et opposée à la conception de l’État de Pie IX ainsi qu’à la vision traditionnelle de la soumission du pouvoir temporel au pouvoir spirituel” ; “il est donc correct de dire que la revendication de la part de Vatican II de la liberté religieuse comme exigence propre du droit naturel, c’est-à-dire le droit civil à la liberté de culte, n’est autre chose que ce qui avait été condamné dans l’encyclique Quanta cura de Pie IX et dans son annexe, le Syllabus errorum” ; “pour échapper au danger supposé d’une contradiction doctrinale, on pourrait cependant se réfugier derrière l’argument que les condamnations de Pie IX n’ont pas été des condamnations doctrinales, mais uniquement disciplinaires. En ce cas donc il n’y aurait pas de discontinuité doctrinale. (…) Je considère cette objection comme erronée. (…) En effet, Pie IX comprenait la condamnation de la liberté religieuse comme une nécessité d’ordre dogmatique et non seulement comme une mesure disciplinaire (comme ce sera le cas plus tard du Non expedit…). (…) la revendication de la liberté religieuse (…) était ressentie à l’époque comme une hérésie, ou du moins comme une manière d’y parvenir” ; “ainsi, la conception des tâches et des devoirs de l’État envers la vraie religion, qui faisait autorité pour Pie IX, a été tacitement classée par l’acte du Magistère solennel d’un concile œcuménique” ; “le Concile Vatican II nous place effectivement devant un choix : le choix entre, d’une part, une Église qui essaye d’affirmer et d’imposer sa vérité et ses devoirs pastoraux au moyen du pouvoir civil et, d’autre part, une Église qui reconnaît – ce pour quoi plaide Dignitatis humanæ – que ‘la vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance (…)’ (n. 1). Il ne s’agit pas ici de deux Églises distinctes au sens dogmatique ou constitutionnel, mais bien de deux Églises qui comprennent de manière différente leurs relations au monde et à l’ordre temporel. Vatican II ne plaide ni pour un État strictement laïque – au sens de la ‘laïcité’ française traditionnelle – ni pour le bannissement de la religion dans la sphère privée, mais pour une Église qui ne prétend plus vouloir imposer la royauté du Christ au moyen du pouvoir temporel et qui par ce fait même reconnaît à l’État moderne séculier – non militant – sa laïcité politique”. Nous nous en tenons là, nous limitant à ce que l’auteur a soutenu dans l’article publié dans Nova et vetera. Pour lui, le magistère papal sur la question, antérieur à Vatican II, est un “poids de l’Histoire”. Où va donc finir, alors, l’“herméneutique de la continuité” défendue par Benoît XVI ? Qu’en est-il de la continuité de l’Église et de l’infaillibilité du magistère ? À la suite de J. Ratzinger, Martin Rhonheimer tranquillise (sic) tout le monde : il n’y a rupture qu’entre le magistère conciliaire et le “poids historique” (le magistère des Papes sur la royauté du Christ), mais non entre Vatican II et la plus ancienne Tradition de l’Église et, qui plus est, Vatican II serait revenu à la plus antique Tradition en éliminant justement le poids. Au fond Ratzinger et Rhonheimer comprennent la fidélité de Vatican II à la Tradition comme un ressourcement, un retour aux sources, selon l’expression du “cardinal” Congar : “la révolution du Pape Jean – écrivait le Père Balducci – est une révolution ‘par ressourcement’, qui laisse s’éteindre les traditions récentes non pas au nom des droits du futur, mais au nom des plus authentiques traditions du passé” (1). C’est pourquoi, il n’y aurait pas une Église préconciliaire et une Église postconciliaire, mais une seule Église qui dans l’histoire se renouvelle et se réforme en permanence, éliminant petit à petit les scories et le poids du passé pour être toujours plus fidèle au modèle primitif. L’infaillibilité ne serait pas compromise puisque, selon Rhonheimer, en dépit de ce que pensait Pie IX, son enseignement en la matière n’était pas garanti par l’infaillibilité. Il faut remarquer que c’est le même raisonnement – quoiqu’à l’inverse – que font les “anticonciliaires” (Mgr Gherardini, De Mattei, Mgr Lefebvre, Romano Amerio) (2) qui, à quelques détails près, critiquent Vatican II mais reconnaissent la légitimité de celui qui l’a promulgué. Ils admettent la contradiction entre Quanta cura et Dignitatis humanæ, par exemple, entre Pie IX et Vatican II, puis déclarent Vatican II “non infaillible” en tant que “pastoral et non dogmatique” : ils pensent ainsi pouvoir sauver la continuité et l’indéfectibilité de l’Église tout en reconnaissant la légitimité des “Papes conciliaires” (allant jusqu’à considérer cette reconnaissance comme nécessaire pour sauvegarder ladite indéfectibilité !).

 

Pour les uns c’est Pie IX qui se trompe, pour les autres c’est Vatican II ; pour les deux, à un moment de l’Histoire, l’Église et les Papes se sont trompés. Les uns et les autres sont d’accord sur une conception minimaliste du magistère et de l’infaillibilité, ainsi que de l’indéfectibilité de l’Église. À cette erreur, qui rapproche modernistes et traditionalistes, s’oppose la thèse théologique du Père M.-L. Guérard des Lauriers o.p., défendue par notre Institut et par notre revue, comme unique explication catholique de la “crise” qui secoue l’Église avec Vatican II.

 

À propos de la Thèse de Cassiciacum. Une lettre de l'Abbé Belmont

Notre confrère l’abbé Hervé Belmont – auquel nous unit la Thèse du Père Guérard, mais dont nous sépare la doctrine du Père Guérard sur la licéité des consécrations épiscopales durant la période de Siège formellement vacant – m’a écrit une lettre (en date du 3 septembre 2010), qui, n’étant pas de caractère personnel mais doctrinal, mérite par son intérêt d’être publiée in extenso :

 

"Monsieur l’Abbé,

C’est pour exprimer un regret que je me permets de vous déranger – ce que je vous prie de me pardonner.

Ce regret concerne le premier paragraphe de votre article sur Mgr Gherardini, etc. dans le Sodalitium (édition française) n° 63, paragraphe qui se trouve à la page 36 et qui contient ces lignes malheureuses : “[La thèse de Cassiciacum] a pour point de départ un fait établi : l’opposition de contradiction entre l’enseignement de Vatican II, entre autres la déclaration Dignitatis Humanæ personæ, et le magistère infaillible et irréformable de l’Église catholique romaine…” Certes, vous ne dites pas que la thèse de Cassiciacum est fondée sur la contradiction entre DH et Quanta Cura, mais on n’en est pas loin.

C’est regrettable, parce que c’est faux, tant historiquement que théologiquement.

La thèse a été élaborée avant que ne soit mise en lumière la contradiction terme à terme entre DH et QC. Cette mise en évidence date (en langue française) de 1977 (Michel Martin dans le Courrier de Rome) alors que le Père Guérard des Lauriers élaborait la thèse depuis plusieurs années (pour ma part, c’est au printemps 1975 que je l’ai entendu énoncer la distinction materialiter/formaliter appliquée au pape… et je n’étais pas des confidents du R. P.).

La première rédaction complète de la thèse, que pour ma part j’ai lue à Pâques 1978, ne fait aucune mention de la liberté religieuse. Son point de départ, son fondement (et cela commande tout son type de certitude, et la distinction dans laquelle elle se résout) est une induction : cette induction vivante, vitale, théologale que les catholiques avaient accomplie pendant 15 ans en se méfiant, en s’écartant, en refusant Vatican II, son esprit et sa doctrine ainsi que les réformes subséquentes.

Certes, la liberté religieuse et quelques autres points cruciaux sont à eux seuls décisifs et faciles à exposer : mais du point de vue de la thèse, ils ne sont que des éléments parmi d’autres qui convergent vers cette affirmation : Paul VI n’avait pas l’intention du bien/fin de l’Église, laquelle intention est l’effet/condition nécessaire de la communication de l’autorité par Jésus-Christ.

J’ai moi-même ça ou là succombé à une focalisation sur la liberté religieuse, mais cela ne doit pas occulter l’induction qui est le fondement et la caractéristique inimitable de la thèse (et sans laquelle la contradiction isolée laisserait perplexe). Les tristes volte-face des P. de Blignières ou Abbé Lucien montrent combien rend fragile cette focalisation.

Cela, vous le savez, Monsieur l’Abbé, et ce n’est pas pour vous l’apprendre que je vous écris : c’est juste pour regretter cette mention du “point de départ” qui n’en est pas un. L’expression malheureuse est d’ailleurs peut-être due à votre traducteur, je n’ai pas consulté le texte italien.

Je profite de l’occasion pour me recommander à vos prières, et pour vous assurer des miennes.

Per Virginem Matrem concedat nobis Dominus salutem et pacem.

Abbé Hervé Belmont”

 

De ma réponse du 15 septembre je tire quelques réflexions qui, je l’espère, seront utiles au lecteur intéressé à une compréhension toujours meilleure de la thèse théologique du Père Guérard des Lauriers.

 

J’admets sans difficulté que la phrase “(La thèse de Cassiciacum) a pour point de départ un fait établi : l’opposition de contradiction entre l’enseignement de Vatican II, entre autres la déclaration Dignitatis Humanæ personæ, et le magistère infaillible et irréformable de l’Église catholique romaine”, contient une imprécision. En effet, comme le fait remarquer l’abbé Belmont, la thèse de Cassiciacum a pour départ, tant historiquement (comme premier argument employé par le Père Guérard) que théologiquement (en tant qu’argument fondamental incluant l’autre) l’argument inductif que l’abbé Belmont résume ainsi : “Paul VI n’avait pas l’intention du bien/fin de l’Église, laquelle intention est l’effet/condition nécessaire de la communication de l’autorité par Jésus-Christ”. L’argument déductif (qui se fonde principalement même si non exclusivement sur l’opposition de contradiction entre la doctrine sur la liberté religieuse enseignée par Vatican II et le magistère de l’Église sur le même objet) vient historiquement après l’argument inductif, et peut être théologiquement considéré comme partie intégrante de l’argument inductif fondamental. Je souscris aussi pleinement à l’affirmation de l’abbé Belmont selon laquelle l’argument inductif est “caractéristique inimitable de la Thèse”, en d’autres termes est l’argument le plus strictement “guérardien”. Le fait que l’argument (déductif) fondé sur la liberté religieuse ou sur la réforme liturgique, bien qu’exposé pour la première fois par le Père Guérard dans les Cahiers de Cassiciacum ait été facilement accepté et plus ou moins fidèlement repris aussi par de nombreux “sédévacantistes” qui n’embrassent pas la Thèse du Père Guérard, alors qu’au contraire l’argument inductif n’est exposé et défendu que par qui est un connaisseur et partisan convaincu de ladite “Thèse”, en est la meilleure preuve. Ceci dit, est rendu à César ce qui est à César (autrement dit raison est reconnue à l’abbé Belmont, comme de juste) il convient d’ajouter, à mon avis, quelques précisions.

 

D’abord, mon article avait pour but de parler ex professo du livre de Mgr Gherardini, et non de la Thèse de Cassiciacum, à laquelle je faisais allusion seulement obiter dictum et en passant, et précisément en relation avec le thème abordé par Mgr Gherardini, c’est-à-dire celui de la continuité ou contradiction entre la doctrine catholique et celle de Vatican II. Sodalitium peut donc être largement excusé d’une éventuelle imprécision à propos de la Thèse du Père Guérard.

 

Mais cela ne suffit pas. En effet, j’ai eu, moi aussi, l’occasion de lire la première version imprimée de la “Thèse” antérieure à sa publication dans le n° 1 des Cahiers de Cassiciacum, et de me rendre compte que dans cette première version il n’est pas fait mention de la question de la liberté religieuse ; j’ai constaté aussi que dans la divulgation ultérieure de la Thèse on parle moins, si ce n’est peu, de certains points essentiels de la pensée du Père Guérard à ce propos, comme celui de l’“intention habituelle objective de procurer le bien/fin de l’Église” ou de celui de l’autorité comme “être avec Jésus-Christ”. Mais il ne faut pas être trop unilatéral dans l’examen de cette question. En effet, l’argument de la “liberté religieuse” (je m’efforce d’être synthétique) se trouve déjà dans les premières pages du n° 1 des Cahiers de Cassiciacum, dans l’avertissement daté du 11 février 1979 ; et que déjà en divers endroits de ce même n° 1 l’énoncé de la Thèse se précise : Paul VI n’est plus pape formaliter au moins à partir du 7 décembre 1965, date de “promulgation” de la déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis humanæ personæ. Jusque-là, on ne peut certes pas parler de “focalisation” sur l’argument déductif, mais tout au plus de simple approfondissement et achèvement de la Thèse.

 

S’il y eut “focalisation”, ce n’est pas dans l’exposition de la Thèse par le Père Guérard des Lauriers que nous la trouvons, mais tout au plus dans les œuvres de divulgation de la Thèse par les premiers disciples du théologien dominicain. Par exemple dans l’opuscule de l’abbé Belmont, L’exercice quotidien de la foi (un texte bref mais pas simplement répétitif, qui donne de nouvelles perspectives à la Thèse et répond à une importante objection), la preuve de la Thèse se trouve dans l’argument déductif (opposition entre Dignitatis humanæ et Quanta Cura) et la preuve inductive devient dès lors un simple confirmatur qui, entre autres, n’est possible qu’après qu’ait été examinée et démontrée la contradiction susdite (cf. p. 62 et suivantes de Brimborions, recueil d’articles de l’abbé Belmont). Ensuite, l’abbé Lucien, dans son ouvrage “La situation actuelle de l’autorité dans l’Église” affirme que la preuve déductive par réduction à l’absurde concerne “le fait” (et par conséquent la première partie de la Thèse : Paul VI n’est pas formellement pape) et la preuve par induction concerne désormais seulement “le comment” (il n’est plus formellement pape mais il l’est encore matériellement car il n’a pas pour intention habituelle et objective le bien/fin de l’Église, et non pour motif d’hérésie ou autres arguments).

 

Certes, cette façon de présenter la Thèse en était une “focalisation” et même plus, en faveur d’un argument et au détriment d’un autre, et pourtant le R. P. Guérard des Lauriers n’est pas intervenu pour exprimer son désaccord. Mais il exprima sa pensée lorsqu’il exposa la Thèse aux lecteurs de Sodalitium (n° 13), en mai 1987. Dans cet article-interview, la preuve de la Thèse : “vacance formelle du Siège apostolique à partir – au plus tard – du 7 décembre 1965”, se fonde d’abord sur l’absence d’intention (argument inductif), absence d’intention démontrée par un argument déductif (Vatican II, liberté religieuse). Les deux arguments sont une articulation de la même preuve.

 

Pour conclure. Je suis d’accord avec l’abbé Belmont : il faut insister sur l’argument “intention habituelle”, non tant à cause des “tristes volte-face” du Père de Blignières et de l’abbé Lucien (qui ne sont pas parvenus à démontrer que la conclusion “Dignitatis humanæ – et Vatican II – s’opposent à l’enseignement de l’Église” est fausse) que parce que cet argument est l’argument principal et originel du Père Guérard des Lauriers, alors que l’autre argument n’en est qu’une application. En d’autres mots, je suis d’accord avec ce que m’a écrit l’abbé Belmont : il ne faut pas occulter l’induction, qui est le fondement et la caractéristique inimitable de la Thèse.

 

Ceci dit, l’argument qui se fonde sur Dignitatis humanæ ne me laisse pas perplexe, et renforce l’argument inductif. C’est pourquoi cet argument, et les autres semblables, ne doivent pas être négligés ou occultés comme s’ils étaient douteux, ou dépassés. Les déclarations de Martin Rhonheimer (qui reprend Joseph Ratzinger) sur la contradiction entre Quanta cura et Dignatatis humanæ confirment paradoxalement (en ce qu’ils proviennent d’adversaires déclarés de nos conclusions) la force démonstrative de l’argument, s’il est uni à une doctrine correcte sur l’infaillibilité de l’Église.

 

Les deux arguments – inductif et déductif – loin de s’opposer sont une seule chose, et s’éclairent réciproquement ; ceci dit, l’un et l’autre, même pris séparément, peuvent conduire à une véritable démonstration de la Thèse selon laquelle le Siège apostolique est actuellement formellement mais non matériellement vacant.

 

Encore sur les Éditions Lindau (Turin) et Fede e cultura (Vérone)

L’article sur Mgr Gherardini et son livre Concile œcuménique Vatican II. Un débat à ouvrir (Casa Mariana Editrice, Frigento, 2009), a soulevé – comme nous l’avons vu – de nombreuses réactions : sur le fond de la question, de la part de Mgr Gherardini lui-même, mais aussi sur d’autres thématiques secondaires ou annexes traitées par moi dans cet article ; l’abbé Belmont sur la Thèse de Cassiciacum, le professeur Radaelli sur la pensée de Romano Amerio…

 

Autre question discutée, celle soulevée par ce même article sur le rôle, toujours plus important, que jouent dans le monde catholique, deux maisons d’édition : Lindau, de Turin, et Fede e cultura, de Vérone (ces maisons d’édition ont, toutes deux, publié de nombreuses œuvres de Mgr Gheradini ainsi que de de nombreux autres auteurs catholiques conservateurs ou “traditionalistes”). Sodalitium avait mis en garde contre ces deux maisons d’édition, argumentant à ce sujet dans les notes 1 (sur Lindau) et 6 (sur Fede e Cultura), pp. 43-44 du bulletin. J’entendais bien sûr mettre en garde nos lecteurs, mais aussi et surtout les auteurs catholiques qui, en publiant leurs propres œuvres dans ces maisons d’édition, se prêtent, volens nolens, à une stratégie culturelle et éditoriale peu claire. Ces remarques ne sont pas non plus passées inaperçues. Si Giovanni Zenone, de Fede e Cultura, n’a pas donné signe de vie, l’abbé Curzio Nitoglia a par contre dédié un long article à la question en traitant tout particulièrement du livre publié par Zenone lui-même, Il chassidismo. Filosofia ebraica [Le hassidisme. Philosophie juive] (préface de Massimo Introvigne). Nous y reviendrons. Par contre le directeur éditorial des éditions Lindau (directeur également de L’età dell’acquario [L’âge du verseau]) s’est manifesté directement par quelques lettres courtoises (mise à part la dernière) au soussigné, en tant que directeur de la revue Sodalitium (4, 12 et 25 octobre 2010). Au risque d’ennuyer le lecteur, l’autorisation ayant été accordée par M. Quarantelli et ne voulant pas moi-même déformer sa pensée, je pense pouvoir publier notre bref échange de correspondance.

 

• D’Ezio Quarantelli à l’abbé Ricossa,

4 octobre 2010

 

M. l’abbé Ricossa,

Un lecteur nous a signalé une note de l’Éditorial du numéro de mai 2010 de “Sodalitium” qui met en cause la maison d’édition et moi en particulier. Je vous répondrai au plus vite, comme il se doit, de façon formelle, mais, en attendant, je vous invite à venir nous trouver. Je pense qu’une conversation franche et directe pourrait chasser beaucoup d’ombres.

Avez-vous l’occasion de venir à Turin durant les prochaines semaines ?

Salutations cordiales.

Ezio Quarantelli

 

• De l’abbé Ricossa à Ezio Quarantelli,

5 octobre 2010

 

M. Quarantelli,

Je vous remercie de votre aimable lettre que j’ai pu lire au retour d’un voyage. Je vous remercie aussi pour l'invitation extrêmement courtoise à une conversation franche et directe, mais avec la même franchise je vous dirai que pour le moment je préférerais lire votre réponse avant une éventuelle rencontre. Naturellement, si j’ai publié quelque chose d’inexact, je serai heureux d’en publier la rectification.

À mon tour, je vous salue cordialement.

Abbé Francesco Ricossa

 

• D’Ezio Quarantelli à l’abbé Ricossa,

12 octobre 2010

 

Cher don Francesco,

c’est à mon tour cette fois de m’excuser pour le retard, mais je ne suis rentré qu’hier de la foire de Francfort. Comme je vous l’ai déjà dit, j’ai lu avec retard l’Éditorial de “Sodalitium” de mai dernier, qui met en cause la maison d’édition et moi en particulier. Je dois confesser qu’il m’a été un peu pénible de me sentir mis au rang de vos ennemis, sans avoir eu la possibilité d’éclaircir le sens de notre travail et du mien. Je vais tenter de l’illustrer maintenant, dans l’espoir de modifier au moins un petit peu votre jugement.

Lindau est une maison d’édition laïque engagée depuis quelques années dans un travail de recherche et de valorisation du grand patrimoine spirituel et culturel chrétien. Elle y consacre avec conviction beaucoup d’énergie et de ressources. Comme vous pouvez le voir en parcourant notre catalogue, nous avons donné et donnons place à des penseurs, chercheurs, hommes de foi mais aussi très éloignés les uns des autres. Le travail sur Amerio s’accompagne, par exemple, de la réédition de certains livres de Thomas Merton. Le fondateur de l’Opus Dei, et l’Œuvre elle-même sont protagonistes de livres publiés dans la même collection que ceux d’auteurs dont la sensibilité avoisine celle de Comunione e Liberazione.

Le fait est que je comprends la maison d’édition comme une agora, c’est-à-dire comme un lieu où se retrouvent pour dialoguer des “réalités” diverses, mais ayant quoiqu’il en soit pour point commun intégrité intellectuelle et morale, rigueur, cohérence, etc. D’ailleurs Lindau a aussi publié des auteurs athées ou agnostiques, ou appartenant à des religions autres que la religion chrétienne. Lindau a repris la marque et le catalogue des Éditions l’Età dell’Acquario en 2000 dans le cadre d’une opération d’élargissement de sa propre présence commerciale en librairie. Il s’agit, vous le savez sans doute, d’une vieille entreprise éditoriale, née en 1970 avec une forte connotation new age. Le contenu du travail qui s’y est fait jusqu’à maintenant ne nous intéresse pas. Ce qui nous intéresse est plutôt la possibilité d’exploiter, même dans un sens différent, une marque connue. Ces dernières années, nous avons cherché en effet à développer surtout les collections relatives à la santé, au bien-être et à la psychologie. Nous avons aussi fait une place à des religions, philosophies, “sagesses” traditionnelles, en mitigeant d’abord puis en remettant substantiellement à zéro le profil le plus décidément acquarien. Cette opération est d’ailleurs toujours en cours et requiert une certaine gradualité. Il est vrai que j’ai dirigé la revue “Confini”, éditée par la Fondation A. Fabretti ; ce dont j’étais chargé par la Socrem de Turin. Il s’agit d’un emploi professionnel reçu il y a de nombreuses années (la maison éditrice n’a rien à y voir) et qui m’a aidé à gagner ma vie.

D’autre part, la Fondation A. Fabretti a été constituée par Région, Province, Municipalité, Université et Socrem de Turin, elle a un comité scientifique tout à fait respectable et c'est une des rares réalités qui opèrent dans le cadre de la réflexion sur la mort. Quant à la Socrem de Turin c’est une association qui regroupe plus de 40.000 inscrits. Parmi eux il y aura certainement beaucoup de francs-maçons, mais les catholiques y sont sûrement les plus nombreux. Certes, l’incinération – il y a cent ans – était un cheval de bataille de la Maçonnerie. Mais de nos jours, c’est une possibilité parmi d’autres, comme les autres. Du reste, pour ce que j’en sais, c’est avec grande rigueur, conscience professionnelle et sensibilité que la Socrem remplit sa tâche et elle me semble très respectueuse des choix de conscience de tous. Il est certain que vous dirigeriez cette maison d’édition d’une façon différente de la mienne. Il est certain que, avec toutes ces idées que nous avons en commun – j’en suis sûr – , il peut y en avoir d’autres qui nous éloignent. Mais cela doit-il faire de nous deux ennemis ? Peut-être deux ennemis “objectifs”, comme on aurait dit dans les années soixante-dix ? Je ne le crois pas. Et même, de mon côté, je pense que vous pourriez m’apprendre beaucoup de choses ou du moins m’inciter à comprendre de manière toute différente de nombreux aspects de la réalité complexe dans laquelle nous vivons. Ce pourquoi je vous assure de ma constante, respectueuse et cordiale attention. Il n’est pas nécessaire que vous fassiez état de ces lignes dans “Sodalitium”. Faites-le si vous le considérez comme utile, ou abstenez-vous-en dans le cas contraire. L’unique chose vraiment importante pour moi est d’avoir engagé un dialogue.

Cordiales salutations.

Ezio Quarantelli

 

• De l’abbé Ricossa à Ezio Quarantelli,

23 octobre 2010

 

M. Quarantelli,

Je vous remercie de votre lettre courtoise du 12 octobre, et je m’excuse du retard apporté à ma réponse. Je tiens à préciser le sens de la note dédiée à votre maison d’édition, dans le cadre d’un examen critique d’une œuvre de Mgr Gherardini.

Nous, de Sodalitium, n’étant pas “laïques” mais catholiques, nous combattons pour la royauté du Christ, même dans la société, comme l’enseigne, par exemple, l’encyclique de Pie XI, Quas Primas ; et Notre-Seigneur eut à dire : “Qui n’est pas avec moi est contre moi”. Nous considérons tout particulièrement la Maçonnerie comme l’ennemie de Église, de même naturellement de façon plus générique, que les associations similaires à la Maçonnerie (en tant qu’elles en partagent l’ésotérisme) ou contrôlées par elle d’une façon ou d’une autre. Parmi ces dernières, ne pas inclure la Socrem (Société pour l’incinération) est impossible. Vous dites que ses adhérents sont en majeure partie catholiques ; ses dirigeants, eux, ne le sont certainement pas, initiés qu’ils sont – sinon tous, du moins en grande majorité – à la Maçonnerie. Vous parlez de votre direction de la revue Confini dans le passé (“j’ai dirigé”), mais il me semble que vous dirigez encore ladite revue.

L’appartenance à la Maçonnerie ou l’affinité avec la Maçonnerie des dirigeants de la Socrem et de la revue Confini devrait être connue même de vous, puisque le secrétaire général de la fondation Ariodante Fabretti – Fondation qui, comme vous me le rappelez vous-même, édite Confini – est le Professeur Novarino, du Grand Orient d’Italie, qui est également un auteur de votre maison d’édition l’Âge du Verseau. Ces données laissent à penser que vous pourriez bien vous aussi être de quelque façon affilié à la Maçonnerie, et je vous serais très reconnaissant, en toute sincérité et franchise, de m’éclairer à ce sujet. Ceci dit, et voici où je voulais en venir, je ne me serais pas intéressé à votre maison d’édition (de même qu’à Fede e Cultura de Vérone) si je n’avais pas remarqué qu’elle est devenue désormais, avec Fede e Cultura précisément, ainsi que Sugarco, la maison d’édition de référence pour beaucoup, pour énormément, d’auteurs catholiques “traditionalistes” ou en affinité avec le monde “traditionaliste”. C’est le seul motif pour lequel j’ai pensé qu’il était utile de donner certaines informations sur votre maison d’édition à mes quelques lecteurs. En effet je ne veux certes pas décider des auteurs que vous devez publier, je m’en garde bien, mais ma curiosité ne peut qu’être éveillée par le fait que lesdits auteurs acceptent d’être publiés par Lindau, et que d’autre part Lindau soit autant intéressée, en tant que maison d’édition, à publier lesdits auteurs. Voilà tout.

Enfin, si je ne fais pas suffisamment la distinction entre votre personne et la maison d’édition, c’est parce que – corrigez-moi si je me suis trompé – il me semble que le responsable principal de Lindau – en tant que directeur éditorial – c’est vous, et que par conséquent les choix éditoriaux sont à attribuer à votre personne. Excusez le ton de ma lettre qui pourra vous sembler “inquisitoire”, et acceptez à l’avance mes remerciements pour toute information ou éclaircissement ultérieur que vous trouverez opportun de me donner.

Salutations cordiales.

Abbé Francesco Ricossa

 

• Ezio Quarantelli à l’abbé Francesco Ricossa,

25 octobre 2010

 

M. l’Abbé Ricossa,

Je vous remercie pour ces éclaircissements. Je comprends bien votre position, mais ne la partage pas. Il m’importe peu de savoir si Marco Novarino est affilié ou pas à la Maçonnerie ou s’il est le directeur de “Confini” (j’en ai été, ou n’en serai, que le directeur responsable ; pour le moment la revue a suspendu les publications), ou si vous l’êtes vous. Ce sont les personnes qui m’intéressent, leur honnêteté, leur sérieux. Si ces qualités sont certifiées, je me confronte à elles volontiers (pour mieux dire, avec leurs idées), dans les formes et de la façon possible et souhaitable d’une fois sur l’autre. Comme je le fais en ce moment avec vous. Un point c’est tout.

Un salut très cordial et mes vœux les plus sincères de bon travail.

Ezio Quarantelli

 

Notre “discussion” finit là. Le lecteur le comprendra facilement. J’ajoute que je n’ai aucune difficulté à dire et à redire que je ne suis pas affilié à la maçonnerie, et que je la considère comme mon ennemie mortelle. Ce que notre éditeur de Lindau n’a pas voulu ou pas pu faire, peut-être parce que son nom (Ezio Quarantelli, né à Turin le 25 juillet 1955, résidant à Turin, éditeur) paraît dans une liste (non exhaustive) des maçons italiens (consultable sur http//www.scribd.com/doc/6531365/Elenco-Massoni-Italiani), liste qui, tout en n’ayant pas l’autorité des listes internes [piedilista] de la loge d’affiliation, offre à un premier examen toutes les garanties d’authenticité que naturellement le directeur éditorial de Lindau peut toujours démentir, s’il le considère comme opportun.

 

Mais comment démentir le fait certifié que les dirigeants de la Société pour la crémation (Socrem) sont tous – ou presque – membres de la Maçonnerie ? Il suffit de faire une petite enquête sur les noms des dirigeants en question de la Socrem de Turin par exemple. Le président en est un certain Piero Ruspino, officiellement Grand Trésorier du Grand Orient d’Italie. Le vice-président est l’avocat Bruno Segre, israélite, libre penseur, ancien chef de groupe du parti socialiste et dirigeant de la Lega Italiana pour le Divorce, président honoraire (il en fut président durant vingt ans jusqu’en 2009) de l’Association internationale de la Libre pensée Giordano Bruno et naturellement, affilié à la Maçonnerie (cf. livre autobiographique Non mi sono mai arreso [Je ne me suis jamais rendu]). Le past-président est Luciano Scagliarini, qui figure lui aussi sur la liste des maçons italiens. Le trésorier est Gian Battista Pollini, Maître Vénérable de la Loge Piémontaise 696 (cf. Erasmo notizie, revue du GOI, 1er mars 2009). Le secrétaire était Gian Secondo Merletti, dont la notice nécrologique sur La Stampa, quotidien de Turin, dit : “A ∴ G ∴ D ∴ A ∴ D ∴ U ∴ est passé à l’Orient éternel le fr ∴ Gian Secondo Merletti. (...)”. “Le Président, le bureau présidentiel, le Conseil de Direction, le Collège syndical et le personnel de la Société d’Incinération de Turin ... partagent la douleur de la famille à l’occasion de la disparition de Gian Secondo Merletti, secrétaire apprécié et estimé du Conseil de Direction durant de longues années” (La Stampa du 31 août 2010).

 

Passons aux Conseillers de la Socrem de Turin : Giorgio Borrà est membre de la Loge Augusta Taurinorum de Turin, Riccardo Corsi (qui apparaît sur la liste des maçons italiens en tant qu’officier) est Garant d’Amitié du GOI (Erasmo notizie, 11/2003, p. 6) et, s’il ne s’agit pas d’un homonyme, auteur du Compendio dei Rituali a uso del Maestro delle Cerimonie [Recueil des Rituels à l’usage du Maître des Cérémonies] (Ananche, Turin 2007), Renato Valbonesi était Vice-président du GOI pour le Piémont (Erasmo notizie 11/12/2004) ; Eros Durante figure sur la liste en question (né le 24 juillet 1960, de Pino Torinese, agent de commerce) ; il n’y a que Silvia Detto sur laquelle je n’ai rien trouvé. Le président du Collège syndical est le professeur Vladimiro Valas (de la Recherche sur le cancer) et les syndics sont Giovanni Boidi et Giancarlo Garau, ex-Maître Vénérable, pour ce dernier, de la Loge Propaganda de Turin (Erasmo notizie 19-20-21/2009). La revue de la Socrem, Confini, avait (elle sort maintenant en version internet) pour directeur le susdit Scagliarini, pour directeur responsable et membre du comité de rédaction Ezio Quarantelli (le directeur éditorial des éditions Lindau), et comme secrétaire de rédaction le professeur Marco Novarino, de l’Université de Turin, ancien collaborateur d’Hiram et de Massoneria oggi, secrétaire général de la Fondation Ariodante Fabbretti (qui diffuse l’incinération), défini comme “frère” par le site de la Loge Ipotenusa (Turin), et que n’importe qui peut admirer en vidéo sur Radio GOI (Grand Orient d’Italie) durant la réunion de la Grande Loge de 2005 à Rimini. Deux œuvres de Novarino ont été éditées par les éditions Età dell’Acquario - marque des éditions Lindau – en 2003 (L’Italia delle minoranze. Massoneria, protestantesimo et repubblicanesimo nell’Italia contemporanea) [L’italie des minorités. Maçonnerie, protestantisme et républicanisme dans l’Italie contemporaine] et en 2009 (Uomini e Logge nella Torino capitale) [Hommes et Loges dans la ville de Turin, capitale] : est-il croyable qu’Ezio Quarantelli ne sache pas (ou lui importe-t-il peu de savoir) que Marco Novarino est maçon ?

 

Les différentes Sociétés pour l’Incinération (Socrem) présentes en Italie sont donc toutes contrôlées de facto par la maçonnerie (qui les a fondées) et, même si ces derniers temps elles cachent en général leur caractère anti-chrétien et anti-catholique (pour pouvoir recruter de nouveaux associés parmi les pratiquants trompés par Paul VI et successeurs) toutes adhèrent à la Federazione Italiana per la Cremazione [Fédération italienne pour l’Incinération] qui, par contre, ne cache pas du tout son caractère violemment hostile à la religion et à l’Église.

 

Ceci dit, je répète que je n’aurais aucun motif de m’intéresser aux éditions Lindau et à son directeur éditorial, si elles n’avaient entrepris la publication de nombreux essais d’auteurs catholiques critiques vis-à-vis du Concile Vatican II (penser à Mgr Brunero Gherardini, à l’histoire du Vatican II de Roberto De Mattei, à la publication des œuvres de Romano Amerio ...). Pourquoi ? Il faut noter que les éditions Lindau non seulement publient ces livres, mais qu’elles s’occupent aussi de les présenter : la présentation à Florence du livre de Mgr Gherardini, Quæcumque dixero vobis, par les soins des Franciscains de l’Immaculée, en présence de l’auteur et de la biographe de Mgr Lefebvre (et de Paul VI) Cristina Siccardi, se pare du logo de la maison d’édition turinoise ; même chose (même lieu, l’église florentine d’Ognissanti), pour la présentation du livre de De Mattei sur Vatican II édité par Lindau, présenté aussi à Osimo, Milan, Palerme, etc. À Osimo ce sont la Fondation Lépante et les Éditions Lindau, de concert, qui ont organisé la présentation du livre du professeur De Mattei sur Vatican II avec la participation de Palmaro, Gnocchi et d’Amico : tous des milieux lefebvristes-ratzingeriens. À Milan, mêmes organisateurs, et les professeurs Palmaro, De Leonardis et De Mattei ont parlé avec comme modérateur ... Ezio Quarantelli. Quel intérêt pousse un homme comme Ezio Quarantelli (qui à la question si la Croix était compatible avec les “trois points”, aurait répondu qu’il y a place pour quiconque parcourt avec sérieux et application un chemin de recherche avec pour objectif sincère de s’améliorer soi-même et de se rapprocher de la Vérité. Il n’y a pas place, quelle que soit la bannière sous laquelle on milite, pour qui ne poursuit pas ces objectifs. Tout est là) à devenir éditeur de pointe des “catholiques traditionalistes” lefebvristes et/ou ratzingeriens ? Une réponse possible m’a été suggérée – entre autres - par la lecture d’une belle recension du livre de De Mattei dans le quotidien Libero (26 juin 2011, p.31 : Il Sessantotto della Chiesa prona davanti alla modernità) [Le Soixante-huit de l’Église prosterné devant la modernité]) par le philosophe libéral, ancien président du Sénat,

 

Marcello Pera, défenseur enthousiaste du livre du Professeur De Mattei et ferme critique du virage opéré par Vatican II. Marcello Pera est d’une toute autre carrure qu’Ezio Quarantelli (il a même écrit un livre avec Joseph Ratzinger) mais tous deux ont en commun une extraction laïque et, en même temps, une prise de position ouverte en défense d’Israël bastion de l’Occident. Après une visite au B’naï B’rith, le sénateur Pera - qui devrait en tant que libéral et admirateur d’Israël défendre Vatican II - s’est mis à critiquer la complaisance de l’Église conciliaire ... vis-à-vis de l’Islam (j’en ai parlé dans la conférence que j’ai faite en 2004 à Turin sur La politique de l’Église, l’Islam et l’Occident). Ces dernières quinze années en effet, de nombreux représentants de la pensée laïque (y compris des israélites) affichent une sympathie prononcée et surprenante pour l’Église catholique, pour ses traditions, et pour le christianisme en général en tant qu’anti-islamique (penser au Foglio de Giuliano Ferrara, qui en effet publie aussi des auteurs proches du traditionalisme, et dont les collaborateurs publient souvent aux éditions Lindau). Les Croisades reviennent même à la mode ! (cf. les livres de Rodney Stark édités par Lindau). Un grand nombre de ces auteurs collaborent aussi au nouveau courant de L’Osservatore Romano. Un tel mariage entre défense de l’Occident (Israël compris) et défense du rôle social de l’Église et/ou du Christianisme en tant qu’utile à la défense de l’Occident (et d’Israël) que l’on définit parfois comme Christianisme, est aujourd’hui - après le 11 septembre, les livres d’Oriana Fallaci, etc. - très répandu, et revenu à l’ordre du jour avec le récent épisode du carnage d’Oslo, causant l’équivoque paradoxale d’attribuer l’étiquette de “fondamentaliste chrétien” à un homme (peut-être malade mental) ouvertement maçon et sioniste (pour éviter tout malentendu je précise qu’il n’y a aucune collusion possible entre l’auteur de l’attentat d’Oslo et les personnes dont je parle).

 

Fede e cultura

Les éditions Fede e Cultura – contrairement aux éditions Lindau - se présentent ouvertement comme catholiques. Quoiqu’il en soit le milieu est semblable : nombreux auteurs des sphères lefebvristes-ratzingeriennes, défense prononcée d’Israël et du Judaïsme. À ce qui a été dit dans Sodalitium n° 63 à propos de Fede e Cultura et de son patron Giovanni Zenone, voici quelques considérations ajoutées par l’abbé Nitoglia à propos du livre sur le hassidisme du Zenone en question :

 

« Le directeur [en] est GIOVANNI ZENONE, qui a écrit en 2005 (alors que ‘Fede e Cultura’ était encore en gestation) pour la maison d’édition ‘Cavinato’ de Brescia ‘Le hassidisme. Philosophie juive’. Dans ce livre Zenone écrit :

​“L’arbre de la culture occidentale revient tirer la lymphe de l’une de ses racines les plus profondes et vitales : le Judaïsme. [...]. De cette mine émerge, par sa richesse et sa profondeur de pensée Martin Buber” (p. 19). La religiosité ou philosophie proposée par Zenone est le hassidisme, c’est-à-dire la cabale de masse et non plus réservée à quelques rares initiés (pp. 23 et 30). C’est le rabbin polonais ISRAEL BAAL SHEM TOV [1698-1760] qui fut le fondateur du hassidisme (pp. 45-54). Dans la préface du livre de Zenone, MASSIMO INTROVIGNE nous explique qu’“aux origines lointaines du hassidisme” à la source duquel s’est abreuvé Zenone, il y a Sabbatai Zevi [† en 1676] (p. 5), Jacob Frank [† en 1791] (p. 6), puis Shem Tov [† en 1760] et enfin Reb Dov Baer [† en 1772] (p. 9), pour arriver à Martin Buber [† en 1965] (p. 10), à Abraham Joshua Heschel [† en 1972] (p. 11), et aux diverses sectes hassidiques actuelles des Lubavitcher de Brooklin, des Stamar d’Anvers et des Belzer en Israël (p. 13). Il est intéressant de remarquer que la cabale hassidienne de masse est le fondement de la psychanalyse freudienne. JIRI LANGER (né à Prague en 1894 et mort à Tel Aviv en 1943), qui est plus hassidique que Buber, écrivit en 1923 Die Erotik der Kabbala, où il soutient et explique encore plus en profondeur que Zenone-Introvigne que la ‘divinité indéfinie’ ou En Sof se manifeste au travers des 10 Sephiroth, dont certaines sont masculines et d’autres féminines. La Sephirah Yeod ou ‘Eros’, qui constitue le fondement de toute la nature, provoque l’union du En Sof avec son amante ou Shekhinah Malkhut. L’érotisme cabalistique hassidique envahit les mondes supérieurs (comme pour les dieux grecs) et, revu par Freud, notre monde terrestre également. La cabale nous a été transmise par Eros d’abord et seulement ensuite par Moïse. La sexualité selon les cabalistes et les psychanalystes n’est pas tournée seulement au différent ou ‘hetero’ (masculin/ féminin), comme le voulaient Tzevi et Frank, mais aussi à l’égal ou ‘homo’ comme le voulait SHEM TOV. Tov ajoute donc l’homosexualisme à l’erreur cabalistique classique. Le hassidisme sue la cabale érotique et, dans le cas de Tov, déviée ou homosexuelle. Ces penseurs, dont traite Zenone tout au long des 140 pages de son livre, sont en contraste évident avec la Foi catholique, la morale et la droite philosophie réaliste (article du 5 mars 2011, intitulé Mattioli e Amerio, publié sur le site de l’auteur). Quoique sans citer Sodalitium, l’abbé Nitoglia approuve la mise en garde à propos des responsables des maisons éditrices Fede e Cultura et Lindau (“il est toujours utile de savoir et de garder en mémoire, sans faire des conclusions indues, que le Directeur de ‘Lindau’, EZIO QUARANTELLI, est aussi Directeur responsable de ‘Confini. Temi et voci dal mondo della cremazione’ de la ‘Socrem’ ou ‘Société pour l’incinération’ et de la collection ‘l’Età dell’Acquario’, dans la mouvance ‘New-Age’ de la ‘Lindau’ en question”). L’abbé Nitoglia prend soin néanmoins de défendre le bon renom de certains auteurs (vivants ou défunts) publiés par ces maisons éditrices : “ceci n’enlève rien à l’orthodoxie du père Tyn et de Romano Amerio (ou de mgr Gherardini, qu’il faut réellement distinguer de Quarantelli et de ‘Lindau’). Mais il vaut toujours mieux savoir à qui l’on a affaire ; de nombreux auteurs sont aussi naïfs que profonds et souvent leur nom est ensuite mis en cause par des personnes peu correctes, qui voient ‘tout le monde en collusion’ et tentent de les dénigrer injustement”. Injustement car, écrit l’abbé Nitoglia, “il est tout à fait licite de publier auprès d’une maison d’édition prestigieuse même si l’on n’en partage pas les idées” ; même s’“il n’est pas du tout honorable d’avoir les mêmes sentiments que son propriétaire, quand il s’avère être en odeur d’hérésie ou d’ésotérisme” (comme Mattioli) ; ce pourquoi il convient de se rappeler “le principe de la distinction entre Éditeur et Auteur, qui sont deux entités réellement différentes, c’est pourquoi on ne peut licitement attribuer à l’auteur la façon de voir de l’éditeur”.

 

Sodalitium partage d’autant plus ce qu’a écrit l’abbé Nitoglia que dans le n° 63, p. 43, note 1, j’écrivais : “Bien que persuadé à 100% de la bonne foi des catholiques qui collaborent avec Lindau (il n’est pas facile à qui, comme nous, manque de moyens, de trouver un éditeur) je pense que les considérations de cette note peuvent être utiles pour amener à se méfier, à l’avenir, de qui se sert de nous et pour chercher à comprendre quelle pourrait être éventuellement la stratégie de l’ennemi qui promeut paradoxalement auteurs et livres catholiques”. Il ne fait donc aucun doute que l’abbé Nitoglia ne faisait pas allusion à nous lorsqu’il accusait des inconnus d’attribuer illicitement à l’auteur la pensée de l’éditeur, d’être des personnes peu correctes qui cherchent à mettre en cause, pour les dénigrer injustement, des auteurs orthodoxes “aussi naïfs que profonds”. Notre but était en effet d’avertir d’éventuels naïfs de ne pas tomber dans les filets d’éditeurs peu recommandables (d’un point de vue catholique) malgré les apparences. Notre intention n’a pas eu d’effet, puisque les auteurs naïfs ont continué à publier chez les deux maisons d’édition (licitement peut-être), d’autres à présenter leurs livres avec les éditions Lindau (moins opportunément), un autre à louer ouvertement les deux maisons d’édition dans le quotidien Il Foglio (encore moins louablement) ; seuls l’abbé Nitoglia, le Centro Studi Federici et l’agence Agere Contra ont fait écho - quoiqu’avec diverses nuances – à notre mise en garde. Pour conclure cette délicate question, je voudrais préciser une chose. La phrase “il est tout à fait licite de publier auprès d’une maison d’édition prestigieuse même si l’on n’en partage pas les idées” devrait être précisée ainsi : à un auteur catholique, “il peut être tout à fait licite, dans certaines circonstances, et pour des motifs proportionnellement graves, de publier auprès d’une maison d’édition prestigieuse même si l’on n’en partage pas les idées”. En théologie morale, en effet, la coopération au mal d’autrui (ici : la coopération d’un auteur catholique avec un éditeur acatholique ou anticatholique, ou catholique en paroles mais en réalité d’orthodoxie douteuse) n’est justifiée que dans des conditions déterminées : que l’on n’approuve pas le mal fait par les autres, que l’on ait l’intention seulement de faire du bien et que l’on tolère l’effet mauvais sans le causer, que l’on évite le scandale, qu’il y ait une cause proportionnellement grave pour poser une action qui aura un bon effet (diffuser une œuvre bonne, catholique, à travers un éditeur plus ou moins prestigieux) et un mauvais (collaborer avec les acatholiques, pouvoir occasionner le scandale, se faire l’instrument de leurs intentions moins droites). Chaque cas singulier doit être étudié dans ses circonstances concrètes. Ce n’est qu’entre ces limites que l’on peut souscrire la susdite licéité de ces coopérations, d’autant plus compréhensibles de nos jours, que font défaut les maisons d’édition sérieuses à la fois “prestigieuses” et intégralement catholiques. Dans le cas présent, la question est particulièrement importante, pour éviter que “le monde” catholique traditionnel ne puisse être infiltré, influencé, dirigé ou même seulement confondu avec des milieux qui lui sont étrangers et même hostiles.

 

Notes

1) ERNESTO BALDUCCI, Papa Giovanni, Vallechi, Florence, 4ème édition de 1965, p. 291, note 5. Évidemment je ne partage pas la théorie du ressourcement, typique de tous les faux réformateurs, et asservie à l’historicisme. Les “traditions récentes” qu’on laisse mourir sont souvent, en réalité, partie intégrante – de façon explicite ou implicite - de la Révélation Divine, ou bien des conclusions théologiques de cette Révélation, tandis que les “plus authentiques traditions du passé” sont par contre déformations de la Tradition, archéologisme, ou purement et simplement des innovations hétérodoxes.

2) À propos du philosophe tessinois nous avons aussi reçu quelques lettres ; elles sont du professeur Radaelli, son disciple qui fait le plus autorité, et, comme il en a manifesté le souhait, nous publions sa lettre du 28 juin 2010 :

“Très révérend et cher abbé Ricossa,

je voudrais apporter ma modeste contribution sur ma façon de voir la pensée d’Amerio, sollicité par la lecture de votre article (n° 63 de Sodalitium) sur le livre de Mgr Gherardini, Concile Vatican II. Un débat à ouvrir, dans lequel, comme vous me l’aviez annoncé, vous vous arrêtez aussi sur l’auteur de Iota unum et concluez que celui-ci, entre les deux possibles herméneutiques, indique dans ses livres celle de la ‘rupture’. Mes conclusions sont différentes : à mon avis Amerio met en jeu une troisième catégorie, ni de ‘rupture’ ni de ‘continuité’, et peut-être une discussion là-dessus pourrait-elle être utile à tous ; à l’Église spécialement, si j’ose me le permettre. Mais au préalable je ne peux que m’étonner un peu de l’insistance avec laquelle vous voulez pousser le luganais au ‘coin des méchants’ - des rosminiens en l’occurrence - sans cependant apporter d’arguments : vous définissez aussi ici (vous l’aviez fait une première fois, que je sache, en recensant ma monographie Romano Amerio. Della Verità e dell’Amore, dans un numéro de 2006, me semble-t-il, de Sodalitium [Il s’agit en fait du n° 56 de 2003, p. 65, ‘Il mistero della sinagoga bendata’ dans la version italienne de Sodalitium] je disais donc que vous définissez Amerio un philosophe ‘de tendance rosminienne’, pour ‘l’argument d’autorité’ pris de Livi, qui insère le luganais dans un évantail de philosophes dans lequel figure effectivement Rosmini, mais il s’y trouve tout comme Amerio, pas au-dessus, plutôt comme son congénère, pas en maître, comme Pascal, Vico et Reid ; mais avec cela on ne peut pas dire qu’Amerio soit pascalien, vichien, reidien. En fait, en cette occasion, Livi énumère seulement les philosophes qui s’occupèrent, comme lui, du ‘sensus communis’, et Amerio, Rosmini, Pascal, etc. en font partie. Tout est là. Le rosminianisme n’a rien à y voir. “Le rosminianisme d’Amerio est manifeste - dites-vous -” Et pour qui ? Et vous ajoutez : “Rosmini fut condamné”. Il faut voir si Amerio suit Rosmini dans les doctrines condamnées. Nous suivons tous Tertullien et Origène, condamnés, jusqu’au point où l’Église nous dit de les suivre. Si vous me montrez un Amerio théosophe, je me rends. Les textes d’Amerio font preuve du thomisme le plus cataphracte, auquel il était très attaché, dont il me parlait dans les mille conversations enregistrées et dont il ne s’éloigne jamais dans Iota unum et Stat Veritas, sauf pour la théodicée, où le philosophe lui-même spécifie les points sur lesquels il préfère s’appuyer sur Rosmini, qui même là, en plein thomisme, pousse ses réflexions à des hauteurs et des concepts à son avis ‘plus surnaturels’. Mais ce n’est que pour la théodicée.

J’en viens maintenant à la position d’Amerio (v. p. 36 et note 3 de l’article). Premier point, “Le philosophe – écrivez-vous - [...] admet et démontre que l’enseignement de Vatican II et l’enseignement post-conciliaire ne sont pas en continuité mais bien en rupture avec l’enseignement de l’Église catholique ; mais en attribuant ces variations à l’ Église catholique, lui-même insulte sans s’en rendre compte l’Église comme si elle était fausse, et ce pour sauver la légitimité de Paul VI et de ses successeurs”. Je voudrais vous faire remarquer, en premier lieu, que sur ce point le philosophe n’“admet” rien, comme s’il était contraint de recevoir une notion non volendo, mais élabore et dénonce à titre personnel : vous et moi n’étions pas encore nés lorsque dans les années trente Amerio recueillait les premières tentatives évidentes et formelles de “variation des essences” de la nouvelle théologie. Si avec ce verbe “admet”, on veut mettre le personnage d’Amerio dans une espèce de sujétion intellectuelle ou historique vis-à-vis de quelqu’un qui (Mgr Lefebvre le fera bien après la clôture des sessions) affirme une quelconque vérité à laquelle peut-être dans un premier temps il n’est pas porté, mais qu’il doit reconnaître ensuite malgré tout, la chose est aussi moins vraie : non seulement Amerio a été parmi les premières voix à s’élever pour montrer que dans l’Église il y avait des gens manœuvrant de façon trouble en vue d’un tournant, mais il fut le premier et l’unique à donner à tout cela la valeur métaphysique qu’elle mérite, jamais suivi en cela par personne, si ce n’est maintenant, avec ses petits moyens par celui qui vous écrit.

Secondo : Amerio n’attribue pas du tout les variations dont on parle depuis cinquante ans, comme vous le soutenez, à “l’Église catholique” en tant que telle - erreur monumentale outre que grave -, mais justement aux hommes d’Église qui la représentent sous le profil historique, “pastoral”, et pas encore - c’est leur choix, attention - sous le profil dogmatique, qui touche l’Église des essences, l’Église irréformable, infaillible et au-delà de l’histoire métahistorique. Dans les premiers paragraphes de Iota ; Amerio illustre le concept se déroulant dans le milieu dans lequel il peut se dérouler, autrement dit, de l’“Église historique”, comme lorsqu’on dit “Église primitive” celle des premiers siècles, “médiévale” la suivante, etc. En Dieu essence et existence sont la même chose : “Actus essendi”, Il est l’essence même (S. Th. I, 3, 4; 30, 6) ; mais dans ses créatures, dans ses œuvres et dans ses dons être et essence sont distincts, sous peine de nous confondre avec l’essence de Dieu (c’est l’erreur de Descartes). L’Église historique, ou “pastorale”, l’être “Église” est thomistiquement distincte de l’essence métahistorique, immuable et indéfectible de l’Église, à laquelle elle doit continuellement s’adapter, mais à laquelle il n’est pas dit qu’elle s’adapte parfaitement et immédiatement (voir p. 700), même si ses efforts tendent tous (par la grâce) à cela, voir p. 27 et svts éd. Lindau (16 svt éd. Ricciardi). En d’autres termes, si l’on considère que toute doctrine qu’enseigne le magistère est infaillible, métahistorique, irréformable, “essence de l’Église”, on fait une autre erreur grave outre qu’énorme, et même, plus précisément, maximaliste, le maximalisme étant ‘le fait de porter au degré maximum, toute chose ou fait de degré minime ou moyen à l’intérieur d’un ensemble, alors qu’il devrait être considéré seulement par la chose ou le fait le plus saillant de cet ensemble : les degrés de magistère sont multiples, précisément parce que certains engagent l’essence de l’Église, d’autres seulement l’existence ; ces derniers, s’il devient nécessaire d’en éclairer la véracité parce qu’on en vient à évincer la dangerosité, le magistère, qui a accès à la promulgation des premiers, en ultime analyse le Pape, les anathématise ; c’est le cas du philojudaïsme de Pierre à Antioche, de l’apocatastase d’Origène ou du conciliarisme (voir le Latran V). Amerio ne se préoccupait pas tant de “sauvegarder la légitimité [du magistère] de Paul VI et de ses successeurs” lui qui, le seul, écrivit même un livre (Stat Veritas. Seguito a Iota unum, qu’il me dicta personnellement) pour réfuter carrément les paroles d’un Pape (celles de la Lettre apostolique Tertio Millennio adveniente), fort du fait qu’elles pouvaient être critiquées et pas du tout aveuglément obéies du fait que leur limite était absolument “pastorale”. Amerio sauvegarda toujours “la légitimité” de la chaire papale, mais pas celle de son enseignement, s’il était “pastoral”, comme dans le cas de TMA. Le discriminateur est le mot “pastoral”. Ce discriminateur est décisif. Ce n’est pas une invention “lefebvriste”, comme il semblerait à lire votre article (p. 41) mais le magistère de toujours : ce discriminateur fut utilisé aussi dans les trois plus importants discours tenus par les Papes au concile (d’ouverture générale, d’ouverture de la seconde session, de clôture) explicitement pour mettre des limites d’autorité au concile même. La session fut déclarée par trois fois “pastorale”, et une qualification formelle est immodifiable, spécialement si posée a priori (et elle est posée comme telle dans les deux discours introductifs à la session). Devant tout discours, parole, geste, acte, et jusqu’à preuve du contraire, c’est l’intention previa qui compte, non la posterior. Toutes les qualifications qui a posteriori voudront ennoblir le concile ne peuvent ôter le caractère formel, intentionnel qui lui a été donné par les discours d’ouverture générale et de session : “pastoral”, à moins qu’il ne soit définitoire, dogmatique, autrement dit infaillible. Mais de tels énoncés, étant absolute véridiques comme toute autre définition dogmatique ne pourront pas s’éloigner et ne s’éloigneront pas de la rigueur de l’assertion philosophique sur la valeur de l’intention préalable (la fide n’est jamais en opposition avec la ratio). C’est sur la qualification mere “pastorale” du synode, que conclut aussi Gherardini (avec les contradictions que vous relevez et que je ne répète pas), voir p. 58, “Il Vaticano II, un Concilio pastorale. C’est la qualification qui le caractérisait déjà avant sa naissance. Jean X XIII et Paul VI le déclarèrent tel et leurs successeurs, jusqu’à l’actuel Pontife Benoît XVI, continuèrent à le déclarer tel”. (Étant bien entendu, c’est évident, que tout dogme ou conséquence logique de dogme contenu dans ses documents maintiennent leur caractère dogmatique).

Les Papes définirent “pastoral” le concile pour ne plus être contraints de commander des actes internes, [et cela] dans la ligne de la nouvelle formulation anthropologique dominante, dite par Amerio “Dislocation de la divine Monotriade” (voir, là-dessus les trois postfaces), pour laquelle le respect de l’homme prévaut sur la doctrine, et pour ainsi libérer les fidèles d’une obéissance contraignante (voir postf., à Zibaldone, pp. 534-535, note 63). Si nous ne nous attardons pas sur les conséquences profondes (mais aussi pratiques) de la “dislocation de la divine Monotriade” sur l’Église et sur la société nous ne saisirons jamais la portée réelle des événements que nous vivons depuis cinquante ans. Tout le magistère (qu’il soit vrai ou “néotérique”) des dernières cinquante années est caractérisé par cette qualification : “pastoral”, et ici, c’est sur cette ligne de démarcation de la Tradition catholique que doit s’asseoir à mon avis la défense extrême, inattendue et déconcertante, mais invincible et toute pure, pour le rachat et le salut, encore une fois, de l’Église (et par elle, peut-être, de toute la société occidentale).

Et là j’en viens au second point : savoir si Amerio considère comme avenue ou non avenue la “variation de l’Église catholique”, la “rupture” avec son essence. Sur ce point je me suis arrêté en particulier dans la postf. de Iota, écrite justement pour faire ressortir la mine véritable du livre : Mgr Oliveri, évêque d’Albenga, me montra que les lignes de Iota unum auxquelles je me fiais pour soutenir ma thèse étaient soulignées par lui aussi, et pour les mêmes motivations. Je vous prie de lire vous aussi mon essai, que je ne peux vous mettre ici en pièce jointe pour vous en faciliter la lecture, mais dont je vous signale les points principaux. Aux pp. 22-23, Nouvelles Éditions Latines 1987, Amerio écrit en deux lignes quelque chose qui aurait mérité au moins un paragraphe, sinon un livre : il trace “la loi même de la conservation historique de l’Église : [...] L’Église ne se perd donc pas au cas où elle est inférieure à la vérité, mais au cas où elle perdrait la vérité, [italiques de l’auteur]”. À la page 696 et svt de la postface (§3b. Une considération toute amérienne), vous pourrez étudier le déroulement de la thèse par laquelle ces pages pourraient représenter l’issue sainte et inattendue de la crise de l’Église. Je ne m’attarde pas à vous illustrer ce que j’ai mis en évidence dans Iota unum et qui confirme que cette loi peut s’appliquer à certains moments historiques de l’Église tant révolus qu’actuels : je vous prie de le faire vous-même, tout est dans la postface ; vous aussi conviendrez au moins du fait que l’Église (l’Église historique) passa plus d’une fois par-dessus le point de rupture des essences, mais n’y tomba pas (par ex. dans la crise du Grand schisme d’Occident, v. pp. 702 et svt, pour ne pas parler du philojusdaïsme de Pierre à Antioche, que Paul définit “évangile différent”, Gal. I, 6,).

Je suis le premier à reconnaître qu’Amerio lui-même ne s’est pas rendu compte du passage qu’offrait à l’Église cette proposition pour sortir de la crise : tant à la conclusion du livre que dans les interviews, il affirme avec candeur ne pas avoir d’éléments pour voir une conclusion à la chose, ni ses causes prochaines, c’est-à-dire historiques. Ceci n’enlève rien à la loi mais démontre que subjectivement la force de la loi n’était pas présente à [l’esprit de] son auteur. Dans la postface je thématise l’assertion, me demandant 1) ce que signifie être inférieure à la vérité et ce que signifie perdre la vérité ; 2) quels sont les cas dans lesquels l’Église peut ne pas être inférieure et ceux dans lesquels elle peut perdre la vérité. Faillibilité ou infaillibilité du magistère de l’Église, tout est là. Et je vous demande encore une fois de vous armer de sainte patience et de parcourir les pages indiquées, spécialement pp. 699 et sv (mais aussi pp. 536 et sv. et p. 540 de la postface à Zibaldone).

La faillibilité du magistère “pastoral”, rencontrée aussi en d’autres périodes historiques, par ex. immédiatement à Antioche (v. postf. à Zibaldone, pp. 559-60), ou dans les deux cents années après Origène, ou dans les quarante du Grand schisme d’Occident, etc., a mené l’Église à un “passage à une quiddité hétérogène” (p. 628 Lindau, 595 Ricciardi) et Amerio conclut : “Tout notre livre est un recueil de preuves de ce passage”. Il met “les preuves du passage” devant le Pape (auquel le livre sera tout de suite présenté) afin que lui et seulement lui certifie ou non la chose, lui donnant le sceau définitif avec lequel on peut dire : “Le passage a eu lieu”, ou au contraire : “Non, ce n’a été qu’une tentative (abjecte)”. Sur le fait Amerio est clair : il n’y a pas “rupture”, il n’y a pas “passage” mais une (tout aussi grave et abjecte) “tentative de rupture”, de “passage”, parce que, bien que l’Église ait été mise dans toutes les conditions pour être inférieure à la vérité, la condition nécessaire et suffisante pour “perdre la vérité” ne s’est pas encore réalisée, condition qui peut être posée : 1) seulement par le Trône le plus haut, et, 2) seulement si celui-ci veut appliquer aussi à ses enseignements erronés le charisme pétrinien, charisme qui peut être synthétisé ainsi : ‘abroger, radier le dogme par des formulations théorétiques, positives, publiques et claires sciemment pensées et formulées comme telles par le Trône le plus élevé’.

Mais tout ceci se heurte à deux serments éternels de Notre-Seigneur (le “Non prævalebunt” de Mtt 16, 18 et l’“Ego vobiscum sum omnibus diebus” de Mtt 28, 20), en sorte que le “passage”, la “rupture”, n’auront jamais lieu. “Tentatives”, oui et beaucoup. “Rupture” jamais, pas même une seule.

Tenons-nous en strictement, abbé Ricossa, à la ligne de démarcation, à la décision magistérielle (causée par la variation anthropologique dont on parlait) de ne pas vouloir donner avec et après le concile une valeur absolue et infaillible quelconque à son enseignement et d’utiliser toujours et seulement la clef “pastorale”, c’est-à-dire, relative, faillible, pour accéder à la vérité : elle a certainement causé beaucoup de dommages à l’Église, réduite en l’espace de cinquante ans à l’ombre d’elle-même (outre dans la doctrine, dans le nombre et dans la charité : envers elle-même, envers l’autorité, envers les fidèles ; et puis dans la morale : voir l’inondation dévastatrice, ignominieuse de la pédophilie, conséquence directe de la crise de loi et d’autorité), mais elle a limité les dégâts - si l’on peut dire - s’est limitée à être inférieure à la vérité, sauvant l’Église, encore une fois, de la perte de la vérité et, ce faisant, de la perte d’elle-même, et c’est ce qui compte.

Cela vous scandalise ? Moi aussi, mais pas plus, je dirai même certainement moins que ne me scandalisent les années et décennies de fer, de feu et de flamme qui secouèrent et violèrent l’Église et avec elle tout l’Occident entre 1378 et 1417, presque quarante ans dans lesquelles même les saints vomirent des épithètes terrifiantes à d’autres saints, des cardinaux et évêques hurlèrent des injures à écorcher la peau à d’autres cardinaux et évêques, des ordres religieux se massacrèrent à faire vraiment craindre que la tunique sans couture de l’Église se fût déchirée pour toujours. Mais, vu que l’existence de l’Église ne coïncide pas avec son essence, mais y tend à chaque instant historique par grâce divine, même alors les doctrines “conciliaristes” pourtant des plus dévastatrices (c’est-à-dire les pires hérésies qui puissent attaquer l’Église) nées d’un magistère “historique” et “pastoral” formé avec la contribution d’ordres religieux, d’évêques, de cardinaux et même de deux des trois Papes en circulation, eurent la force de réunir une assemblée conciliaire illégale comme celle de Constance, mais furent arrêtées puis terrassées par l’“humilité de fer” du vrai Pape (v. pp. 702-7). Vous auriez dû y être cher abbé Ricossa. Comme je le dis dans la postface de Zibaldone (p. 537) : “L’histoire de l’Église ne serait qu’un scandale, si elle n’avait été encore davantage une purification du scandale”. C’est pour abréger la crise de lois et d’autorité qu’au § 8 de cette postface je fais observer que la requête de mgr Gherardini au Pape, de donner enfin une lecture “authentique” des textes du concile et du post-concile, ne portera aucun fruit si elle n’est pas accompagnée de la décision du Pape, en cette circonstance, d’“imposer” cette lecture, et avec toute l’autorité qu’il convient : avec l’autorité définitoire qui engage au degré le plus élevé : 1), celui qui l’exerce, 2) les deux serments du Christ rappelés ci-dessus (toujours disponibles et prêts à être invoqués à notre garantie, 3) l’obéissance absolue des fidèles (et des évêques !) au Pape. Dans la loi italienne la “lecture authentique” fournirait déjà par elle-même ces résultats, étant donné l’intention du locuteur. Si dans l’Église on parvenait aussi à ce pas d’authentification, impossible de penser que cela puisse être fait autrement que par le plus haut degré du charisme à donner et de l’obéissance à faire respecter. Il n’y a donc dans Amerio aucune contradiction et la troisième position herméneutique vis-à-vis de Vatican II qui se trouve sur mon site et que vous rapportez en note 3, à lire cependant selon le sens des mots, le démontre : même si un Pape essayait de dogmatiser (le conditionnel est obligatoire) même un seul iota des doctrines illégitimes, scandaleuses, mais encore seulement “pastorales” du concile et du post-concile, il n’y aurait pas même alors “rupture”, parce que juste auparavant descendrait, d’une façon que nous ne connaissons pas mais comme cela advint à Constance (v. p. 704), ‘le feu de la vérité’ : jamais un Pape ne fera ce geste ; nous devons, par contre, attendre un Pape qui, remettant de l’ordre dans les essences, fasse finalement le contraire. Jusque là, nous aurons “seulement” “une tentative de rupture” mais rien d’autre, même si elle est menée à la limite extrême des plus sataniques possibilités, même si poussée au bord de l’affaissement de l’essence. Cela demeure toujours et seulement une tentative. M. l’abbé Ricossa, la rupture n’aura jamais lieu : les serments du Christ dont nous parlions ci-dessus, en sont la divine, décisive et suffisante garantie. Telle est la thèse “amérienne”, même si je ne puis peut-être pas dire d’“Amério” : lui, comme nous l’avons dit, ne s’était pas rendu compte de toute la portée de ses lignes. Si vous voulez, vous pouvez dire aussi que c’est ‘la thèse qui, à mon avis, peut raisonnablement découler des écrits d’Amerio’. Je ne pense pas lui faire de tort, autrement dit, lui faire dire des choses qu’il n’aurait pas voulu dire. En lisant ma postface à Iota, vous-même - que je considère a priori comme une personne à la conscience limpide - pouvez peut-être me signaler un point, s’il existe, où il vous semble que je tire les mots hors de leur signification et de la logique aléthique qui les soutend. Je n’ai pas écrit ces lignes pour qu’elles soient publiées (en outre, elles sont trop longues, et je n’ai pas le temps d’abréger), cher abbé Ricossa, mais seulement pour discuter la chose avec vous. Cependant faites-en l’usage que vous voulez. Peut-être serait-il utile aussi de les publier. Seulement, quand vous en aurez le loisir, répondez-moi.

J’espère que la chose ne vous dérange pas et ne vous donne pas trop de peine. Encore une fois, avec toute ma plus sincère estime et mon amitié. Bien à vous.

Enrico Maria Radaelli"

Une brève réponse au professeur Radaelli, dans les limites d’une note inhabituellement longue. Pour ce qui concerne la question rosminienne, j’ai écrit : “Le rosminianisme d’Amerio est manifeste” ; vous rétorquez et pour qui ? Mais pour vous-même, professeur, dans votre Romano Amerio. Della verità e dell’Amore (Marco éditeur, 2005), là où vous émettez ce doute “dans quelles limites et pour quelles motivations il participait à la philosophie et à la théologie d’Antonio Rosmini” (p. 236) et non celui de savoir s’il y participait, au point que vous écrivez qu’Amerio partageait certaines des doctrines du “très fécond Abbé”, parmi lesquelles “théodicée et origine des idées” quoique n’étant pas “philosophe d’école” (p. 237) (ni rosminienne, mais ni même thomiste). “Amerio n’avait donc pas de difficulté à prendre ce qu’il y a de bon dans les diverses écoles théologiques (franciscaine, dominicaine, jésuite, rosminienne ou autre) qui expliquent le dogme dans les limites dans lequel il peut être expliqué...” ce pour quoi “par certains thomistes” et aussi par moi “il pourrait sembler presque inconvenant qu’en certains points disputés, Amerio préfère Rosmini à Thomas” (p. 238). Dans la préface de son livre, Mgr Livi écrit même, sans que vous le contestiez, que “Rosmini est un philosophe chrétien, malgré les accusations d’hérésie dont il a fait l’objet de la part de certains néo-thomistes du XIXème...” et j’ajoute de mon côté, nonobstant la condamnation du Magistère ; “Amerio était déjà mort lorsque le Saint-Siège (sic), par une déclaration officielle, décida d’éliminer définitivement tout doute résiduel sur l’orthodoxie de Rosmini, orthodoxie dont Amerio fut toujours convaincu” (p. XIX), par conséquent, malgré la condamnation de Léon XIII. Vous ne pensez pas non plus à corriger le jugement - diffamatoire, celui-là - du Père Mucci s.j. dans la Civiltà Cattolica que vous publiez à la p. 262, selon lequel Amerio appartiendrait “à ce milieu catholique libéral dans lequel militèrent Manzoni lui-même et, récemment, A.C. Jemolo” (p. 262). Il s’ensuit que l’on ne peut parler, à propos d’Amerio, de “thomisme cataphracte” sans ajouter que l’armure thomiste en question présente un nombre de failles tel qu’il empêche de parler de thomisme. Pour ce qui est par contre de Vatican II et de ses conséquences, nous sommes d’accord, semble-t-il, sur deux points : 1) il y a des erreurs dans le “magistère” conciliaire et postconciliaire (en ce sens j’attribuais à Amerio, et à sa louange, une “herméneutique de la rupture”) et 2) quoiqu’il en soit l’Église est indéfectible (“non prævalebunt”, “je serai avec vous”) ; en ce sens vous niez, et j’en conviens sans l’ombre d’un doute, que dans Amerio il y ait une “herméneutique de la rupture” malgré l’expression, à mon sens malheureuse sur les “variations de l’Église catholique”. Par contre, je ne partage pas votre opinion selon laquelle Vatican II s’est déclaré “purement pastoral” et non contraignant ; il s’est attribué la qualification de “magistère suprême ordinaire” (6 mars 1964) et, en tous les cas le “je serai avec vous chaque jour” vaut éminemment pour le Pape (légitime) : le Christ gouverne, enseigne et sanctifie Son Église chaque jour AVEC Pierre. Si Montini et Wojtyla hier, et Ratzinger aujourd’hui sont formellement Pierre, alors le Christ est avec eux chaque jour pour gouverner, sanctifier et enseigner Son Église. En admettant que “Les Papes définirent ‘pastoral’ le concile pour ne plus être contraints de commander des actes internes, (...) et libérer ainsi les fidèles d’une obéissance contraignante” il faudrait en déduire que par le fait même ils n’ont jamais accepté réellement la Papauté, puisqu’elle implique d’enseigner avec autorité.

Ne vaut pas non plus l’analogie entre les erreurs conciliaires, qui se trouvent dans des actes de “magistère” (une fois admise la légitimité de Paul VI et successeurs) et les pseudo-erreurs du passé qui n’ont jamais fait partie du magistère de l’Église. “Le philo-judaïsme de Pierre à Antioche” (expression à mon avis injurieuse pour l’Apôtre) n’était pas doctrine (Pierre enseigna même le contraire) mais praxis moins opportune qu’il corrigea immédiatement (Paul aussi adopta parfois une praxis conciliante, c’est pourquoi comprendre quelle praxis était opportune et laquelle ne l’était pas n’était pas évident) ; jamais le Conciliarisme fut enseigné par l’autorité Suprême de l’Église (cette partie du Concile de Constance ne fut pas promulguée par le pape Martin V, tandis que Paul VI promulgua Vatican II), jamais l’Église n’approuva l’apocatastase, alors qu’au contraire, les doctrines non catholiques actuelles seraient enseignées (si l’on reconnaît la légitimité de Paul VI et successeurs comme papes) par l’Église elle-même (absit). Les exemples que vous avancez sont hors sujet. En cela, l’explication de la situation présente de l’Église est en tout similaire à celle de Mgr Lefebvre ou de Mgr Gherardini. À cette tentative d’explication, Sodalitium préfère - et c’est peu dire - celle de Mgr Guérard des Lauriers o.p. (Guérard n’est pas ici prénom mais nom) comme l’unique à rendre compte et des données de fait et de la doctrine de l’Église. Ceci, sans vouloir méconnaître l’importante contribution apportée par les études de Romano Amerio dans la défense de la foi contre les erreurs modernes, études que vous avez illustrées et poursuivies avec une admirable compétence.

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